Un geste lourd de sens
Denise Bombardier
24 mars 2007
Je me souviendrai toujours de l'émotion qui m'avait étreinte lorsque, pour la première fois de ma vie, seule dans l'isoloir, j'ai tracé une croix sur un bulletin de vote. À vrai dire, tout au cours de ma vie, l'électrice que je suis a toujours voté habitée par le caractère unique et sacré de ce geste. C'est peu dire que, dans la culture démocratique qui est nôtre, je suis scandalisée, au sens fort du terme, par ceux qui ânonnent ce slogan éculé: «Élections, piège à cons.»
L'acte de voter est devenu, au fil des ruptures des institutions traditionnelles, d'autant plus important que, pour un nombre sans cesse croissant de gens, c'est un des seuls gestes qui les rattachent encore à une institution. En effet, plusieurs se refusent par exemple au mariage, qui demeure, n'en déplaise à ceux qui s'en moquent, une reconnaissance institutionnelle d'une décision privée, c'est-à-dire un besoin de s'affirmer également comme membre de la collectivité. Par ailleurs, de plus en plus de gens n'ont plus de liens institutionnels dans le travail, vivant ce nouveau contexte de l'illusion progressiste que serait la mondialisation, où la précarité de l'emploi s'impose. Finie l'appartenance à une culture d'entreprise. On est pigiste ou employé temporaire et l'on vend sa compétence à qui veut l'acheter. Renvoyé à sa solitude, on travaille pour soi, sans connaître cette satisfaction de vivre en connivence avec ses pairs au sein d'une entreprise. Ce travail en solitaire, dans l'insécurité, est en particulier le lot de nombreux jeunes à qui il serait difficile de reprocher ensuite d'être égoïstes et de ne penser qu'à eux.
Par ailleurs, la grande majorité des Québécois qui se déclarent catholiques dans les sondages ne ressentent plus cette appartenance à l'Église en tant qu'institution. Dans le passé, cela créait un sentiment d'identification d'autant plus important qu'il avait un caractère universel. Partout sur la terre où existait une Église, nous pouvions retrouver, par-delà les différences de races, de cultures et de continents, des gens avec lesquels nous partagions des valeurs communes et des repères. De plus, l'éclatement des associations étudiantes permet peu aux jeunes de parler d'une même voix et d'éprouver ce sentiment grisant et nécessaire de vivre des événements le coeur battant à l'unisson. Les groupes d'intérêts et les lobbies ne pourront jamais remplacer les institutions qui incarnent les solidarités sociales. Alors, quand peut-on vivre avec la conscience d'être membre du corps social et avoir le sentiment aigu d'influer le cours des choses sinon dans ce geste unique de voter qui permet de détenir le pouvoir d'orienter la société qui nous contient?
De nos jours, il existe peu de lieux aussi symboliques que les bureaux de scrutin. D'ailleurs, il est frappant de constater l'atmosphère de gravité qui existe dans ces bureaux. Les gens parlent à voix basse ou demeurent silencieux. Rares sont ceux qui rigolent ou n'adoptent pas le comportement qu'exige cet exercice. Tout dans leur attitude témoigne du sérieux qui les habite, ce qui prouve bien qu'en dépit de tous les propos cyniques et dérisoires entendus au cours de la campagne électorale, les électeurs vivent ce moment en tant que citoyens au sens le plus noble du terme.
Dans le système démocratique qui présuppose une diversité de partis et de points de vue, et particulièrement chez nous où les élections se vivent à l'intérieur des contraintes d'une des législations les plus strictes en matière de dépenses électorales, le vote est l'expression sans conteste de la volonté populaire. C'est le peuple qui parle, mais aussi chacun des citoyens. Voilà pourquoi ni les gagnants ni les perdants ne peuvent agir en mauvais gagnants ou en mauvais perdants. On se rappellera avec tristesse le chef du clan du NON Claude Ryan le soir de la victoire du NON au référendum de 1980 et le premier ministre Jacques Parizeau la nuit de la défaite du OUI en 1995.
Voter est en quelque sorte un acte fondateur de la citoyenneté et cela explique qu'il soit réservé, non pas à tous les adultes qui habitent le territoire, mais uniquement à ceux qui y sont nés ou qui ont choisi sciemment d'en faire leur pays.
Dans notre système politique, l'espace de liberté comprend aussi le droit de refuser de voter, alors que dans d'autres pays démocratiques le vote est obligatoire. On peut se désoler de ce refus de participer au processus, mais on doit s'incliner devant la décision de ceux qui s'abstiennent de faire le geste soit pour marquer leur désaccord, soit par indifférence ou même par mépris. Mais on ne peut s'empêcher de penser qu'on retrouve parmi ces gens un nombre très élevé de gueulards perpétuels, de chantres de la désespérance sociale, de cyniques prosélytes. Or la démocratie, c'est aussi reconnaître le droit à la non-participation. Cela est dérangeant, certes, mais cela est fondamental. Heureusement, aux yeux de la très grande majorité, le vote revêt un caractère sacré et ceux qui ont la tentation de le banaliser ou d'atténuer ou d'affaiblir son sens sont ceux-là mêmes qui usent de la démocratie sans vergogne.
Lundi, les bureaux de scrutin seront des lieux où triomphera la volonté populaire. Aux yeux de plusieurs perdants, le peuple se trompera, mais l'exercice démocratique est aussi de reconnaître au peuple la légitimité de se tromper.
denbombardier@vidéotron.ca
L'acte de voter est devenu, au fil des ruptures des institutions traditionnelles, d'autant plus important que, pour un nombre sans cesse croissant de gens, c'est un des seuls gestes qui les rattachent encore à une institution. En effet, plusieurs se refusent par exemple au mariage, qui demeure, n'en déplaise à ceux qui s'en moquent, une reconnaissance institutionnelle d'une décision privée, c'est-à-dire un besoin de s'affirmer également comme membre de la collectivité. Par ailleurs, de plus en plus de gens n'ont plus de liens institutionnels dans le travail, vivant ce nouveau contexte de l'illusion progressiste que serait la mondialisation, où la précarité de l'emploi s'impose. Finie l'appartenance à une culture d'entreprise. On est pigiste ou employé temporaire et l'on vend sa compétence à qui veut l'acheter. Renvoyé à sa solitude, on travaille pour soi, sans connaître cette satisfaction de vivre en connivence avec ses pairs au sein d'une entreprise. Ce travail en solitaire, dans l'insécurité, est en particulier le lot de nombreux jeunes à qui il serait difficile de reprocher ensuite d'être égoïstes et de ne penser qu'à eux.
Par ailleurs, la grande majorité des Québécois qui se déclarent catholiques dans les sondages ne ressentent plus cette appartenance à l'Église en tant qu'institution. Dans le passé, cela créait un sentiment d'identification d'autant plus important qu'il avait un caractère universel. Partout sur la terre où existait une Église, nous pouvions retrouver, par-delà les différences de races, de cultures et de continents, des gens avec lesquels nous partagions des valeurs communes et des repères. De plus, l'éclatement des associations étudiantes permet peu aux jeunes de parler d'une même voix et d'éprouver ce sentiment grisant et nécessaire de vivre des événements le coeur battant à l'unisson. Les groupes d'intérêts et les lobbies ne pourront jamais remplacer les institutions qui incarnent les solidarités sociales. Alors, quand peut-on vivre avec la conscience d'être membre du corps social et avoir le sentiment aigu d'influer le cours des choses sinon dans ce geste unique de voter qui permet de détenir le pouvoir d'orienter la société qui nous contient?
De nos jours, il existe peu de lieux aussi symboliques que les bureaux de scrutin. D'ailleurs, il est frappant de constater l'atmosphère de gravité qui existe dans ces bureaux. Les gens parlent à voix basse ou demeurent silencieux. Rares sont ceux qui rigolent ou n'adoptent pas le comportement qu'exige cet exercice. Tout dans leur attitude témoigne du sérieux qui les habite, ce qui prouve bien qu'en dépit de tous les propos cyniques et dérisoires entendus au cours de la campagne électorale, les électeurs vivent ce moment en tant que citoyens au sens le plus noble du terme.
Dans le système démocratique qui présuppose une diversité de partis et de points de vue, et particulièrement chez nous où les élections se vivent à l'intérieur des contraintes d'une des législations les plus strictes en matière de dépenses électorales, le vote est l'expression sans conteste de la volonté populaire. C'est le peuple qui parle, mais aussi chacun des citoyens. Voilà pourquoi ni les gagnants ni les perdants ne peuvent agir en mauvais gagnants ou en mauvais perdants. On se rappellera avec tristesse le chef du clan du NON Claude Ryan le soir de la victoire du NON au référendum de 1980 et le premier ministre Jacques Parizeau la nuit de la défaite du OUI en 1995.
Voter est en quelque sorte un acte fondateur de la citoyenneté et cela explique qu'il soit réservé, non pas à tous les adultes qui habitent le territoire, mais uniquement à ceux qui y sont nés ou qui ont choisi sciemment d'en faire leur pays.
Dans notre système politique, l'espace de liberté comprend aussi le droit de refuser de voter, alors que dans d'autres pays démocratiques le vote est obligatoire. On peut se désoler de ce refus de participer au processus, mais on doit s'incliner devant la décision de ceux qui s'abstiennent de faire le geste soit pour marquer leur désaccord, soit par indifférence ou même par mépris. Mais on ne peut s'empêcher de penser qu'on retrouve parmi ces gens un nombre très élevé de gueulards perpétuels, de chantres de la désespérance sociale, de cyniques prosélytes. Or la démocratie, c'est aussi reconnaître le droit à la non-participation. Cela est dérangeant, certes, mais cela est fondamental. Heureusement, aux yeux de la très grande majorité, le vote revêt un caractère sacré et ceux qui ont la tentation de le banaliser ou d'atténuer ou d'affaiblir son sens sont ceux-là mêmes qui usent de la démocratie sans vergogne.
Lundi, les bureaux de scrutin seront des lieux où triomphera la volonté populaire. Aux yeux de plusieurs perdants, le peuple se trompera, mais l'exercice démocratique est aussi de reconnaître au peuple la légitimité de se tromper.
denbombardier@vidéotron.ca
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

