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Libre-Opinion: Mon Québec à moi...

Mohamed Lotfi - Journaliste et réalisateur de l'émission Souverains anonymes  10 octobre 2007 
«Je m'appelle Mohamed, je suis québécois et je vous emmerde.» La dernière fois que j'ai entendu cette phrase, j'étais dans un taxi, à quelque 5000 kilomètres d'Hérouxville, dans un pays musulman.

Accompagné de mon fils, j'ai souvent pris des taxis dans ce pays et j'ai rarement échappé aux commentaires des chauffeurs qui trouvaient inconcevable que mon fils de 23 ans ne parle pas couramment l'arabe et ne connaisse pas suffisamment la religion de son père. Aux yeux de certains chauffeurs, ne pas lui apprendre l'arabe et la religion, c'était le condamner à la perdition. Quand les commentaires prenaient le ton d'un sermon, j'y mettais fin poliment: «Mieux que l'arabe ou la religion, Monsieur, j'apprends à mon fils à se mêler de ses affaires.»

Mais ce jour-là, je suis tombé sur un chauffeur pas comme les autres. Titulaire d'un doctorat en biochimie, fatigué de manifester sa revendication du droit au travail avec des centaines d'autres chômeurs hautement diplômés, il a choisi le taxi pour faire vivre sa petite famille en attendant que son pays, ou n'importe quel autre pays, lui offre le travail qui correspond à sa formation.

Cet homme n'était tellement pas comme les autres chauffeurs qu'après lui avoir confié mes petites anecdotes avec certains de ses collègues, il s'est mis à rire comme d'une blague très drôle. Il trouvait particulièrement subversif que j'emploie dans la même phrase les expressions «arabe», «religion» et «se mêler de ses affaires».

Et, comme pour m'aider à raffiner ma réplique devant d'autres sermons éventuels, il s'est mis à me proposer à la blague d'autres versions. Jamais un chauffeur de taxi ne m'avait autant fait rire. De toutes ses propositions, je me rappelle de celle-ci, qui sonnait à mes oreilles comme le refrain d'un rap. «Je m'appelle Mohamed, je suis québécois et je vous emmerde!»

Il n'y a pas longtemps, au Québec cette fois-ci, je me suis trouvé devant un professeur d'université qui tenait un discours savamment ambigu sur les notions de minorité et de majorité. À partir de quand un immigrant du Québec peut-il se permettre de se sentir membre de la majorité? Pour l'aider à mieux préciser ses propos, je lui ai demandé s'il ne trouvait pas absurde, pour ne pas dire discriminatoire, qu'on désigne certains citoyens du Québec de minorités visibles. En poussant plus loin le raisonnement, j'ai demandé à quelle catégories de citoyens québécois je devais appartenir: à la minorité à moitié visible ou à la majorité à moitié invisible? Un peu confus devant mes questions, le professeur s'est contenté de répondre ceci: «Il faut bien qu'on vous désigne de quelque chose pour distinguer les différences culturelles.»

À 200 kilomètres d'Hérouxville, dans un local universitaire, j'imaginais l'éclat de rire de mon ami biochimiste si j'avais utilisé sa réplique à l'endroit du prof. Elle a failli m'échapper. Mais j'ai plutôt opté pour un silence dosé d'un sourire énigmatique.

Depuis ma rencontre avec cet homme d'esprit, chauffeur de taxi et biochimiste de formation, je réprime le désir de lancer à bien des personnes, d'ici et de là-bas, la réplique dont il est l'auteur. Ce ne sont pas les occasions qui manquent. Mais de peur qu'elle soit mal comprise, mal interprétée ou récupérée médiatiquement, surtout de peur qu'elle soit dépossédée de l'humour qu'elle contient profondément, j'ai opté pour le silence. Elle résume pourtant mieux que n'importe quel discours ce que je suis devenu et ce que sont devenus la majorité de ces Québécois venus d'ailleurs. Ils n'ont pas à être inclus ou tolérés, ils sont ici et ils le restent pour le meilleur et pour le pire. Simplement.

Naturellement, ils assument leur choix de s'arracher à leurs racines. En regardant leurs enfants prendre un accent qui n'est pas le leur, tranquillement mais inévitablement, ils deviendront aussi québécois que le sont devenus tous ceux et celles qui débarquent sur cette terre depuis quatre siècles. Tôt ou tard, l'immigrant finit par arriver à la même réflexion du personnage principal du premier roman d'Abla Farhoud, Le bonheur a la queue glissante: «Mon pays, c'est là où mes enfants sont heureux.»

À l'occasion de ce débat maladroit et confus sur les accommodements de «nous» autres envers «eux» autres, la réplique du biochimiste me revient chaque fois que le débat prend une nouvelle ampleur médiatique. Je me la répète, mais en lui apportant la nuance qui s'impose. Comme pour tuer à petites doses toute trace d'identité meurtrière qui sommeille en chacun de nous. Celle qui se contente d'une seule appartenance. Mon Québec à moi ne se contente plus d'une seule appartenance. Oui, je me la répète comme un rap ouvert sur demain.

Je suis arabe, je suis musulman, je suis juif, je suis chrétien, je suis africain, nord-africain, nord-américain, francophone, je suis berbère, je suis montréalais, je suis d'Hérouxville.

Je m'appelle Mohamed, je suis Québécois et je vous embrasse...
 
 
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  • Pierre Véronneau - Inscrite
    15 décembre 2011 14 h 10
    Mohammed je vous embrasse!
    Vivement des gens intelligents de cœur et d'esprit au pouvoir comme Mohammed, ma grand mère est venue d'Irlande l'autre d'Écosse, une italienne et de France un pur laine 100% . Un pure laine c'est une personne qui embrasse le Québec comme son pays qui s'y retrouve et qui grandit en paix avec ses concitoyens. Facile non. Mohammed je suis heureux d'avoir un compatriote comme vous.
    Pierre Véronneau
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  • vdrouin@fondationalphabetisation.org - Abonnée
    17 décembre 2011 00 h 36
    Bravo !
    Merci de publier. Je suis d'autant plus fière d'être québécoise lorsque j'entends des voix comme la vôtre. Je vous embrasse,
    Kristel Tremblay
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  • Laurent Desbois - Inscrit
    17 décembre 2011 15 h 28
    À quelques part, je pense qu’on se ressemble!
    Bienvenue chez « NOUS » Mohamed! À quelques part, je pense qu’on se ressemble!

    Laurent Desbois
    ex-franco-Ontarien, d’origines acadiennes et métisses;
    fier Québécois depuis quarante ans;
    et canadian… par la force des choses et temporairement …. sur papiers seulement!
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  • Massic - Inscrit
    17 décembre 2011 18 h 11
    Mon Québec à moi ....
    Mon Québec à moi est ''Blind Color '', ouvert à toutes les couleurs sans distinctions. Il est ouvert à tout le monde et les Mohamed sont bienvenus .... en autant que : Ils ne s'en viennent pas ici pour nous imposer leurs vues, religions ou façons de vivre. Qu'ils ne se pensent pas mieux que nous et ne se mettent à nous juger.
    Je n'ai pas de problème à avoir un voisin noir qui mange du boudin ... mais s'il veut me forcer à en manger ... on aura un très sérieux problême...
    S'ils veulent vivre en québecois... comme les québecois ... avec les québecois .... Bienvenue
    Si Non... qu'ils restent chez eux ... même s'ils sont Blanc comme Neige, parle français et viennent de France ....

    André Massicotte
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  • Thibaud - Inscrit
    17 décembre 2011 18 h 52
    Vieille histoire
    En ce moment en France des voix s'élèvent pour priver de leur citoyenneté les "expatriés". Ce qui est contraire à la philosophie de la République, "Français un jour, français touours" (y compris les naturalisés).

    Michaëlle Jean m'a insulté quand elle a renié la France pour complaire à l'ouest canadien.

    Je suis français depuis Henri IV, "Môdzit Françâ" depuis plus de 25 ans, citoyen canabécois depuis plus de 20 ans, et mo aussi je vous emmerde. Pas vous, Mohammed, mais les nationaleux ici et là, les enfermés dans leur ethnie, les asservis à leur religion et les fanatiques de l'exclusion.

    Entendez-moi bien : il y a des choses que je n'accepterai pas, celles qui sont incompatibles avec les droits de l'Homme tels que nous kles comprenons ici et là. Accepter vraiment, ce n'est pas accepter n'importe quoi. MAis pour peu qu'on soit raisonnablement civilisé, respectueux d'autrui, il y a moyen de s'entendre et de cohabiter.
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  • Simon Bernard Genest - Inscrit
    18 décembre 2011 07 h 36
    Je t'impose ou tu m'impose, un faux paradoxe.
    Le commentaire de Massic est très éloquent lorsqu'il est question de cerner la ligne de pensé en ce qui a trait à l'imigration. Il peut bien manger du boudin, mais qu'il ne me force pas à en manger. Si tu veux venir ici, tu dois vivre en québécois, comme les Québécois, avec les Québécois. Bref, ne me force pas à manger ton boudin.... et si tu veux que je t'accepte, mange de ma soupe au poids. (Désolé pour le cliché)

    Tout cela est réactionnaire et dangereux comme attitude et exigence. Comme si nous vivions avec l'idée que si un n'assimile pas l'autre, l'autre assimilera l'un. Peut-être un vieille héritage de la conquête?

    Certainement, à mes yeux, c'est absurde.
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  • Laurent Desbois - Inscrit
    18 décembre 2011 11 h 20
    Speak White

    Speak White

    Film de Pierre Falardeau en 1980

    http://www.onf.ca/film/​Speak_White/

    Effectivement, je vois un lien entre le mouvement souverainiste au Québec et l’émancipation des noirs, aux États-Unis et en Afrique du Sud. Personnellement, Nelson Mandela et Martin Luther King m’ont beaucoup inspiré durant les années ’60.

    Je vous souligne le livre « Nègres blancs d’Amérique » de Pierre Vallière.

    http://​bilan.usherbrooke.ca/bilan/​pages/even
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  • Jean-Luc Dion - Abonné
    21 décembre 2011 20 h 35
    Vive Mohamed Lotfi !
    Sincères félicitations à l'excellent journaliste québécois qu'est Mohamed Lotfi pour ce beau texte. Ces réflexions bien senties illuminent la période de Noël dont l'esprit de paix et de fraternité devrait nous inspirer pour l'année !

    Il a fondé une œuvre admirable, « Souverains anonymes », qui démontre bien qu'il a parfaitement compris le mot « intégration »: http://www.souverains.qc.ca/mohamedl.html

    À Thibaud qui écrit « Pas vous, Mohammed, mais les nationaleux ici et là, les enfermés dans leur ethnie, les asservis à leur religion et les fanatiques de l'exclusion.», je dirais : évitez de généraliser vos propos à partir de l'observation de cas très rares. Personnellement, comme indépendantiste militant qui a participé à beaucoup d'évènements, je ne me souviens pas avoir rencontré le genre d'individu détestable que vous évoquez.

    Tous les gens et amis que je fréquente, dans tous les milieux et d'origines diverses, sont des gens accueillants pour les nouveaux Québécois qu'on s'empresse d'aider. Mais j'avoue qu'on n'aime pas trop ceux qui veulent nous en imposer en quoi que ce soit... Incidemment, je suis d'origine française, 1668, et fier de l'être ! Je suis aussi d'origine britannique par une arrière-arrière-grand-mère et fier de l'être. Mais je suis foncièrement Québécois !
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  • Christian Robitaille - Inscrit
    22 décembre 2011 17 h 29
    Qui est Québécois? Celui qui l'dit, celui qui l'est!
    Si je peux me permettre de proposer une réponse à une des questions que soulève plus haut notre concitoyen M. Lotfi, à mon humble avis, le critère déterminant pour identifier le Québécois "authentique" est celui de l'auto-désignation. Ainsi, à la question de savoir qui est un vrai Québécois, je réponds tout simplement, à la manière de certains cabotins de cour d'école: "Celui qui l'dit, celui qui l'est"!
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