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    Lettre ouverte aux résidants de la région de Montebello

    23 août 2007 |Anna Kruzynski - Professeure adjointe, École des affaires publiques et communautaires, Université Concordia
    Nous nous sommes rencontrés dimanche dernier. Je fais partie des militants des brigades d'éducation populaire avec qui vous avez discuté des actions prévues à Montebello. Les brigades, organisées par l'Action mondiale des peuples de Montréal, se sont promenées, de Grenville à Fassett et jusqu'à Montebello, pour expliquer aux gens de la place les raisons qui motivent notre refus du Partenariat pour la sécurité et la prospérité (PSP), un «dialogue» entamé depuis 2005 entre les dirigeants du Canada, du Mexique et des États-Unis.

    Lorsque je vous ai abordés, vous m'avez exprimé votre peur que votre village soit saccagé dans la foulée des manifestations. Vous m'avez parlé des assemblées «d'information» organisées dans les semaines précédentes par les forces policières, un peu partout dans la région. Vous m'avez expliqué qu'on vous a alors présenté des films d'émeutes urbaines, qu'on vous a justifié le dispositif sécuritaire mis en place, qu'on a dit aux commerçants de se prémunir en placardant leur établissement et en refusant l'accès aux manifestants. Vous m'avez dit avoir été incommodés par la coupure des lignes téléphoniques, plusieurs fois par jour dans les dernières semaines. «Non», avez-vous répondu quand je vous ai demandé si on avait présenté les enjeux associés à ce «dialogue» qui vise la consolidation du néolibéralisme.

    Discussion ouverte

    Nous avons pu discuter de ces enjeux une fois la glace brisée. Nous avons ensemble mis le PSP en contexte et l'avons situé dans la mondialisation néolibérale, projet porté par les dirigeants de ce monde depuis plus de 30 ans... Dans son ensemble, il s'agit d'un processus qui vise la (re)colonisation capitaliste du bien commun et des peuples.

    Nous avons parlé d'agriculture locale, de biodiversité et de souveraineté alimentaire — toutes menacées par les compagnies transnationales qui bénéficient de la libéralisation des marchés. Nous avons fait les liens avec le pillage des forêts et des terres agricoles aux fins d'extraction minière et pétrolière et ce, le plus souvent sur des territoires autochtones.

    Nous avons évoqué les entreprises locales forcées de fermer leurs portes à cause des grandes chaînes comme Wal-Mart. Nous avons parlé de la précarisation des emplois; des paysans et autochtones au Sud, forcés de transformer leurs fermes de subsistance en fermes d'exportation pour survivre; des femmes de ces pays qui, cherchant à faire vivre leurs familles, doivent les quitter pour les usines de misère des zones franches sur la frontière des États-Unis; de celles qui tentent leur chance ici au Québec comme aide domestique, forcées d'habiter chez l'employeur, souvent dans des conditions proches de l'esclavage.

    Nous avons aussi échangé sur l'intrusion sournoise du privé dans les services publics, grandement facilitée par ces traités internationaux. Vous avez été étonnés d'apprendre qu'une fois la santé, l'éducation, l'eau, l'électricité privatisées entièrement ou en partie, le choix de retourner en arrière nous coûtera très cher étant donné les ententes qui donnent aux entreprises le droit de poursuivre les gouvernements pour profits perdus.

    Nous avons convenu que ce programme néolibéral ne pouvait pas se réaliser sans contrôle: contrôle du déplacement des personnes, contrôle de la dissidence, contrôle de l'information. Si tout le monde était au courant des impacts désastreux de ces «dialogues», les dirigeants seraient confrontés à une révolte populaire. Nous nous sommes quittés d'accord pour dire que les «assemblées d'information» dans vos villages font partie de l'installation du climat de peur dont ils ont besoin pour réaliser leurs objectifs cachés.

    Plusieurs d'entre vous m'avez alors dit de prendre soin de moi et m'avez souhaité bonne chance.

    Fiction et réalité

    Aujourd'hui, je vous écris pour vous donner de mes nouvelles. Car ce que vous avez vu à la télé et à la une des journaux n'est pas représentatif de mon expérience. Après une nuit de camping chez une sympathisante de la région, j'ai passé une bonne partie de l'après-midi de lundi face à face avec la ligne d'anti-émeutes, à dix mètres de la porte du Château Montebello. J'ai vu des milliers de personnes. Des familles, des enfants, des jeunes, des aînés, des punks, des réfugiés, des gens venus de l'Ontario, des États-Unis, du Mexique. J'ai vu des bannières de toutes les couleurs avec des messages diversifiés. J'ai entendu des discours et de la musique, j'ai vu du théâtre.

    J'ai participé aux tentatives de repousser la ligne d'anti-émeutes. J'ai tenté de converser avec l'homme ou la femme derrière le bouclier, le masque, le casque, le costume de guerre. Je leur faisais remarquer que nous sommes toutes et tous humains et semblables, séparés par nos dirigeants. Je leur parlais des conséquences du PSP et je leur expliquais qu'en nous réprimant, ils étaient complices de ce qui ce passait derrière la clôture. Certains se sont montrés défiants, d'autres avaient les yeux affolés d'angoisse. Un policier de la SQ m'a admis que, oui, il était «complice des riches et des fascistes» (slogan scandé à plusieurs reprises), mais que ça valait la peine pour le 100 $ par heure qu'il recevait en échange...

    Vers 18h, on écoutait les derniers discours qui remerciaient les gens de Montebello pour leur accueil, qui constataient qu'on avait réussi à manifester notre opposition au PSP et que cette mobilisation n'était pas terminée. On appelait à la continuation des mobilisations une fois de retour chez nous, dans nos quartiers, nos milieux de travail.

    C'est à ce moment, alors que la manifestation se terminait et que plusieurs commençaient à quitter les lieux, qu'un policier devant moi a subitement tiré un projectile de gaz lacrymogène sur un de mes camarades qui scandait des slogans. La foule, affolée, a reculé. Mes yeux brûlaient, mon nez coulait, ma peau picotait. La bataille de rue, «telle que vue à la télé», commençait. La ligne policière avançait en tirant du gaz lacrymogène (le gaz est projeté d'un engin qui ressemble à une mitraillette), la foule reculait. Les quelques cailloux lancés par des manifestants rebondissaient sur les policiers bien protégés; mais dans la foule, nous tous, munis pour la plupart de simples foulards humectés de citron, souffrons encore aujourd'hui des brutalités commises au nom de la sécurité et de la prospérité.

    Pourquoi les forces policières se sont-elles mises à tirer alors que la manifestation se terminait? Selon moi, c'est qu'il leur fallait provoquer l'émeute, sachant que ce sont ces images qui seraient transmises dans les médias aux dépens d'explications correctes des enjeux. Que ces images contribueraient à alimenter le climat de peur, la création d'un sentiment d'insécurité, à vous retourner contre moi qui avait su, la veille, percer la barrière de la méfiance, semer une graine de révolte. Mais nous ne sommes pas dupes. Nous savons que la répression policière et la désinformation sont utilisées consciemment par ceux qui nous «gouvernent» et nous «informent» pour nous démobiliser, nous diviser, nous faire peur. C'est comme ça qu'ils pensent nous faire taire et accepter leurs politiques.

    Quant à moi, vous serez soulagés d'entendre que je ne suis que plus motivée à lutter. Mais lors de la prochaine confrontation, j'aurai un masque à gaz.












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