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Un cadeau de Noël dont les sapins se seraient bien passés

Louis Bélanger - Professeur en aménagement forestier durable à l'Université Laval et président de la Commission forêt de Nature Québec  29 décembre 2007 
Fin décembre, alors qu'à Bali la planète jugeait opportun d'inclure la préservation des forêts tropicales dans les prochaines négociations sur un nouvel accord de lutte contre les changements climatiques, à Québec, les parlementaires des trois partis jugeaient opportun de donner au ministre responsable des forêts le pouvoir discrétionnaire d'accélérer l'exploitation des forêts ayant un âge avancé.

Cette mesure touchera tout particulièrement les dernières forêts boréales vierges du Québec, où l'on trouve une concentration élevée de vieilles forêts. En effet, le ministre peut dorénavant autoriser une usine de transformation du bois à couper des forêts où l'on jugera que des volumes de bois risquent d'être perdus en raison de leur âge et de leur susceptibilité aux perturbations naturelles. Cela, au-delà des attributions de bois normalement octroyées par le forestier en chef. Cet «assouplissement» à la Loi sur les forêts est un cadeau de Noël aux industriels forestiers dans le but de «générer des retombées économiques au profit des communautés».

C'est à la suite du lobby du Conseil de l'industrie forestière du Québec (CIFQ) que l'Assemblée nationale a approuvé cette exception à l'obligation légale du ministre de ne pas attribuer plus de bois que le niveau établi lors du calcul de la possibilité annuelle de coupe à rendement soutenu. Selon le discours du CIFQ, les forêts surannées sont des peuplements qui perdent plus de bois qu'ils n'en produisent en raison d'une forte mortalité de vieux arbres. Il y aurait donc avantage à couper ces forêts qui se dégénèrent et qui ne servent plus économiquement à des générations entières. Ces bois cariés et renversés constitueraient une perte d'emplois et de revenus pour l'État.

Or l'image des vieilles forêts véhiculée par le CIFQ correspond à un mythe. Les vieilles forêts boréales ne sont pas des écosystèmes fugaces appelés très vite à disparaître en raison des chablis ou des épidémies d'insectes. La recherche scientifique démontre une réalité tout autre sur le terrain.

Le mythe de la dégradation des vieilles forêts

Depuis dix ans, les travaux de recherche sur les vieilles forêts boréales effectués par les chercheurs québécois en Gaspésie, sur la Côte-Nord et au Saguenay-Lac-Saint-Jean démontrent que le processus de mortalité dans les peuplements âgés se trouve généralement compensé par un processus de régénération et de croissance de jeunes arbres en sous-étage.

Ce remplacement progressif des vieux arbres par des plus jeunes s'accompagne d'une diversification de la structure des peuplements. Il y a ainsi conversion graduelle des peuplements âgés à structure régulière et homogène en peuplements à structure irrégulière formés d'arbres de différents âges et de différentes grosseurs.

Pour ce qui est du volume de bois, après une certaine décroissance initiale, les volumes se maintiennent par la suite à un niveau relativement stable dans le temps. Faute de grandes perturbations telles que les feux, les vieilles forêts atteignent donc un stade où s'établit un certain équilibre entre la mortalité et la croissance.

Ceci explique la présence historique des immenses massifs de peuplements résineux que l'industrie forestière a toujours retrouvés dans la forêt boréale vierge et sur lesquels s'est bâtie notre industrie des pâtes et papiers. Si le mythe de la dégradation des vieilles forêts avait effectivement conditionné la dynamique de notre forêt boréale, nous n'aurions jamais eu d'industrie forestière. Les résultats de la recherche scientifique démontrent que les risques de dégradation, comme le qualifie le nouvel article de loi, ne menacent pas la persistance dans le temps de la vaste majorité des forêts surannées.

Des forêts anciennes à haute valeur

Une grande part des forêts surannées du Québec peuvent également être qualifiées de forêts anciennes au sens écologique du terme. Cette expression désigne des peuplements qui ont atteint un très grand âge et ont acquis en conséquence des caractéristiques écologiques particulières telles que l'étagement de la végétation et la présence de gros arbres morts.

L'importance des forêts anciennes pour la biodiversité fait consensus dans le milieu scientifique. Les forêts anciennes constituent un habitat précieux auquel est inféodé un ensemble d'espèces. C'est le cas du caribou de la Gaspésie, qui fréquente en hiver les sapinières anciennes où il trouve le lichen arboricole dont il se nourrit. Dans les forêts d'épinette noire du Lac-Saint-Jean, les pessières anciennes servent de refuges uniques pour plusieurs espèces de mousses et de lichens ayant une capacité de dispersion limitée.

La disparition des forêts anciennes représente l'un des grands enjeux écologiques planétaires. Dans la forêt boréale de la Scandinavie, par exemple, une part importante des espèces animales et végétales menacées par les activités forestières est associée aux forêts anciennes. De même, au Québec, un autre ministre responsable des forêts reconnaissait en 2005 que la raréfaction des forêts mûres et surannées constituait un enjeu critique pour notre biodiversité. En conséquence, le ministère des Ressources naturelles et de la Faune recevait comme objectif le maintien en permanence d'une quantité minimale de forêts mûres et surannées.

Si la conservation des forêts anciennes représente un tel enjeu de biodiversité pour le Québec, on est en droit de se demander où se trouve la logique du gouvernement de vouloir en accélérer l'exploitation? D'autant plus que l'atteinte des objectifs de protection des forêts surannées pose actuellement un défi tel que le forestier en chef a réduit unilatéralement les cibles de protection qui avaient été retenues par le gouvernement.

Contourner les baisses de possibilité de coupe

Tout laisse penser que le nouveau pouvoir discrétionnaire octroyé au ministre constitue une mesure pour contourner les baisses de possibilité de coupe dans la forêt boréale décrétées par le forestier en chef. La nouvelle modification à la loi prescrit dorénavant au forestier en chef de déterminer des volumes «disponibles» dans les forêts âgées au-delà des possibilités annuelles de coupe à rendement soutenu qu'il aura établies.

Or la Loi sur les forêts prévoyait déjà la prise en compte des risques de pertes de bois associés à la vulnérabilité des peuplements âgés. Les plans généraux d'aménagement forestier doivent nécessairement comprendre «l'indication des méthodes de prévention et des moyens de répression susceptibles de minimiser l'impact sur les rendements annuels des problèmes entomologiques et pathologiques».

La Loi sur les forêts prescrit aussi qu'en cas de désastres naturels, tels les incendies de forêt, les chablis, les épidémies d'insectes ou les maladies cryptogamiques, le ministre prépare et applique un plan spécial en vue d'assurer la récupération des bois. Mais dans les deux cas, «ces volumes font partie du volume que le permis d'intervention autorise le bénéficiaire à récolter», c'est-à-dire que l'industrie n'avait pas le droit de couper au-delà de la possibilité de coupe à rendement soutenu. Dorénavant, c'est une contrainte que le ministre peu lever.

Politique et science: un mauvais ménage

Alors que le président-directeur général du CIFQ, Guy Chevrette, parle régulièrement de la nécessité de la science et de la transparence dans la gestion du dossier forestier, il semble bien que la science ne faisait pas partie des facteurs à considérer par l'Assemblée nationale lorsque cette dernière a donné un nouveau pouvoir discrétionnaire au ministre vis-à-vis des forêts âgées.

On a fait passer comme étant de la bonne foresterie (éviter un gaspillage de bois) ce qui est en fait une politique d'exploitation accélérée des réserves de bois dans les forêts vierges du Québec, et ce, à des seules fins économiques. Au même moment, la recommandation du rapport Coulombe de protéger 12 % de la forêt boréale n'était pas retenue par le ministère des Ressources naturelles et de la Faune et le plan de rétablissement du caribou forestier, une espèce menacée dépendante des vieilles forêts, n'était toujours pas adopté.

Les responsables de l'État évitaient aussi de demander un avis aux scientifiques qu'ils avaient subventionnés pour développer de meilleures pratiques forestières adaptées à la forêt boréale, tels que la chaire industrielle en aménagement forestier durable de l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue et la chaire industrielle en sylviculture et faune de l'Université Laval.

Vraiment, en ces temps de Noël, les vieux sapins du Québec méritaient mieux de la part des intendants de la forêt québécoise.
 
 
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