L'âge du numérique - Art et science dans le tourbillon numérique
Les technologies numériques font s'effondrer les cloisonnements disciplinaires
Jean Gagnon - Depuis février 1998, Jean Gagnon est directeur des programmes à la fondation Daniel Langlois. À ce titre il a mis en place les programmes, dont le Centre de recherche et de documentation, les procédures d'adjudications et a développé la renommée internationale de la fondation. Pour le compte de celle-ci, il a également réalisé, en tant que commissaire, l'exposition Le Corps de la ligne - Les dessins d'Eisenstein. Avant de se joindre à la fondation, M. Gagnon a été conservateur associé des arts médiatiques, de 1991 à 1998, au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) à Ottawa.
6 mai 2002
On m'a demandé et j'ai accepté la tâche de clore cette série d'articles, d'en tirer des conclusions. Bien évidemment je ne conclurai rien. Mais, à la lecture de ces articles, bon nombre d'entre nous, j'en suis convaincu, aurons éprouvé le sentiment que devant nous, avec ou sans nous, de multiples changements s'opèrent, qu'une nouvelle culture se cherche et que les nouvelles technologies numériques chambardent les frontières de nos nations, de nos identités, de nos corps, et qu'elles favorisent une reconfiguration des savoirs.
Ces articles reflètent aussi l'ambivalence de notre réception de ces bouleversements, de la saine perplexité à l'enthousiasme futurologique. Pour d'autres encore, art, science et technologie convergent, déclassant nos catégories les mieux établies. Je retiens cependant la proposition de Steve Wilson à savoir que «notre siècle sera celui de la recherche» et, nous ajoutons, que la recherche dont il s'agit demandera un nouveau type de chercheur atypique. Martin Freeth souligne quant à lui l'impact des nouvelles technologies numériques et d'Internet sur la pratique et les méthodes des enseignants.
Mais encore plus fondamentalement, si nous assistons aux balbutiements d'une culture nouvelle, si les nouvelles technologies numériques font s'effondrer les confinements disciplinaires, il faudra bien aussi que le système d'éducation revoit les relations réciproques entre art et science. Ce chercheur ne pourra naître que d'une remise à jour de l'éducation, qui ségrégue encore l'apprentissage des disciplines scientifiques et celles de l'art et des «humanités».
Art et science ne sont certes pas des activités similaires et ils opèrent d'habitude sur des terrains différents sur les plans social et institutionnel. Si nous posons qu'art et science se rencontrent, nous supposons que c'est au travers des technologies. Les technologies sont le lieu de rencontre pour des activités autrement très différentes, l'art d'un côté fonctionnant selon un système de valeur et des attitudes sociales partagées; la science, de l'autre côté, avec ses méthodologies et ses prétentions au savoir et à la vérité qui s'accompagnent de ses propres rituels sociaux. Au vingtième siècle, science et technologie ont évolué ensemble. Mais c'est seulement dans la dernière décennie que l'art soulève de nouveau l'espoir et le désir d'une vision du monde holistique dans laquelle la technologie ferait le pont entre les domaines séparés de l'art et de la science. Nous cesserions d'être divisés en nous-mêmes, entre notre être sensuel et sensible et notre être fonctionnel gouverné par la rationalité.
La réalité ne sera sans doute pas ajustée à ce désir. En effet, pourquoi art et science devraient-ils se rencontrer grâce aux technologies? Une partie de la réponse tient à ce que l'évolution des techniques transforme déjà notre rapport à la nature alors que les technologies numériques, elles, modifient notre rapport à la culture même.
Dans la vision du monde classique, les termes de l'équation sont dans un équilibre assez statique et hiérarchique. Chez les Grecs, par exemple, la nature était un modèle pour la culture et la techne, tandis que, pour l'essentiel, la nature dominait encore les humains.
Pendant l'ère moderne, qui perdure encore malgré tous les «post» qu'on lui appose, la culture et les artifices des humains visent à une domination de la nature pour le bénéfice de l'humanité. Mais, sans doute à cause des calamités que cet état des choses hiérarchique et martial n'a cessé de générer dans les rapports des sociétés humaines à la nature de même qu'avec les autres humains, l'attitude contemporaine en ce qui concerne les échanges dynamiques entre nature et culture fait place à des modèles issus de la cybernétique et de l'écologie, deux sciences observant le destin des systèmes dynamiques et autorégulés.
McLuhan, parmi d'autres, n'utilisait pas la dichotomie classique entre le libre arbitre et le déterminisme et concevait les technologies en tant qu'extension du système perceptif et cognitif humain, concevant ainsi la technologie comme médium entre l'humain et son environnement.
Les nouvelles technologies numériques, comme toutes nos technologies de communication, oscillent entre surveillance et contrôle d'une part, et libération et expression libertaire d'autre part. Les exemples d'implants sous-cutannés qui administrent des médicaments qu'apporte Joël de Rosnay trouvent aussi leurs pendants dans les travaux de l'artiste Edouardo Kac qui, eux, soulignent des aspects liés au contrôle et à la surveillance, de même que son oeuvre Alba, un lapin dont l'artiste a modifié les gènes pour qu'il soit vert et phosphorescent, porte notre attention sur les dimensions éthiques et politiques de notre nouvelle culture balbutiante. Une culture dans laquelle art, science et technologie portent conjointement l'espoir d'un renouvellement éthique et esthétique.
Pour terminer, revenons à cette idée de la recherche. Steve Wilson souligne dans son texte que «la façon dont les recherches se déploieront constituera une part cruciale de notre héritage culturel». Il mentionne aussi ce qu'il appelle « les recherches abandonnées» dont nous devrions nous préoccuper. En créant son Centre de recherche et de documentation, la fondation Daniel Langlois pour l'art, la science et la technologie vise précisément à documenter les pratiques artistiques usant du numérique, ces pratiques plus souvent orphelines, dirons-nous, plutôt qu'abandonnées. Mais plus fondamentalement nous posons la question de savoir quelles traces garderons-nous de cet héritage numérique? Favoriser la recherche dans les champs du numérique, c'est déplacer les horizons du possible, mais c'est aussi naviguer sans carte.
Ces articles reflètent aussi l'ambivalence de notre réception de ces bouleversements, de la saine perplexité à l'enthousiasme futurologique. Pour d'autres encore, art, science et technologie convergent, déclassant nos catégories les mieux établies. Je retiens cependant la proposition de Steve Wilson à savoir que «notre siècle sera celui de la recherche» et, nous ajoutons, que la recherche dont il s'agit demandera un nouveau type de chercheur atypique. Martin Freeth souligne quant à lui l'impact des nouvelles technologies numériques et d'Internet sur la pratique et les méthodes des enseignants.
Mais encore plus fondamentalement, si nous assistons aux balbutiements d'une culture nouvelle, si les nouvelles technologies numériques font s'effondrer les confinements disciplinaires, il faudra bien aussi que le système d'éducation revoit les relations réciproques entre art et science. Ce chercheur ne pourra naître que d'une remise à jour de l'éducation, qui ségrégue encore l'apprentissage des disciplines scientifiques et celles de l'art et des «humanités».
Art et science ne sont certes pas des activités similaires et ils opèrent d'habitude sur des terrains différents sur les plans social et institutionnel. Si nous posons qu'art et science se rencontrent, nous supposons que c'est au travers des technologies. Les technologies sont le lieu de rencontre pour des activités autrement très différentes, l'art d'un côté fonctionnant selon un système de valeur et des attitudes sociales partagées; la science, de l'autre côté, avec ses méthodologies et ses prétentions au savoir et à la vérité qui s'accompagnent de ses propres rituels sociaux. Au vingtième siècle, science et technologie ont évolué ensemble. Mais c'est seulement dans la dernière décennie que l'art soulève de nouveau l'espoir et le désir d'une vision du monde holistique dans laquelle la technologie ferait le pont entre les domaines séparés de l'art et de la science. Nous cesserions d'être divisés en nous-mêmes, entre notre être sensuel et sensible et notre être fonctionnel gouverné par la rationalité.
La réalité ne sera sans doute pas ajustée à ce désir. En effet, pourquoi art et science devraient-ils se rencontrer grâce aux technologies? Une partie de la réponse tient à ce que l'évolution des techniques transforme déjà notre rapport à la nature alors que les technologies numériques, elles, modifient notre rapport à la culture même.
Dans la vision du monde classique, les termes de l'équation sont dans un équilibre assez statique et hiérarchique. Chez les Grecs, par exemple, la nature était un modèle pour la culture et la techne, tandis que, pour l'essentiel, la nature dominait encore les humains.
Pendant l'ère moderne, qui perdure encore malgré tous les «post» qu'on lui appose, la culture et les artifices des humains visent à une domination de la nature pour le bénéfice de l'humanité. Mais, sans doute à cause des calamités que cet état des choses hiérarchique et martial n'a cessé de générer dans les rapports des sociétés humaines à la nature de même qu'avec les autres humains, l'attitude contemporaine en ce qui concerne les échanges dynamiques entre nature et culture fait place à des modèles issus de la cybernétique et de l'écologie, deux sciences observant le destin des systèmes dynamiques et autorégulés.
McLuhan, parmi d'autres, n'utilisait pas la dichotomie classique entre le libre arbitre et le déterminisme et concevait les technologies en tant qu'extension du système perceptif et cognitif humain, concevant ainsi la technologie comme médium entre l'humain et son environnement.
Les nouvelles technologies numériques, comme toutes nos technologies de communication, oscillent entre surveillance et contrôle d'une part, et libération et expression libertaire d'autre part. Les exemples d'implants sous-cutannés qui administrent des médicaments qu'apporte Joël de Rosnay trouvent aussi leurs pendants dans les travaux de l'artiste Edouardo Kac qui, eux, soulignent des aspects liés au contrôle et à la surveillance, de même que son oeuvre Alba, un lapin dont l'artiste a modifié les gènes pour qu'il soit vert et phosphorescent, porte notre attention sur les dimensions éthiques et politiques de notre nouvelle culture balbutiante. Une culture dans laquelle art, science et technologie portent conjointement l'espoir d'un renouvellement éthique et esthétique.
Pour terminer, revenons à cette idée de la recherche. Steve Wilson souligne dans son texte que «la façon dont les recherches se déploieront constituera une part cruciale de notre héritage culturel». Il mentionne aussi ce qu'il appelle « les recherches abandonnées» dont nous devrions nous préoccuper. En créant son Centre de recherche et de documentation, la fondation Daniel Langlois pour l'art, la science et la technologie vise précisément à documenter les pratiques artistiques usant du numérique, ces pratiques plus souvent orphelines, dirons-nous, plutôt qu'abandonnées. Mais plus fondamentalement nous posons la question de savoir quelles traces garderons-nous de cet héritage numérique? Favoriser la recherche dans les champs du numérique, c'est déplacer les horizons du possible, mais c'est aussi naviguer sans carte.
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