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    Il y a 50 ans, la grève de Murdochville - Le «refus global ouvrier»

    9 mars 2007 |Jean-Marie Thibeault - Historien et professeur au Cégep de la Gaspésie et des Îles
    En 1957 a lieu à Murdochville un des pires conflits ouvriers de l'histoire de l'Amérique du Nord. En Gaspésie, des centaines de personnes, peut-être des milliers, seront meurtries dans leur corps et dans leur âme. Deux grévistes y perdront la vie!

    En 1953, l'exode est déjà commencé, mais un espoir point à l'horizon: un important filon de cuivre a été découvert au coeur de la péninsule. Noranda Mines estime à 65 millions de tonnes de minerai crucifère le gisement du mont Needle. La compagnie est assurée de la rentabilité de l'entreprise grâce à de nouvelles techniques dans le domaine de l'exploitation minière, grâce aux investissements généreux des divers gouvernements et grâce aussi à la disponibilité de la main-d'oeuvre. Me James Y. Murdoch, un avocat de Toronto, président de la Noranda Mines, donne son nom à la future ville.

    En quelques années, on assiste à un grand essor économique. En 1955, Murdochville compte 2500 habitants. La mine fonctionne à plein rendement. Un concentrateur et une fonderie sont en activité. Un personnel de 1000 travailleurs à 75 % gaspésien sert la compagnie Gaspé Copper Mines, filiale de Noranda Mines. Cette entreprise a fait construire des logements, un hôpital, des écoles, un cinéma, etc., pour s'attacher les ouvriers.

    Déjà, en 1952, une campagne de recrutement syndical est entreprise par Joe Rankin, légendaire géant écossais de l'île du Cap-Breton, congédié et expulsé du mine mill dans le contexte de la chasse anticommuniste. Rankin sera repêché par les Métallurgistes unis d'Amérique, affiliés au Congrès canadien du travail (CCT). C'est lui qui établira les premiers contacts avec les travailleurs de Murdochville. Compte tenu du nombre restreint d'ouvriers à l'emploi de la Gaspé Copper Mines, on reporte la campagne de recrutement à l'année suivante. Le 29 janvier 1953, après d'intenses démarches des Métallos, une requête officielle en accréditation est acheminée à la Commission des relations ouvrières du Québec (CRO) au nom de la section 4881 des Métallurgistes unis d'Amérique.

    Nous sommes à l'apogée du duplessisme; aux États-Unis, le maccarthysme bat son plein, c'est l'époque de la chasse aux rouges. Profitant de ce contexte de «guerre froide», la Gaspé Copper Mines déclenche les hostilités. Le 13 février 1953, la compagnie congédie le président du syndicat, un Gaspésien du nom de Campbell. Le vice-président est congédié lui aussi. Qui plus est, à la suite des pressions de l'employeur, la CRO rejette la demande syndicale, prétextant que le nombre de travailleurs est «trop éloigné de [...] ce qu'il sera lorsque les opérations seront normales».

    Deux autres campagnes de recrutement suivent en 1953 et en 1954. Émile Boudreau est maintenant dans le décor du côté des Métallurgistes unis d'Amérique, mais cette fois-ci, les Métallos doivent combattre l'Union internationale des employés des mines (UIEM), affiliée au Congrès des métiers et du travail du Canada (CMTC). C'est ce syndicat qui obtient l'aval de la compagnie et qui est reconnu officiellement en 1954 par la CRO. Deux ans plus tard, coup de théâtre: le CCT et le CMTC fusionnent pour former le Congrès du travail du Canada (CTC). Libre de choisir leur allégeance syndicale, les travailleurs de Murdochville optent pour les Métallos dans une proportion de 90 %. La Gaspé Copper Mines ne l'accepte pas. Elle ne veut pas de rouges et se sent forte de l'appui du gouvernement de Duplessis. La compagnie exige de la CRO les documents syndicaux relatifs à la demande d'accréditation, y compris la liste des travailleurs qui ont signé la carte d'adhésion au syndicat. La CRO refuse, la Gaspé Copper Mines obtient un bref de prohibition contre celle-ci. Devant le refus de l'employeur de négocier, la tension monte. Elle culmine lorsque la filiale de Noranda Mines congédie le président du syndicat, Théo Gagné, le 8 mars 1957. À la suite de cet affront, les ouvriers débrayent le 11 mars.

    La base même du conflit est la reconnaissance syndicale dans un contexte international d'affrontement idéologique. En pleine guerre froide, on voit de petits Staline partout. Une espèce de psychose hante les Occidentaux. Néanmoins, les 1000 travailleurs sont en grève, et ce, de façon illégale parce qu'ils n'ont pas d'accréditation syndicale. Si les ouvriers débrayent spontanément, c'est que la coupe est pleine. Par ailleurs, ils ont une certaine assurance de revenus: les Métallos fournissent le fonds de grève. Tout est donc en place pour un véritable affrontement.

    Dans ce contexte, le 25 avril, le gouvernement provincial dépêche 50 policiers en renfort aux 30 déjà présents à Murdochville. La Gaspé Copper Mines, quant à elle, s'est assuré les services d'une quarantaine de fiers-à-bras, appelés «agents de sécurité», de l'Atlas Detective Agency. Le 26 avril, le réservoir de mazout de la compagnie, situé à Mont-Louis, est dynamité. Elle perd ainsi un million de gallons d'huile. La situation se dégrade, les échauffourées entre grévistes d'une part et fiers-à-bras, policiers et scabs d'autre part sont fréquentes. Les briseurs de grève sont nombreux, la compagnie en engage environ 800 pendant le conflit. En juillet, les grévistes sont de plus en plus énervés. Hervé Bernatchez et deux ou trois autres travailleurs décident de mettre fin à la production qui a repris avec les scabs. On veut faire sauter le concentrateur, mais il est trop bien protégé. Qu'à cela ne tienne, on dynamite le tuyau de rejet de la compagnie, communément appelé «tuyau de la tailing dam». Ces travailleurs ne sont pas des artificiers: Bernatchez y perd la vie.

    Le 19 août, on assiste à la marche sur Murdochville. Environ 500 grévistes entourés de personnalités opposées au duplessisme participent à une manifestation monstre. Jean Marchand, Louis Laberge, Michel Chartrand, Pierre Elliott Trudeau ainsi que René Lévesque comme journaliste sont présents. Après la manif et le départ des personnalités, c'est le saccage de Murdochville. Les fiers-à-bras renversent tout, démolissent le bureau du syndicat, poursuivent les grévistes dans les rues. Edgar Fortin s'enfuit chez lui pour se protéger, lui et sa famille. Il est poursuivi par les fiers-à-bras. Il entre dans sa maison, saisit son fusil et tire aux pieds de ses poursuivants. Ces derniers s'arrêtent. Fortin meurt d'une crise cardiaque 20 minutes plus tard. Un médecin aurait déclaré qu'il s'agissait d'une mort naturelle!

    Le 2 septembre, une manifestation est organisée devant le parlement de Québec. Elle attire 5000 travailleurs et sympathisants. Rien n'y fait, le duplessisme est à son apogée. À Asbestos, les travailleurs pouvaient compter sur une bonne partie du clergé, Mgr Charbonneau en tête. À Murdochville, la compagnie a tous les atouts dans son jeu. Même l'Église fait preuve d'une neutralité bienveillante à l'égard de la Gaspé Copper Mines, comme le laisse entendre Roger Bédard, organisateur principal lors de la grève: «Dans l'ensemble, le clergé fit montre, dans le conflit, d'une neutralité qui fit le jeu de l'employeur et du gouvernement et qui contrastait avec le rôle très engagé que l'Église québécoise avait joué quelques années auparavant dans le conflit de l'amiante.» Après sept mois, la grève est perdue. Le 7 octobre 1957, les grévistes sont complètement défaits.

    La grève de Murdochville se solde par un échec total pour les travailleurs sur le plan individuel. Il ne faudrait pas demander à Mmes Fortin et Bernatchez d'oublier. On ne peut pas non plus dire aux grévistes qui ont tout perdu et qui se sont fait casser la figure, au sens propre du terme, qu'il y a quand même du positif là-dedans... Néanmoins, sur le plan collectif, la société québécoise peut y voir des gains. Au lendemain de la mort de Duplessis, en septembre 1959, Paul Sauvé, son successeur, fera entendre son «désormais». Cette nouvelle politique, ce sera entre autres choses le «bill 8», une loi adoptée en un temps record et qui va régler, pour l'avenir, les deux problèmes à l'origine de la grève de Murdochville: les congédiements et autres sanctions pour activités syndicales et la réforme de la Commission des relations ouvrières.

    À l'écart des centres urbains, loin des chercheurs universitaires, la Gaspésie est trop souvent occultée. Serions-nous un peuple sans histoire, comme le disait Durham? Si nous ne sommes pas un peuple ignorant, nous sommes un peuple ignoré! Peu de gens le savent, mais la collectivité québécoise doit beaucoup aux travailleurs gaspésiens, aux grévistes de la Gaspé Copper Mines. La compagnie et le gouvernement ont défait les rouges, mais après Murdochville, on n'aura plus les mêmes conditions de travail au Québec. Les grands patrons et les autorités politiques vont comprendre que les ouvriers sont aussi des humains et qu'on doit composer avec eux. En 1960, on parlera de Révolution tranquille; n'eût été de la grève de Murdochville, on aurait peut-être parlé de Révolution sanglante. La grève de Murdochville, c'est le «refus global ouvrier». En fait, la Révolution tranquille commence à Murdochville.












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