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Québec bilingue

18 décembre 2002 
Quel portrait linguistique du Canada est-il sorti du recensement de 2001? Deux blocs de plus en plus repérables. L'un, à l'ouest de l'Outaouais, de plus en plus anglais. L'autre, ici au Québec, de plus en plus... bilingue.

Le rêve de Pierre Elliott Trudeau d'un pays des deux langues officielles from coast to coast est démenti d'un recensement à l'autre et, cette fois-ci, encore davantage. En fait, il n'y a qu'au Québec que cette idée a fait du chemin. Ailleurs au Canada, elle n'a cessé de régresser.

Les données de Statistique Canada ne permettent pas de tirer toutes les conclusions. Mais déjà, deux ordres de questions s'imposent.

À l'échelle canadienne, quelle conduite doit nous imposer la minorisation croissante des francophones, surtout lorsque cette minorisation s'accompagne d'une baisse constante du poids du Québec au sein de la fédération?

À l'échelle québécoise, la forte croissance du bilinguisme individuel est-elle susceptible de saper les efforts entrepris depuis un quart de siècle pour préserver ici une société de langue française, dynamique et capable de se développer dans sa langue?

L'apprentissage d'une langue seconde est toujours une bonne chose. Cela ouvre les horizons, rend plus autonome et plus mobile, donne accès à d'autres cultures, facilite la compréhension du monde qui nous entoure. Les francophones québécois se déclarent bilingues dans une proportion de 36,6 % en 2001. Mais le taux de bilinguisme dépasse les 53 % chez les jeunes de 20 à 29 ans. Cela est bien. En Amérique du Nord, à une époque où l'anglais est la lingua franca de l'humanité, la connaissance de cette langue est plus qu'utile. Il n'y a pas lieu de remettre en question ce progrès.

Mais cette relative banalisation du bilinguisme peut-elle avoir des effets pervers si on ne compense pas ce phénomène par d'autres comportements? Les données sur l'usage du français au travail, qui seront rendues publiques plus tard en 2003 par Statistique Canada, nous éclaireront sur ce sujet. De plus en plus bilingues, les Québécois francophones ne sont-ils pas portés plus facilement à travailler en anglais plutôt que d'exiger des outils de travail dans leur langue maternelle?

Et cette évolution n'aurait-elle pas une influence négative sur notre capacité de convaincre les allophones d'adopter notre langue plutôt que d'adopter l'anglais au travail ou à la maison?

La banalisation du bilinguisme se reflète déjà dans l'affichage et les modes d'emploi (la nette prédominance du français reste du bilinguisme), dans les technologies (notamment les boîtes vocales, y compris celles du gouvernement du Québec), dans la langue d'accueil des services publics, dans le contenu du projet de politique linguistique de la Ville de Montréal, dans l'augmentation du nombre d'inscriptions d'allophones à l'école anglaise, etc.

Les données de 2001 indiquent une progression de la proportion d'allophones parlant français à la maison. Ils ne sont cependant encore que 20 % à choisir notre langue. Cette question est cruciale. Entre 1996 et 2001, l'accroissement de la population dont la langue maternelle n'est ni l'anglais ni le français (+ 50 400) a été presque aussi important que l'augmentation de la population de langue maternelle française (+ 60 600). L'avenir du Québec tient en grande partie à l'immigration.

La proportion de francophones se maintient au Québec à 81 %. Mais nos succès à cet égard sont-ils attribuables à notre capacité d'intégrer les nouveaux arrivants? Je signale deux phénomènes qui concourent à cette stabilité: le départ en cinq ans de 30 000 anglophones vers d'autres provinces canadiennes et le fait qu'une bonne partie des immigrants provienne de pays francophones ou latins.

Au Canada anglais, c'est business as usual, pour utiliser la langue d'assimilation.

La proportion d'allophones (langue maternelle) augmente. Le nombre de francophones a crû légèrement (+ 10 000, à cause des migrations). Mais l'emprise de l'anglais se confirme. Alors que les anglophones composent 59 % de la population, 67,5 % des Canadiens parlent anglais à la maison.

Hors Québec, la proportion d'anglophones de langue maternelle a crû de 2,9 %. La proportion de ceux qui parlent anglais à la maison a augmenté de 6,5 %.

Le bilinguisme chez les jeunes anglophones est en baisse (de 16,3 % en 1996 à 14,7 % en 2001) malgré les classes d'immersion.

La situation des francophones continue de se détériorer. Entre 1996 et 2001, le nombre de francophones qui parlent français à la maison est passé de 618 500 à 613 000.

Les francophones dont le français est la langue de tous les jours au foyer ne représentent plus que 2,7 % de la population canadienne hors Québec. Les Canadiens de langue maternelle chinoise (872 400, en hausse de 13 % en cinq ans) représentent 2,9 % de la population.

Ces nouveaux équilibres (ou déséquilibres) finissent de rendre caduque la notion de peuples fondateurs. La proportion croissante d'allophones rendra de plus en plus difficile la justification de l'offre de services en français (déjà déficiente) dans certaines provinces où les sinophones seront plus nombreux mais n'auront pas droit à des services dans leur langue. Le poids politique des francophones devient dérisoire en même temps que le poids du Québec diminue.

Aucune réforme constitutionnelle ne changera quoi que ce soit à cet état de fait. Vous connaissez mes conclusions: seul un pays peut préserver le pouvoir des francophones en Amérique du Nord.

vennem@fides.qc.ca

Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides.
 
 
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