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Négociations Innus-Québec - Obélix chez les Indiens: un scoop dépassé

Rémi Savard - Anthropologue  25 novembre 2002 
Octobre 2002. Reportage télévisé à Radio-Canada. Des études géographiques, historiques et linguistiques démontreraient que les peuples autochtones occupant aujourd'hui l'espace allant de la Côte-Nord à la rivière des Outaouais ne sont pas issus de ceux qui s'y trouvaient à l'arrivée des Européens. Financés par le ministère de la Justice et Hydro-Québec (un demi-million de dollars), ces travaux entrepris il y a quelques années auraient mobilisé une dizaine de spécialistes.

Trois gros rapports signés Nelson-Martin Dawson, spécialiste en histoire religieuse à l'Université de Sherbrooke: un sur les Innus, un sur les Algonquins, un sur les Attikameks. «En vertu de la loi d'accès à l'information, disait le journaliste, le ministère de la Justice garde toujours sous clé un certain nombre de ces études et refuse de nous en préciser la teneur.» L'ex-ministre Chevrette, chargé d'expliquer l'entente commune à certains non-autochtones de la Côte-Nord, paraissait embarrassé: «Je sais que ça existe, mais je ne sais pas ce qui doit être rendu public.» Conclusion: «Reste que Québec reconnaît avec l'approche commune des droits ancestraux qui n'existeraient pas selon les spécialistes retenus par le ministère de la Justice et Hydro-Québec. Michel Morin Radio-Canada, Montréal.»

Dépassé le scoop, puisque Paul Toutant l'avait livré à la même tribune le 12 mars 1996. En effet, ce n'est pas d'hier qu'on se fait dire que, à la suite de la disparition de ces peuples à la fin du XVIIe siècle, d'autres seraient venus d'ailleurs occuper leurs territoires. Une théorie taillée sur mesure par les procureurs des promoteurs de mégaprojets hydroélectriques pour chercher à se conformer à la jurisprudence établie par la Cour suprême du Canada. Pour se voir confirmer des droits ancestraux reconnus à l'article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982, les Indiens doivent en effet prouver qu'ils descendent de ceux qui vivaient sur ces territoires avant l'arrivée des Européens.

On pourrait s'étonner que ce ne soit pas aux promoteurs de justifier leur présence dans ces contrées, mais c'est comme ça. Alors on a cru qu'il suffirait de trouver des experts capables de démontrer que ces peuples étaient venus au Québec après nous. C'est l'histoire de la Grande Traversée de Goscinny et Uderzo. Ignorant qu'ils avaient dérivé vers l'Amérique, le Gros et le Petit s'étaient donc retrouvés un jour en face d'un Indien. Une des images de l'album nous montre ce dernier tout étonné d'entendre Obélix lui vociférer: «Nous sommes Gaulois et nous sommes chez nous! Rentrez chez vous sans laisser de Thraces derrière vous!»

Je termine à l'instant la lecture du rapport de Dawson consacré aux Innus, appelés «Montagnais» par les premiers explorateurs au XVIe siècle. Daté de 2001, il a pour titre: Feu, fourrures et foi déplacèrent les Montagnais. Histoire et destin de ces tribus nomades d'après les archives de l'époque coloniale. Tout en disant y apporter «quelques raffinements et modulations», l'auteur conclut que les archives confirment une thèse exposée par Russel Bouchard de Chicoutimi dans un ouvrage paru en 1995 chez un imprimeur de Cap-Saint-Ignace: Le dernier des Montagnais - De la préhistoire au début du XVIIIe siècle - Vie et mort de la nation Ilnu. Sans que ce soit toujours très clair, Bouchard laissait entendre qu'au XVIe siècle le territoire des «Montagnais» s'étendait de l'embouchure du Saguenay au bassin du lac Saint-Jean. Qu'après l'arrivée de Champlain à Tadoussac en 1603 cette population aurait été dévastée par les épidémies et les guerres iroquoises, si bien qu'en 1671 les Montagnais «n'étaient plus que quelques centaines d'éclopés à perpétuer le nom de la race». Et que par la suite «ces pauvres hères vont réussir de justesse et par réflexe d'autodéfense à éviter l'extinction finale; mais pour y arriver ils devront s'assimiler et se mélanger à la diaspora interethnique qui évolue nerveusement à travers l'immensité des territoires nordiques du Nouveau-Québec». Enfin qu'au début du XVIIIe siècle, «Menacés de disparaître à leur tour — en tant que nation et culture originales — les survivants n'auront d'autre choix que de se mêler finalement à l'envahisseur blanc afin de former une nouvelle race de "Montagnais" beaucoup plus liés à leurs racines ancestrales par la coutume et la culture que par le sang!»

Pour sa part Dawson adopte sans réserve la vision des missionnaires jésuites du XVIIe siècle, qui avaient tendance à confondre les divers groupements régionaux d'un même peuple avec autant de «petites nations» relativement indépendantes les unes des autres. Ce qui pouvait se comprendre à l'époque, mais pas en 2001. Les vieux registres sont des documents de très grande valeur, à la condition de ne pas ignorer les dynamismes sociaux à l'oeuvre dans les populations dont elles gardent les traces. C'est une chose de reconnaître que la population innue a été mise à rude épreuve au XVIIe siècle par les raids iroquois et de nombreuses épidémies. C'en est une autre d'en conclure que les gens de telle rivière avaient perdu leur pureté ethnique en 1640, parce que les registres nous indiquent que de nombreux mariages impliquaient des partenaires venus de diverses autres rivières.

Avant l'arrivée des Européens, le peuple innu était constitué de plusieurs groupes comptant chacun une centaine de personnes apparentées. Chacun d'eux exploitait le bassin d'une des nombreuses rivières drainant les eaux du nord-est québécois. Réunies à l'embouchure de la leur pour quelques semaines en été, ces gens se dispersaient durant l'hiver par petits groupes de quelques familles. Le Québec ayant plus ou moins la forme d'un cône dont le sommet aurait été coupé, ces groupuscules d'hiver en rencontraient fréquemment d'autres semblables à eux, quoique rattachés à d'autres rivières. Le régime matrimonial exogame prévoyant que les jeunes hommes changent de rivière pour se marier, les occasions ne manquaient pas.

Parti de Tadoussac en août, un garçon pouvait ainsi se retrouver l'été suivant avec sa jeune femme à l'embouchure d'une autre rivière coulant soit vers la Côte-Nord, soit dans le golf Saint-Laurent, soit dans la baie d'Ungava, soit même vers la Baie James.

La société innue était ainsi formée de groupes dispersés sur un immense territoire, au sein desquels chaque individu pouvait retrouver un frère, une soeur, une tante, un fils, etc. Certains auteurs américains ont parlé de Kinship Structured Society. Une société ouverte depuis toujours aux mariages avec des gens venus d'ailleurs. Ce que les missionnaires du XVIIe sont excusables de ne pas avoir tout de suite compris. Mais pas un universitaire en 2001.

De la même façon quand un comptoir ferme sous prétexte que les trappeurs indiens ne viennent plus y échanger leurs fourrures, il est imprudent de conclure au décès de ces derniers. En raison du profil topographique du territoire québécois évoqué précédemment, on comprendra qu'il était facile de se rendre échanger la récolte de fourrure à plusieurs centaines de kilomètres de l'endroit d'où ils étaient parti en août de l'année précédente. Surtout lorsque la rumeur annonçait l'ouverture de nouveaux comptoirs, comme ce fut le cas dès 1668 quand la Hudson Bay Co. entama ses opérations à la baie James.

Dans un cas comme dans l'autre, ce que ce rapport nous apprend surtout est qu'à trop vouloir satisfaire un organisme subventionnant, on risque d'étaler son ignorance sur la place publique.

Le ministre responsable des relations avec les autochtones avait l'air de vouloir dire à Simon Durivage, au lendemain du reportage de Michel Morin, que ces travaux n'avaient plus d'utilité depuis le virage pris par le gouvernement en matière de relations avec ces peuples. C'est un fait que Québec et les autochtones ont depuis peu tourné le dos à la confrontation judiciaire. On ne peut que s'en réjouir. Mais pour assurer le succès d'un tel virage, il faudrait de la part de Québec une réaction plus claire que celle du ministre Trudel.

Il est troublant de constater que M. Chevrette ait manqué une si bonne occasion de le faire. La situation est fragile. Les passions pourraient facilement s'exacerber. Certains y travaillent d'ailleurs, dans l'espoir que le gouvernement fasse marche arrière à la veille des prochaines élections. On attendrait de Radio-Canada autre chose qu'un scoop dépassé tenant plus de la bande dessinée que de la nouvelle.
 
 
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