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    Pour des enseignants à la langue bien pendue

    21 septembre 2007 |Olivier Dezutter - Professeur de didactique du français et membre du Centre de recherche sur l'intervention éducative de l'Université de Sherbrooke
    Il fallait s'y attendre: le phénomène resurgit chaque année autour de la rentrée scolaire. Dès que les premières feuilles dans les arbres prennent des couleurs, les feuilles de journaux ne dérougissent pas d'éditoriaux, d'articles et de courriers de lecteurs pourfendant la piètre maîtrise de la langue d'une frange — que certains voudraient laisser croire de plus en grande — d'enseignants ou de futurs enseignants.

    Cette année, ce sont les «perles» extraites de la bouche de quelques membres de la profession qui ont particulièrement fait la une. Entendons-nous: sans doute les formules épinglées auraient-elles mérité d'être mieux replacées dans leur contexte d'origine, et il peut toujours paraître surprenant et exagéré d'établir un verdict au départ de quelques indices épars. Cela étant, les formules fautives relevées par les journalistes et de nombreux lecteurs ne sont en rien acceptables et représentent des indicateurs d'un phénomène par ailleurs documenté par les travaux scientifiques rigoureux de collègues chercheurs qui se sont intéressés à la qualité de la langue orale des futurs enseignants.

    En ce sens, les remous suscités par ceux qui ont pris la responsabilité de sonner à la fois l'alarme et la charge ont le mérite de ramener sur le devant de la scène la récurrente question de la norme du français oral à enseigner et à privilégier dans le contexte scolaire.

    J'y vois également et surtout l'occasion de rappeler que l'enseignement reste, depuis ses origines jusqu'à aujourd'hui, d'abord et avant tout une profession de la parole et de la communication. Même dans le contexte du développement de ce qu'il est convenu d'appeler les technologies éducatives, en classe et à l'école, la parole de l'enseignant reste son principal outil de travail. Cette réalité et les responsabilités qui en découlent, d'une part dans le travail quotidien de l'enseignant et, d'autre part, dans les dimensions à développer dans le contexte de la formation initiale et continue des enseignants, méritent qu'on s'y intéresse quelque peu. C'est l'objet des quelques lignes qui suivent, cherchant à dégager quelques traits spécifiques composant le portrait de l'enseignant en tant que professionnel de la parole.

    Maître de la parole

    Quelles que soient les formules pédagogiques privilégiées, dans ses fonctions l'enseignant est et doit rester le maître de la parole et le gardien de la norme. À ce titre, il lui appartient d'amener ses élèves, quel que soit leur âge, à prendre conscience de la pluralité des usages langagiers et de la nécessité, selon les circonstances, de choisir le registre de langue le mieux adapté à la situation de communication.

    Mais sa responsabilité ne s'arrête pas là. Il faut aussi que l'enseignant installe, par son exemple, la norme attendue dans le contexte scolaire. En ce sens, la langue de l'enseignant devrait être la mieux «pendue» possible, et il est légitime d'attendre de sa part un haut degré de qualité de la langue orale, qui suppose entre autres l'abolition d'une série de tournures syntaxiques fautives même si très répandues, tel l'usage du pronom «que» à la place du «dont», comme dans la phrase «la personne que je te parle».

    Priver les enfants d'une langue modèle de référence et les laisser se forger par eux-mêmes leur identité de locuteurs sans aucune balise reviendrait, pour certains, à les laisser s'enfermer dans des usages restreints de la langue et à renoncer par conséquent à leur donner toutes les clés de la réussite scolaire et sociale.

    Mesurer la maîtrise de la langue

    Afin de remplir au mieux son rôle de modèle, l'enseignant doit bien sûr avoir eu l'occasion de questionner ses propres usages et accepter de voir mesuré son degré de compétence dans le cadre de sa formation initiale. Cet enjeu n'a pas échappé aux instances gouvernementales qui régissent les programmes de formation initiale à l'enseignement puisque le comité d'agrément de ces programmes a demandé à toutes les universités concernées de réfléchir aux mesures à mettre en place en vue de vérifier les compétences en communication orale des candidats à l'enseignement.

    S'il est nécessaire de vérifier la maîtrise des compétences de base de l'oralité dans ses dimensions techniques (articulation, volume de la voix, rythme, morphosyntaxe) et pragmatiques (capacité de varier les registres selon les situations de communication) et de permettre aux futurs enseignants d'accroître leur maîtrise d'une langue soutenue, il est aussi essentiel de forger une expertise à travers la formation initiale et de préparer à des usages professionnels de la parole.

    Dans l'exercice quotidien de sa profession, l'enseignant a recours à la parole dans de multiples situations à des fins diverses: lire à voix haute, exposer des faits, expliquer, analyser, résumer, interroger, donner des consignes, reformuler, convaincre, etc. Il interagit oralement non seulement avec les élèves mais aussi avec leurs parents ainsi qu'avec ses collègues et avec les responsables de son établissement.

    L'enseignant est amené à diversifier sa posture communicative: il n'adresse pas seulement la parole aux élèves pour leur transmettre un savoir, il développe aussi sa capacité à installer et à gérer des situations d'apprentissage. Toutes ces compétences professionnelles doivent faire l'objet d'un apprentissage particulier, car les pratiques d'oralité professionnelles d'un enseignant diffèrent de celles d'un caissier de grande surface ou d'un employé de banque. Pour former à la maîtrise des actes de parole spécifiques que nous venons de relever, on gagne à alterner l'observation de pratiques expertes et l'auto-analyse des pratiques des étudiants novices en stage, enregistrées en vidéo.

    La formation à des gestes professionnels précis, encore trop peu présente dans nos universités, devrait enfin aller de pair avec un travail explicite autour de la construction d'une identité professionnelle et du rôle joué par la langue dans cette identité. De nombreux étudiants en formation évoquent souvent leur malaise à ce sujet, partagés entre la volonté de rester proches des élèves en adoptant leur langage et la prise de conscience de la nécessité de ne pas hésiter à se distinguer par un usage différent de la parole.

    Les défauts de langue qui ont amené à jeter l'opprobre sur certains enseignants ne constituent en définitive qu'une dimension de l'expertise que doivent démontrer ceux-ci dans les multiples exercices de la parole. En tant que formateur et chercheur, je fais le pari qu'un travail en parallèle sur les différentes dimensions de l'oralité enseignante pointées rapidement ici devrait aboutir à ce que les futurs professionnels de l'enseignement puissent être fiers de leur expertise dans ce domaine et contribuer alors à faire taire les langues fourchues qui risquent de se remettre à persifler à la prochaine rentrée scolaire.












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