Libre-Opinion: Politique antidopage et philosophie
Jean-François Doré - Journaliste et philosophe
23 mai 2007
Dans la livraison du Devoir du 12 mai dernier, Louis Cornellier faisait état d'un récent ouvrage de Jocelyne Rioux intitulé Petit exercice philosophique à l'usage des amateurs de sport et de leurs proches. Dans cet opuscule, l'auteure réfère à un ouvrage de mon cru, intitulé Y en aura pas d'facile, et à un mien article intitulé «Le géant aux pieds d'argile - De la fragilité des arguments éthiques de la réglementation antidopage», publié l'an dernier dans un collectif de la Revue internationale d'éthique sociétale et gouvernementale, «L'éthique du sport en débat».
Dans son ouvrage, au demeurant méritoire à plusieurs égards mais qui pèche par quelques défauts, l'auteure me cite d'abondance et me prend à partie en m'attribuant des propos qui, sortis de leur contexte, voient leur intention déformée. De plus, en disant que je dénonce le règlement antidopage, elle me prête également une position en faveur du dopage qui n'est absolument pas mienne, peu s'en faut.
Cela a pour conséquence fâcheuse que, sur la foi du texte de Mme Rioux, Louis Cornellier me range dans les cyniques de l'antidopage. Or cela ne reflète en rien l'opinion que j'exprime à cet égard, comme en témoigne la conclusion de l'article cité et dans laquelle je maintiens qu'on ne doit aucunement autoriser l'utilisation des produits dopants chez les athlètes.
Le seul objectif de ce texte était de montrer en quoi les arguments éthiques sur lesquels se fonde et desquels se réclame la politique antidopage reposent en fait sur des assises et des considérations éthiques fragiles ou à tout le moins discutables, sinon facilement réfutables. L'autre conclusion de ce même article incitait à approfondir la réflexion en matière d'éthique antidopage de manière à établir des arguments irréfragables.
À défaut d'un tel développement, il m'apparaissait préférable qu'on s'en remette à une pétition de principe du genre: «L'athlète ne doit pas se doper parce que c'est interdit.» C'est d'ailleurs à peu de chose près la position dont me faisait part le légaliste et pragmatique président de l'Agence mondiale antidopage, Richard Pound, lors d'une conversation amicale à ce propos.
Mais il y a plus. Mme Rioux, pour contrer mon assertion disant que le sport est un construit culturel dont les règles sont arbitraires, objecte que toute «règle qui n'est pas arbitraire est motivée par une raison. Elle a un fondement, une explication». Certes, en matière de justice, de politique ou même de morale, elle a entièrement raison et, dans ces domaines, on vise toujours à éliminer dans la pratique de la vie quotidienne l'arbitraire dépendant de la seule volonté de l'individu.
En revanche, il s'agit en l'occurrence des sports et de l'institution des règles qui en régissent le déroulement. Je n'ai pas l'intention ici de me lancer dans une discussion de haut vol sur les notions d'arbitraire, de contingence et de nécessité. Qu'il suffise de dire que les règles de tous les sports sont le fruit d'une décision, individuelle ou collective, motivée la plupart du temps par la seule volonté de celui ou de ceux qui les établissent, et que ce n'est qu'une fois qu'elles sont établies, de cette manière arbitraire, qu'on peut parler de tel ou tel sport.
Ces règles sont parfaitement contingentes, donc inessentielles et variables, et dépendent du bon vouloir de ceux qui les créent. S'il est nécessaire pour une course de 100 mètres qu'elle se déroule sur une distance de 100 mètres, il n'est pas nécessaire qu'une course se déroule sur 100 mètres. La décision de courir sur telle ou telle distance est parfaitement arbitraire, même si elle peut faire au départ l'objet d'une discussion et d'un consensus entre plusieurs individus, le cas des variations de distance du marathon à travers les âges étant à cet égard un exemple probant.
De la même manière, il n'est pas nécessaire à l'existence d'un sport que sa pratique se fasse sans l'adjonction d'adjuvants et de substances dopantes exogènes, l'existence même du dopage en étant la preuve la plus patente. La décision d'interdire ou non le dopage est donc inessentielle à l'existence de ce sport et à sa pratique. En ce sens, elle est donc tout aussi arbitraire que la décision d'avoir ou non une ligne rouge au milieu de la patinoire de hockey ou celle qui délimite les dimensions d'un terrain de football.
Au risque de me répéter, cela ne veut aucunement dire qu'il faille autoriser le dopage, loin de là. Qu'on décide, arbitrairement, de bannir le dopage dans le sport est une position tout à fait valable et qui va même dans le sens de l'établissement des règles qui gouvernent tous les sports.
Il faut par contre se garder de justifier une telle position en masquant l'arbitraire sous des considérations éthiques plus ou moins bancales. Il faut le faire, comme le souligne Mme Rioux, en se fondant sur quelque chose qui ressemble à une raison. Or mon propos était justement de démontrer que ce «quelque chose» que sont les attendus éthiques sur lesquels reposent les lois antidopage est plus vulnérable qu'on le croit.
Mme Rioux dégage cependant une piste qui pourrait s'avérer féconde pour qui voudrait poursuivre ce travail de réflexion. On la trouve dans le principe de précaution adopté au Sommet de la Terre, à Rio en 1992, et qui reprend une idée développée par le philosophe allemand Hans Jonas dans Le Principe responsabilité. En termes prosaïques, disons qu'il s'agit là de se prévenir contre la tendance qu'a l'être humain à vouloir concrétiser le mythe goethéen de l'apprenti sorcier et à se prémunir contre ses conséquences néfastes. [...]
Dans son ouvrage, au demeurant méritoire à plusieurs égards mais qui pèche par quelques défauts, l'auteure me cite d'abondance et me prend à partie en m'attribuant des propos qui, sortis de leur contexte, voient leur intention déformée. De plus, en disant que je dénonce le règlement antidopage, elle me prête également une position en faveur du dopage qui n'est absolument pas mienne, peu s'en faut.
Cela a pour conséquence fâcheuse que, sur la foi du texte de Mme Rioux, Louis Cornellier me range dans les cyniques de l'antidopage. Or cela ne reflète en rien l'opinion que j'exprime à cet égard, comme en témoigne la conclusion de l'article cité et dans laquelle je maintiens qu'on ne doit aucunement autoriser l'utilisation des produits dopants chez les athlètes.
Le seul objectif de ce texte était de montrer en quoi les arguments éthiques sur lesquels se fonde et desquels se réclame la politique antidopage reposent en fait sur des assises et des considérations éthiques fragiles ou à tout le moins discutables, sinon facilement réfutables. L'autre conclusion de ce même article incitait à approfondir la réflexion en matière d'éthique antidopage de manière à établir des arguments irréfragables.
À défaut d'un tel développement, il m'apparaissait préférable qu'on s'en remette à une pétition de principe du genre: «L'athlète ne doit pas se doper parce que c'est interdit.» C'est d'ailleurs à peu de chose près la position dont me faisait part le légaliste et pragmatique président de l'Agence mondiale antidopage, Richard Pound, lors d'une conversation amicale à ce propos.
Mais il y a plus. Mme Rioux, pour contrer mon assertion disant que le sport est un construit culturel dont les règles sont arbitraires, objecte que toute «règle qui n'est pas arbitraire est motivée par une raison. Elle a un fondement, une explication». Certes, en matière de justice, de politique ou même de morale, elle a entièrement raison et, dans ces domaines, on vise toujours à éliminer dans la pratique de la vie quotidienne l'arbitraire dépendant de la seule volonté de l'individu.
En revanche, il s'agit en l'occurrence des sports et de l'institution des règles qui en régissent le déroulement. Je n'ai pas l'intention ici de me lancer dans une discussion de haut vol sur les notions d'arbitraire, de contingence et de nécessité. Qu'il suffise de dire que les règles de tous les sports sont le fruit d'une décision, individuelle ou collective, motivée la plupart du temps par la seule volonté de celui ou de ceux qui les établissent, et que ce n'est qu'une fois qu'elles sont établies, de cette manière arbitraire, qu'on peut parler de tel ou tel sport.
Ces règles sont parfaitement contingentes, donc inessentielles et variables, et dépendent du bon vouloir de ceux qui les créent. S'il est nécessaire pour une course de 100 mètres qu'elle se déroule sur une distance de 100 mètres, il n'est pas nécessaire qu'une course se déroule sur 100 mètres. La décision de courir sur telle ou telle distance est parfaitement arbitraire, même si elle peut faire au départ l'objet d'une discussion et d'un consensus entre plusieurs individus, le cas des variations de distance du marathon à travers les âges étant à cet égard un exemple probant.
De la même manière, il n'est pas nécessaire à l'existence d'un sport que sa pratique se fasse sans l'adjonction d'adjuvants et de substances dopantes exogènes, l'existence même du dopage en étant la preuve la plus patente. La décision d'interdire ou non le dopage est donc inessentielle à l'existence de ce sport et à sa pratique. En ce sens, elle est donc tout aussi arbitraire que la décision d'avoir ou non une ligne rouge au milieu de la patinoire de hockey ou celle qui délimite les dimensions d'un terrain de football.
Au risque de me répéter, cela ne veut aucunement dire qu'il faille autoriser le dopage, loin de là. Qu'on décide, arbitrairement, de bannir le dopage dans le sport est une position tout à fait valable et qui va même dans le sens de l'établissement des règles qui gouvernent tous les sports.
Il faut par contre se garder de justifier une telle position en masquant l'arbitraire sous des considérations éthiques plus ou moins bancales. Il faut le faire, comme le souligne Mme Rioux, en se fondant sur quelque chose qui ressemble à une raison. Or mon propos était justement de démontrer que ce «quelque chose» que sont les attendus éthiques sur lesquels reposent les lois antidopage est plus vulnérable qu'on le croit.
Mme Rioux dégage cependant une piste qui pourrait s'avérer féconde pour qui voudrait poursuivre ce travail de réflexion. On la trouve dans le principe de précaution adopté au Sommet de la Terre, à Rio en 1992, et qui reprend une idée développée par le philosophe allemand Hans Jonas dans Le Principe responsabilité. En termes prosaïques, disons qu'il s'agit là de se prévenir contre la tendance qu'a l'être humain à vouloir concrétiser le mythe goethéen de l'apprenti sorcier et à se prémunir contre ses conséquences néfastes. [...]
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