Le déclin de l'empire
C'est un historien et sociologue américain de grande réputation qui le dit: on assiste à un affaiblissement progressif des États-Unis en tant que puissance planétaire depuis les années 1970 et la riposte américaine aux attentats terroristes n'a fait qu'accélérer cette tendance.
Immanuel Wallerstein est directeur de recherche à l'Université Yale et directeur du centre Fernand-Braudel à l'Université d'état de New York. Dans un texte d'abord paru dans Foreign Policy, repris dans le Courrier international du 21 novembre, il affirme que la question n'est plus de savoir si la puissance américaine est en déclin, mais si les États-Unis peuvent trouver un moyen de chuter dignement, sans trop de dommages pour la planète et pour eux-mêmes.
En même temps qu'il exprime ce souhait, Wallerstein ne semble guère y croire. Il constate que les États-Unis sont une superpuissance unique, mais «dépourvue de pouvoir», un leader mondial «que personne ne suit», mais surtout «un pays dérivant dangereusement au milieu du chaos planétaire qu'il est incapable de maîtriser».
Ceux qui croient le plus dans le déclin de l'empire américain sont, selon l'historien, les faucons de Washington eux-mêmes, qui défendent avec véhémence des mesures pour enrayer ce recul.
Présentement, ils préparent une intervention en Irak, répudiée par le monde en dehors des États-Unis.
Peu de gens croient en l'affaiblissement de l'unique superpuissance issue de la guerre froide. C'est qu'ils ont les yeux braqués sur l'arsenal militaire américain. Il y a quelques jours, flanqué de ses généraux, M. Bush signait le budget de la défense pour l'année qui vient: 355 milliards de dollars. L'équivalent du budget total du gouvernement du Québec pour les huit prochaines années.
Mais cette supériorité militaire est-elle aussi significative que l'on croit? Wallerstein fait remarquer que des trois dernières guerres auxquelles les États-Unis ont participé (Vietnam, Corée et golfe Persique), deux se sont soldées par un match nul, la situation après la guerre étant celle qui prévalait avant, et une par un échec, cuisant, au Vietnam.
Dans Après l'empire, l'intellectuel français Emmanuel Todd prédit le déclin irrémédiable de la puissance américaine. Selon lui, l'un des signes de cet affaiblissement tient dans le fait que les États-Unis s'en prennent aujourd'hui à des puissances d'importance secondaire. L'Irak en est une. Arrogante, mais faible. Pendant ce temps, de nouvelles puissances vont émerger, comme la Chine, la Russie et le Japon pour disputer aux États-Unis son influence actuelle. En outre, en dépit des apparences, le progrès s'insinue dans les pays même les plus pauvres; on le voit en examinant les données sur l'alphabétisation et le contrôle des naissances.
Dans l'après-guerre, le monde avait besoin des États-Unis, seule puissance démocratique sortie intacte du dernier conflit mondial. Plus maintenant. En fait, selon Todd, ce sont les États-Unis qui ont besoin du reste du monde. À preuve, son déficit commercial faramineux. Les Américains ne sont plus capables de produire ce dont ils ont besoin. Ils importent davantage de produits et de services qu'ils en exportent.
***
Cette situation de faiblesse relative (les États-Unis ne sont quand même pas exsangues), va s'accentuer, selon Wallerstein, si les faucons conservent le pouvoir à Washington. Un indice est très éclairant, puisé dans une dépêche du New York Times, le 20 avril 2002. Un laboratoire japonais a mis au point un ordinateur dont la puissance de calcul est vingt fois plus puissante que celle des vingt meilleurs ordinateurs américains réunis. Ce qui est encore plus significatif est le fait suivant: la machine japonaise est conçue pour étudier les changements climatiques, les ordinateurs américains pour simuler des armes. Vieille réalité de l'histoire des hégémonies, note l'historien: la puissance dominante se concentre (à son détriment) sur le militaire, tandis que le candidat à sa succession se concentre sur l'économie.
L'ordre des priorités établi par George W. Bush va saper la légitimité américaine. Ces derniers jours, le Pew Research Center for the People and the Press, basé à Washington, a publié une étude réalisée dans plus de 40 pays auprès de 38 000 personnes sous la direction de l'ancienne secrétaire d'État de Bill Clinton, Madeleine Albright. Résultat: l'image des États-Unis s'est dégradée, depuis deux ans, dans 19 des 27 pays où la comparaison était possible. L'enquête montre également que seuls les citoyens américains approuvent en majorité l'usage de la force contre Saddam Hussein. Mais elle indique aussi que la guerre contre le terrorisme est loin d'être la seule priorité du reste de l'humanité. Pour eux, le sida, la peur des violences ethniques et religieuses, les armes nucléaires, le fossé entre les riches et les pauvres et les menaces à l'environnement, dominent le palmarès.
Les autorités américaines privilégient des modèles sociaux qui se heurteront de plus en plus avec ceux du reste du monde, de l'Europe en particulier. Le choc des valeurs, sur des questions comme la peine de mort, les changements climatiques, les OGM, le Tribunal pénal international, le rôle de l'état-providence, ne peuvent rester indéfiniment sans effet.
C'est pourquoi le géopolitologue américain Charles A Kupchan, ancien conseiller de Bill Clinton, prédit à son tour dans son dernier livre (The End of the American Era) que l'Europe, qui se construit lentement mais sûrement, va finir par entrer en rivalité avec les États-Unis pour contrebalancer son influence sur la marche du monde. Le Canada, lui, que fera-t-il?
Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides.
vennem@fides.qc.ca
Immanuel Wallerstein est directeur de recherche à l'Université Yale et directeur du centre Fernand-Braudel à l'Université d'état de New York. Dans un texte d'abord paru dans Foreign Policy, repris dans le Courrier international du 21 novembre, il affirme que la question n'est plus de savoir si la puissance américaine est en déclin, mais si les États-Unis peuvent trouver un moyen de chuter dignement, sans trop de dommages pour la planète et pour eux-mêmes.
En même temps qu'il exprime ce souhait, Wallerstein ne semble guère y croire. Il constate que les États-Unis sont une superpuissance unique, mais «dépourvue de pouvoir», un leader mondial «que personne ne suit», mais surtout «un pays dérivant dangereusement au milieu du chaos planétaire qu'il est incapable de maîtriser».
Ceux qui croient le plus dans le déclin de l'empire américain sont, selon l'historien, les faucons de Washington eux-mêmes, qui défendent avec véhémence des mesures pour enrayer ce recul.
Présentement, ils préparent une intervention en Irak, répudiée par le monde en dehors des États-Unis.
Peu de gens croient en l'affaiblissement de l'unique superpuissance issue de la guerre froide. C'est qu'ils ont les yeux braqués sur l'arsenal militaire américain. Il y a quelques jours, flanqué de ses généraux, M. Bush signait le budget de la défense pour l'année qui vient: 355 milliards de dollars. L'équivalent du budget total du gouvernement du Québec pour les huit prochaines années.
Mais cette supériorité militaire est-elle aussi significative que l'on croit? Wallerstein fait remarquer que des trois dernières guerres auxquelles les États-Unis ont participé (Vietnam, Corée et golfe Persique), deux se sont soldées par un match nul, la situation après la guerre étant celle qui prévalait avant, et une par un échec, cuisant, au Vietnam.
Dans Après l'empire, l'intellectuel français Emmanuel Todd prédit le déclin irrémédiable de la puissance américaine. Selon lui, l'un des signes de cet affaiblissement tient dans le fait que les États-Unis s'en prennent aujourd'hui à des puissances d'importance secondaire. L'Irak en est une. Arrogante, mais faible. Pendant ce temps, de nouvelles puissances vont émerger, comme la Chine, la Russie et le Japon pour disputer aux États-Unis son influence actuelle. En outre, en dépit des apparences, le progrès s'insinue dans les pays même les plus pauvres; on le voit en examinant les données sur l'alphabétisation et le contrôle des naissances.
Dans l'après-guerre, le monde avait besoin des États-Unis, seule puissance démocratique sortie intacte du dernier conflit mondial. Plus maintenant. En fait, selon Todd, ce sont les États-Unis qui ont besoin du reste du monde. À preuve, son déficit commercial faramineux. Les Américains ne sont plus capables de produire ce dont ils ont besoin. Ils importent davantage de produits et de services qu'ils en exportent.
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Cette situation de faiblesse relative (les États-Unis ne sont quand même pas exsangues), va s'accentuer, selon Wallerstein, si les faucons conservent le pouvoir à Washington. Un indice est très éclairant, puisé dans une dépêche du New York Times, le 20 avril 2002. Un laboratoire japonais a mis au point un ordinateur dont la puissance de calcul est vingt fois plus puissante que celle des vingt meilleurs ordinateurs américains réunis. Ce qui est encore plus significatif est le fait suivant: la machine japonaise est conçue pour étudier les changements climatiques, les ordinateurs américains pour simuler des armes. Vieille réalité de l'histoire des hégémonies, note l'historien: la puissance dominante se concentre (à son détriment) sur le militaire, tandis que le candidat à sa succession se concentre sur l'économie.
L'ordre des priorités établi par George W. Bush va saper la légitimité américaine. Ces derniers jours, le Pew Research Center for the People and the Press, basé à Washington, a publié une étude réalisée dans plus de 40 pays auprès de 38 000 personnes sous la direction de l'ancienne secrétaire d'État de Bill Clinton, Madeleine Albright. Résultat: l'image des États-Unis s'est dégradée, depuis deux ans, dans 19 des 27 pays où la comparaison était possible. L'enquête montre également que seuls les citoyens américains approuvent en majorité l'usage de la force contre Saddam Hussein. Mais elle indique aussi que la guerre contre le terrorisme est loin d'être la seule priorité du reste de l'humanité. Pour eux, le sida, la peur des violences ethniques et religieuses, les armes nucléaires, le fossé entre les riches et les pauvres et les menaces à l'environnement, dominent le palmarès.
Les autorités américaines privilégient des modèles sociaux qui se heurteront de plus en plus avec ceux du reste du monde, de l'Europe en particulier. Le choc des valeurs, sur des questions comme la peine de mort, les changements climatiques, les OGM, le Tribunal pénal international, le rôle de l'état-providence, ne peuvent rester indéfiniment sans effet.
C'est pourquoi le géopolitologue américain Charles A Kupchan, ancien conseiller de Bill Clinton, prédit à son tour dans son dernier livre (The End of the American Era) que l'Europe, qui se construit lentement mais sûrement, va finir par entrer en rivalité avec les États-Unis pour contrebalancer son influence sur la marche du monde. Le Canada, lui, que fera-t-il?
Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides.
vennem@fides.qc.ca
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