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Canada de fantaisie

26 novembre 2002 
J'aime le blé d'Inde en crème. Je ne sais combien de fois, dans le cours de ma vie, voire dans les allées des supermarchés, j'ai tendu la main afin de prendre machinalement sur les tablettes mes précieuses cannes de blé d'Inde. Sur l'étiquette de chacune d'elles, j'ai toujours retrouvé l'expression sublime: Canada de fantaisie. Le Canada a bien des titres, mais d'où vient l'idée qu'il aurait celui de la fantaisie?

Les Canadiens anglais disent fancy, sur leur côté de la boîte. Le mystère est encore plus total. Dans mon dictionnaire français-anglais, anglais-français, fancy veut dire fantaisie. Et fantaisie, fancy.

L'expression se retrouve ailleurs, sur les conserves de petits pois numéro 1, de blé d'Inde en grains, de fèves vertes ou jaunes. Canada de fantaisie, qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire? Ces mots sont si suaves qu'il me prend d'espérer que nul ne m'en révélera jamais le sens. Il est tant d'expressions familières qui habitent nos vies, tant d'étiquettes que nous lisons depuis toujours, mais dont le sens nous échappe. C'est quoi, du simili-poulet? Une saveur maison? Une recette originale? Ou un «produit conforme à la Loi d'agriculture de la Pennsylvanie de 1924»?

La première des fantaisies, dans le monde magique de l'alimentation, ce serait bien le mystérieux phénomène du goût qui ne change pas: la crème des Mae-West, la confiture des petits Doigts de Dame, le ketchup Heinz, la moutarde jaune, autant de produits exemplaires: ils goûtent toujours la même chose depuis 50 ans. Jamais de saisons sèches, de mauvaises saisons ou de variantes dans la production. Les choses se passent comme si une base magico-chimique venait corriger toutes les possibles variations afin de stabiliser le goût de chacune des unités, depuis toujours et pour toujours. La meilleure façon de tuer le goût, c'est de le neutraliser. Cela se reconnaît tout seul, des bines Clark, cela est sans surprise, des cornichons sucrés.

La deuxième fantaisie, c'est la source d'approvisionnement. Où prend-on tous ces grains pareils les uns aux autres, tous de la même grosseur, de la même couleur? Ces tomates et ces fèves? Il m'apparaît que la technique des modifications génétiques est plus ancienne qu'on pense. Tout est pareil, uniforme, prévisible, la qualité est si totale qu'elle en devient ennuyante. Il y a une réserve inépuisable d'épis dont chacun compte 327 petits grains parfaitement constitués, sans défaut ni tache. Personne ne veut de surprise car la surprise est désagréable. Craignons ce jour où la Compagnie annoncerait une pénurie de maïs en raison des sauterelles.

La troisième fantaisie tient à l'histoire. Au Fort des Prairies, mission de Saint Albert, ni plus ni moins le Edmonton d'aujourd'hui, il y avait un métis qui a donné une belle descendance. Il s'appelait LaFantaisie. Le patronyme est remarquable. Il y a encore des Lafantaisie en Alberta. Les Franco-Sarcee, les Anglo-Cris ou les Sauteux-Écossais partageaient cette fantaisie: leurs noms, leur histoire, leurs manies et leurs manières.

Ils mangeaient souvent du maïs mélangé avec de la viande hachée, séchée, fumée (avec la patate, amérindienne d'origine elle aussi, cela donne un pâté chinois). Mais les Chinois étaient nombreux, au temps des Métis, à travailler sur la ligne du C.P.R. qui allait relier le futur Canada d'un océan à l'autre. Pâté chinois, Canada de fantaisie, histoires pas croyables, autant de mondes oubliés.

Notre époque politique n'est pas très fantaisiste. Patineurs de fantaisie était d'ailleurs une expression désuète désignant les politiciens dans le lexique de nos pères. Mais nos pères supposés imparfaits et nos mères supposées carencées, qui mouraient tous à 38 ans selon des statistiques fantaisistes, ne sont plus là pour faire la différence dans les recettes.

Nous sommes désormais 31 millions de petites fèves en tous points pareilles les unes aux autres. Nous sommes 31 millions de petits grains de maïs protégés par la Charte des Droits du Blé d'Inde. Nous sommes 31 millions de petits cornichons sucrés qui allons tous mourir à 110 ans. Les conserves conservent, que voulez-vous. Les dates d'expiration s'éloignent dans le temps, cela s'appelle l'espérance de vie. Avec une seule boîte de conserve, à travers un peu de lecture machinale, comme il arrive quand nous lisons machinalement le texte sur les boîtes de céréales, le matin, quand les journaux nous font défaut, par platitude et redondance, nous pouvons partir à l'aventure.

Cette fantaisie résume notre plus grand paradoxe. Nous voulons la tomate rouge, ronde et impeccable. Une tomate de fantaisie, c'est une tomate plate parce que sans défaut, une parmi toutes les tomates choisies. Le Canada de fantaisie, c'est justement ce Canada sans saveur, similitude de tous les similis que nous préférons à la nature et à l'anarchie des choses. Nous n'avons pas de défaut, il n'y a plus de ver dans la pomme et plus de pomme pourrie dans le lot. Nous sommes vraiment des gens très fancy.






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