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Réplique à un article de Louis-Gilles Francoeur - Pas belle du tout, l'industrie danoise du porc!

Anne Risborg-Madsen - Résidante du village de Norholm, nord du Danemark  21 novembre 2002 
L'auteur répond ici à un article publié dans Le Devoir du 5 novembre dernier, dans lequel notre journaliste Louis-Gilles Francoeur citait un agronome québécois qui vantait le modèle danois de production porcine. Une lectrice a fait parvenir l'article à une amie résidant au Danemark, qui a voulu présenter un autre point de vue.

Tu ne me donnes pas beaucoup de temps pour répondre à la question des cochons au Danemark! Tout d'abord, je te dis ce que je sais tel quel. J'ai tenté de m'informer sur Internet il y a quelques mois car justement, dans mon village, on souffre beaucoup des odeurs de merde au printemps ainsi qu'en août, après la moisson. L'odeur est tellement forte qu'on ne peut ni étendre le linge dehors, ni même ouvrir la fenêtre. On ne sait jamais d'avance non plus quel jour le fermier dispersera son lisier: on peut quitter la maison le matin sans qu'il n'y ait d'odeur et rentrer le soir aux enfers.

Il y a deux ans, un gros producteur porcin a acheté les meilleures terres autour du village rien que pour pouvoir disperser son lisier. Les villageois se sont battus contre lui, les agriculteurs du coin voulaient ces terres, mais il n'y a rien eu à faire, l'«emmerdeur» a eu sa terre, et comme il habite à 11 kilomètres d'ici, il ne sent pas les conséquences.

Au Danemark, le lisier est un très gros problème, mais on dirait qu'il est devenu tabou d'en parler, en particulier depuis que le parti politique Venstre, parti conservateur favorisant une forte libéralisation du marché, est arrivé au pouvoir. Le porc est une industrie avec un gros capital et prend constamment de l'expansion.

Je ne connais pas toutes les règles concrètes portant sur cette expansion, mais j'en connais quelques-unes. Par exemple, on ne peut pas construire une ferme porcine à une certaine distance des fjords. Pourtant, cette année, nous avons assisté à la plus grande mort des eaux intérieures jamais vue. Les nitrates ont complètement enlevé toute vie des fjords. Plus de poissons, plus rien.

Je sais qu'il y a un nombre croissant de règles portant sur l'épandage du lisier: on n'a plus le droit de disperser celui-ci avec le système de «canons» — on a découvert un lien entre les maladies pulmonaires et l'usage de ces «canons». On se sert donc de rampes que l'on traîne par terre de façon à remuer le lisier le moins possible. Le lisier doit être enfoncé dans la terre en six heures maximum ou au plus vite par la suite. On n'a pas le droit de l'épandre les samedis ou les dimanches. Les fermiers qui perdent du lisier sur la route en allant aux champs sont tenus de nettoyer par la suite — et ce que les fermiers ont perdu devant chez nous n'est pas peu, et j'ai décidé de porter plainte à la commune chaque fois qu'ils ne suivront pas les règles à 100 %.

On a aussi développé des machines qui enfoncent le lisier tout en le dispersant, mais ces machines ne sont pas obligatoires... encore. Et puis, il y a des inventions intéressantes comme celle mise sous le sol de l'étable, qui consiste à souffler de l'air dans le lisier afin de l'acidifier. On lie ainsi l'ammoniaque par des moyens microbiologiques afin qu'il ne s'évapore pas. Il y a aussi l'installation qui sépare les parties liquides et solides du lisier. Les agriculteurs sont très intéressés à acheter ces installations car, avec celles-ci, ils n'ont plus besoin d'investir dans des champs rien que pour pouvoir épandre leur lisier.

Mais la nature souffre, bien sûr, ainsi que notre eau potable, qui contient de plus en plus de nitrates — au Danemark, on dépasse de beaucoup le niveau recommandé par l'OMC.

Une lutte

Alors, on ment si on dit qu'on n'a pas de problèmes avec l'industrie porcine au Danemark! Plusieurs d'entre nous boycottent la viande de porc, et il existe des organisations qui luttent contre l'expansion de l'industrie. Gylleramt, par exemple, est une association toute nouvelle qui utilise la loi pour faire valoir le droit des villageois à vivre sans être constamment gênés par les usines porcines. Cette association doit être perçue comme une menace par certains, car une fois que son site Internet a été monté, les fondateurs de l'association ont reçu des menaces comme quoi on répandrait du lisier chez eux «afin qu'ils se noient dedans» s'ils ne démantelaient pas ladite association.

Une autre association, Naturfredningsforeningen, a pour but la protection des espaces sauvages et propose à l'État de prendre des terres sous sa protection. Ce soir, aux nouvelles télévisées, on a fait référence à un cas près de Fjerritslev, à quelques kilomètres de chez moi, où l'association a aidé les voisins des agriculteurs à protester contre l'extension des fermes. Pour le moment, les gens ont gagné le combat, mais nous avons entendu les agriculteurs dire qu'ils allaient se battre pour abolir la décision.

Je viens aussi de lire une chronique dans un journal libéral très intéressant qui, en résumé, disait ceci: «Les agriculteurs danois essaient de nous faire croire qu'on n'a pas mené suffisamment de recherches sur les causes de la mort de nos fjords et de nos mers autour du Danemark. Bien sûr, ce phénomène a toujours existé à petite échelle, du fait de nos conditions météorologiques: pluies printanières abondantes suivies d'étés particulièrement chauds. Mais on ne peut pas fermer les yeux sur le fait clairement établi qu'au cours des cinq dernières décennies, le niveau d'azote n'a cessé d'augmenter. On essaie de nous faire croire que l'azote dans les eaux du Danemark serait celui venu de la Suède et de l'Allemagne par la mer du Nord et la mer Baltique. Ce n'est pas vrai: l'azote rejeté dans les eaux par ces pays est transformé par les organismes biologiques bien avant d'arriver en eaux danoises. Ce qu'on ne veut pas accepter ou encore dire à haute voix, c'est qu'il y a un conflit d'intérêts entre l'industrie agricole et ceux qui désirent garder un milieu naturel. Ce conflit d'intérêts est occulté par une discussion sans fin pour désigner le coupable» (Politiken, 4 novembre 2002).

Alors, tu vois, vos informations sur l'industrie porcine au Danemark proviennent probablement de gens ayant eu contact avec de gros producteurs agricoles danois. Elles ne reflètent qu'une partie de la réalité.

Le plus gros problème que je vois dans ce débat, c'est le fait que les agriculteurs soient unis par un syndicat très fort, lui-même soutenu par le gouvernement libéral de Venstre, et que ceux qui souffrent de cette agriculture industrielle en perpétuelle expansion soient dispersés dans des organisations multiples, sans qu'ils aient de but commun. Dans mon village, les gens sont résignés, ils pensent qu'ils ne peuvent que subir la situation. Peut-être que lorsque l'eau des campagnes ne pourra plus être bue se réveilleront-ils... Mais j'ai peur qu'il ne soit alors trop tard.
 
 
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