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L'usure

Denise Bombardier   18 mai 2002 
Il y a l'usure des tissus et celle des objets. En général, on les remplace sans état d'âme. Il y a l'usure du temps qu'on subit. Celle du regard, plus troublante, qui peut nous transformer de façon impitoyable. L'usure des idées aussi, toujours décevante pour ceux qui les ont défendues. Mais les temps changent, finissent-ils par soupirer. Et il y a l'usure du rêve. De celle-là, on ne se remet à vrai dire jamais.

C'est aujourd'hui celle que partagent, de façon plus ou moins avouée ou avouable, des générations successives de Québécois qui, dans un avenir à moyen terme, assisteront, certains quasi soulagés, à un changement politique qu'annoncent les sondages, qui ne font que confirmer les intuitions des uns et des autres. Ce rêve, qui fut le moteur de formidables transformations, qui a transporté l'émotion collective, inspiré les poètes et mobilisé jusqu'aux moins actifs, ce rêve qui a fait douter même ceux qui ne le partageaient point, qui a imposé ses règles aux adversaires, a permis la création d'une bourgeoisie économique sans laquelle aucun peuple n'a d'avenir. Ce rêve s'est usé, faute de s'être réalisé.




Les plus atteints par l'usure sont ceux qui s'y sont usés eux-mêmes. Ceux qui, à 20 ans, se sont vissé ce rêve au coeur pour ne plus savoir comment vivre sans lui. Plongés dans la bataille, ils ont connu les exaltations et les extases mais aussi les défaites et les trahisons. Et ils ont accédé au pouvoir. Un pouvoir ambigu, ambivalent, paradoxal et immensément frustrant puisqu'il ne leur permettra jamais de transformer ce rêve en réalité. Les plus atteints par cette impuissance sont rentrés dans leurs quartiers, tentés par l'amertume et la nostalgie. Plusieurs ont refusé ces défaites transformées en victoires électorales et se sont bercés d'illusions successives.


Mais le doute, peu à peu, s'insinuera dans leur esprit et, peut-être pour le masquer, ils adopteront une forme d'arrogance et de suffisance qui a creusé entre eux et ce peuple dont ils se réclament un décalage désormais insurmontable. Quelques-uns, nous le savons, se sont tués à la tâche. Nous leur devons d'avoir cru, d'avoir espéré et de nous avoir renvoyé de nous-mêmes une image digne et fière.


Leur vie a été ponctuée de tournants qu'ils appelaient ou croyaient historiques, de phases déroutantes également, où ils croyaient toucher enfin les rives tant décrites, chantées et imaginées par ceux qui mettaient si éloquemment en mots leurs émotions. Ce rêve les faisait vivre, quoiqu'avec incertitude, mais avaient-ils seulement le goût d'y réfléchir, occupés qu'ils étaient à faire s'épanouir en même temps leur moi individuel et à profiter des avantages matériels que n'avaient point connus leurs propres parents? Ils se décomptaient à chaque ralliement, surpris de découvrir que leur nombre oscillait selon les crises du moment, qu'elles fussent économiques ou politiques.


Lorsque l'adversaire, comme il va de soi que l'on appelle les opposants, parvenait à son tour au pouvoir, ils constataient que les choses autour d'eux ne reculaient ni n'avançaient différemment. Du moins à l'intérieur de la géographie où ils limitaient leur rêve. D'une certaine façon, ils ressentaient le pouvoir auquel accédait leur parti comme une illusion. Mais la plupart s'en berçaient.


Tous croyaient surtout que le rêve les mettait à l'abri de vieillir, eux qui s'étaient affirmés contre tout ce qui était vieux: les vieux partis, les vieilles idéologies, les vieux credo de leur jeunesse. Leurs héritiers immédiats les ont confortés dans cette certitude en reprenant le flambeau derrière eux sans les contester comme eux, en leur temps, l'avaient fait face à leurs propres parents. Le pouvoir leur a même permis d'assurer l'avenir collectif de la langue avant de réaliser le rêve. Comprirent-ils alors que les inquiets se voyaient rassurés et contentés, les adversaires ralliés et les zélotes désarmés?


Le rêve d'un peuple ne peut être prisonnier d'une génération qui en définirait la nature, les contours et la densité. Personne ne doit, sans une prétention intolérable et une insensibilité haïssable, crier: «après moi, le déluge». L'avenir collectif devrait être libéré de toute hypothèque sur l'imagination, sur le désir et sur une autre manière de rêver. Le constat d'usure représente un acte de lucidité douloureux car il renvoie à l'échec. Or le seul échec serait de douter de ceux qui, à leur tour, ont envie de rêver des rêves tout neufs avec leurs mots à eux, voire de reprendre le rêve mais en le transfigurant selon leurs propres espérances.


denbombardier@earthlink.net




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