La culture générale des jeunes, un gros défi
André Baril - Enseignant de philosophie au cégep régional de Lanaudière à Joliette
30 novembre 2002
Culture générale: cette expression semble avoir vieilli, peut-être parce qu'elle était liée à la culture classique ou humaniste, elle-même associée aux classes dirigeantes et à l'élitisme. Pourtant, on ne compte plus les interventions et les travaux de recherche qui tentent de revaloriser la culture à l'école. En France, les chercheurs parlent de «culture commune» ou de «formation générale de base universelle et inconditionnelle» tandis que le gouvernement a nommé un commissaire pour évaluer la place de la culture générale à l'université. Nos voisins américains ont développé le concept de cultural literacy, c'est-à-dire cette capacité de lire les textes grâce à un bagage de connaissances générales. Ici, au Québec, le ministère de l'Éducation insiste sur les «repères culturels» tandis que les chercheurs s'interrogent sur ce que pourraient être nos «référents culturels» ou nos «compétences culturelles». Par ces approches, les intervenants essaient de déterminer la toile de fond de connaissances qui facilite les transferts, l'exercice du jugement et la construction d'un monde commun.
Or qu'en est-il justement de la culture générale, sinon d'un savoir bien assimilé qui permet à l'individu de séparer l'essentiel de l'accessoire, de juger à partir d'un vaste horizon de sens? De ce point de vue, la culture générale n'est pas une somme de connaissances disparates mais un réseau de connaissances que l'individu s'est construit à partir de ce qui est digne d'être retenu dans les arts et les lettres, dans les savoirs scientifiques et techniques et parmi les événements d'hier et d'aujourd'hui.
Cela dit, quelle que soit l'expression utilisée pour désigner le bagage culturel qui nous semble essentiel, il y a une question qui hante aujourd'hui l'école, ce «principal lieu de transmission et de partage de la culture légitimée socialement», selon la forte définition donnée par Suzanne G. Chartrand lors de sa communication au congrès de l'Association francophone pour l'avancement des sciences, en mai 2002. Cette question est la suivante: l'école remplit-elle sa mission culturelle?
À cet égard, Lise Bissonnette est sceptique. En 1997, lors du colloque «École et culture: des liens à tisser», celle qui était alors directrice du Devoir avait soutenu que «les carences culturelles sont spécifiques et touchent surtout les connaissances et la sensibilité à l'histoire et aux arts».
Pour confirmer ou infirmer ce jugement sur le niveau de culture générale des jeunes, nous avons réalisé une enquête dans le cadre d'une recherche qui a été subventionnée par le ministère de l'Éducation et qui s'est échelonnée sur deux ans. Un ouvrage, La Culture générale et les jeunes (PUL, 2002), rendu public la semaine dernière, trace le portrait de cette recherche.
La construction et la passation d'un test
Nous avons d'abord construit un projet de questionnaire divisé en quatre parties et comprenant 129 questions à choix multiple, touchant les arts et lettres, les sciences et les techniques humaines, les sciences et techniques de la nature, sans oublier la quatrième et dernière partie, qui explorait l'opinion des élèves sur l'utilité de la politique, de l'art, des mathématiques, etc. (Cette partie ne donnant pas lieu à de bonnes ou mauvaises réponses, nous n'en tiendrons pas compte pour les résultats des élèves.)
Ensuite, ces questions ont été soumises à 75 professeurs de diverses disciplines oeuvrant dans 24 cégeps. Il a été jugé essentiel qu'un étudiant sache répondre à 98 d'entre elles lors de son entrée au collégial. À l'automne 2001, le test a été administré à 1331 nouveaux élèves provenant de huit collèges des différentes régions du Québec et choisis en conformité avec les règles inhérentes à ce genre d'enquête.
Les critères d'évaluation
Pour mesurer leur niveau de culture générale, nous avons retenu trois critères: 1- le résultat obtenu par les étudiants à l'ensemble du test; 2- un nombre significatif de bonnes réponses dans chacune des trois premières parties du test, car la culture générale n'est pas une spécialisation; 3- un nombre satisfaisant de bonnes réponses aux questions d'ordre historique, car nous croyons que le fil conducteur historique est au coeur de la culture générale.
Les résultats des élèves
Essayons maintenant d'interpréter les résultats statistiques en tenant compte des trois critères précédemment énoncés. Le tableau 1 permet justement de faire les liens nécessaires.
Tableau 1 ici
D'abord, la première ligne du tableau 1 nous apprend que la moyenne générale est de 67 %, ce qui nous semble fort raisonnable. En revanche, avec une moyenne de 52 %, la section arts et lettres est nettement plus faible que les deux autres. De plus, les questions d'ordre historique sont moins bien réussies que les autres questions, et cela est tout particulièrement évident si on regarde, à la seconde ligne du tableau, la moyenne de 42 % obtenue par les étudiants dans la partie arts et lettres. De tels résultats tendent ainsi à confirmer le jugement selon lequel les jeunes ont des lacunes culturelles spécifiques en histoire ainsi qu'en arts et lettres.
Donnons ici quelques exemples. Trois étudiants sur quatre ne peuvent associer La Flûte enchantée à Mozart ou ignorent la trame romanesque de Maria Chapdelaine.
Un étudiant sur deux ignore ce que signifie l'expression «être de gauche», ignore le siècle pendant lequel la Nouvelle-France est devenue une colonie britannique, est incapable d'associer 1948 à la Déclaration universelle des droits de la personne par l'ONU, ne peut clairement identifier le type d'économie qui prévaut au Québec.
Cependant, une bonne majorité sait associer Les Belles-Soeurs au répertoire du théâtre québécois et est capable de concevoir l'organisation de la matière, de l'atome à l'organisme vivant, par ordre de complexité. Cette même majorité peut nommer l'océan où se déverse le fleuve Saint-Laurent. Enfin, presque tous sont capables d'identifier les baby-boomers, de dire ce que signifie le terme «mondialisation» et d'identifier l'unité de base qui assure le transfert des caractères héréditaires, c'est-à-dire le gène.
Les garçons et les filles
Pour amener un autre élément au débat entourant la réussite des filles et des garçons, il est bon de souligner, comme l'illustre le tableau 2, que tous les résultats des garçons sont supérieurs à ceux des filles, sauf pour la partie arts et lettres.
Tableau 2 ici
Pourquoi la force des garçons en culture générale, notamment dans les domaines scientifiques et techniques, ne se traduit-elle pas toujours en succès scolaire? C'est une question à laquelle nous ne pouvons actuellement répondre...
Conclusion
À la lumière de ces résultats, certains se demanderont à qui incombe alors la responsabilité de parfaire le niveau de culture générale des jeunes. Quels sont les buts de la formation dispensée au secondaire par comparaison avec ceux proposés par l'enseignement collégial? Plus précisément: doit-on compter sur le collégial pour aider les étudiants à parfaire leur culture en arts et lettres? Voilà des questions à débattre pour atteindre l'objectif de «rehaussement culturel» qui est au coeur de la réforme actuelle.
Or qu'en est-il justement de la culture générale, sinon d'un savoir bien assimilé qui permet à l'individu de séparer l'essentiel de l'accessoire, de juger à partir d'un vaste horizon de sens? De ce point de vue, la culture générale n'est pas une somme de connaissances disparates mais un réseau de connaissances que l'individu s'est construit à partir de ce qui est digne d'être retenu dans les arts et les lettres, dans les savoirs scientifiques et techniques et parmi les événements d'hier et d'aujourd'hui.
Cela dit, quelle que soit l'expression utilisée pour désigner le bagage culturel qui nous semble essentiel, il y a une question qui hante aujourd'hui l'école, ce «principal lieu de transmission et de partage de la culture légitimée socialement», selon la forte définition donnée par Suzanne G. Chartrand lors de sa communication au congrès de l'Association francophone pour l'avancement des sciences, en mai 2002. Cette question est la suivante: l'école remplit-elle sa mission culturelle?
À cet égard, Lise Bissonnette est sceptique. En 1997, lors du colloque «École et culture: des liens à tisser», celle qui était alors directrice du Devoir avait soutenu que «les carences culturelles sont spécifiques et touchent surtout les connaissances et la sensibilité à l'histoire et aux arts».
Pour confirmer ou infirmer ce jugement sur le niveau de culture générale des jeunes, nous avons réalisé une enquête dans le cadre d'une recherche qui a été subventionnée par le ministère de l'Éducation et qui s'est échelonnée sur deux ans. Un ouvrage, La Culture générale et les jeunes (PUL, 2002), rendu public la semaine dernière, trace le portrait de cette recherche.
La construction et la passation d'un test
Nous avons d'abord construit un projet de questionnaire divisé en quatre parties et comprenant 129 questions à choix multiple, touchant les arts et lettres, les sciences et les techniques humaines, les sciences et techniques de la nature, sans oublier la quatrième et dernière partie, qui explorait l'opinion des élèves sur l'utilité de la politique, de l'art, des mathématiques, etc. (Cette partie ne donnant pas lieu à de bonnes ou mauvaises réponses, nous n'en tiendrons pas compte pour les résultats des élèves.)
Ensuite, ces questions ont été soumises à 75 professeurs de diverses disciplines oeuvrant dans 24 cégeps. Il a été jugé essentiel qu'un étudiant sache répondre à 98 d'entre elles lors de son entrée au collégial. À l'automne 2001, le test a été administré à 1331 nouveaux élèves provenant de huit collèges des différentes régions du Québec et choisis en conformité avec les règles inhérentes à ce genre d'enquête.
Les critères d'évaluation
Pour mesurer leur niveau de culture générale, nous avons retenu trois critères: 1- le résultat obtenu par les étudiants à l'ensemble du test; 2- un nombre significatif de bonnes réponses dans chacune des trois premières parties du test, car la culture générale n'est pas une spécialisation; 3- un nombre satisfaisant de bonnes réponses aux questions d'ordre historique, car nous croyons que le fil conducteur historique est au coeur de la culture générale.
Les résultats des élèves
Essayons maintenant d'interpréter les résultats statistiques en tenant compte des trois critères précédemment énoncés. Le tableau 1 permet justement de faire les liens nécessaires.
Tableau 1 ici
D'abord, la première ligne du tableau 1 nous apprend que la moyenne générale est de 67 %, ce qui nous semble fort raisonnable. En revanche, avec une moyenne de 52 %, la section arts et lettres est nettement plus faible que les deux autres. De plus, les questions d'ordre historique sont moins bien réussies que les autres questions, et cela est tout particulièrement évident si on regarde, à la seconde ligne du tableau, la moyenne de 42 % obtenue par les étudiants dans la partie arts et lettres. De tels résultats tendent ainsi à confirmer le jugement selon lequel les jeunes ont des lacunes culturelles spécifiques en histoire ainsi qu'en arts et lettres.
Donnons ici quelques exemples. Trois étudiants sur quatre ne peuvent associer La Flûte enchantée à Mozart ou ignorent la trame romanesque de Maria Chapdelaine.
Un étudiant sur deux ignore ce que signifie l'expression «être de gauche», ignore le siècle pendant lequel la Nouvelle-France est devenue une colonie britannique, est incapable d'associer 1948 à la Déclaration universelle des droits de la personne par l'ONU, ne peut clairement identifier le type d'économie qui prévaut au Québec.
Cependant, une bonne majorité sait associer Les Belles-Soeurs au répertoire du théâtre québécois et est capable de concevoir l'organisation de la matière, de l'atome à l'organisme vivant, par ordre de complexité. Cette même majorité peut nommer l'océan où se déverse le fleuve Saint-Laurent. Enfin, presque tous sont capables d'identifier les baby-boomers, de dire ce que signifie le terme «mondialisation» et d'identifier l'unité de base qui assure le transfert des caractères héréditaires, c'est-à-dire le gène.
Les garçons et les filles
Pour amener un autre élément au débat entourant la réussite des filles et des garçons, il est bon de souligner, comme l'illustre le tableau 2, que tous les résultats des garçons sont supérieurs à ceux des filles, sauf pour la partie arts et lettres.
Tableau 2 ici
Pourquoi la force des garçons en culture générale, notamment dans les domaines scientifiques et techniques, ne se traduit-elle pas toujours en succès scolaire? C'est une question à laquelle nous ne pouvons actuellement répondre...
Conclusion
À la lumière de ces résultats, certains se demanderont à qui incombe alors la responsabilité de parfaire le niveau de culture générale des jeunes. Quels sont les buts de la formation dispensée au secondaire par comparaison avec ceux proposés par l'enseignement collégial? Plus précisément: doit-on compter sur le collégial pour aider les étudiants à parfaire leur culture en arts et lettres? Voilà des questions à débattre pour atteindre l'objectif de «rehaussement culturel» qui est au coeur de la réforme actuelle.
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