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Apprendre sa mort à la télé

12 novembre 2002 
Je ne sais pas si un jour nous parviendrons à débattre publiquement de certaines choses sans être grossiers comme des ours au dépotoir. Les journalistes ne sont pas immunisés contre les fautes de savoir-vivre, de savoir-faire et de savoir tout court. Or, bien que leur travail soit généralement remarquable, certaines prestations déconcertent.

J'étais à Betsiamites, pour affaires, l'autre jour. Tous les Innus que j'ai rencontrés ne parlaient que du reportage diffusé la veille à la télévision de Radio-Canada, reportage qui rapportait des faits plus que troublants. De nombreuses études et autant d'enquêtes concluraient à l'inexistence des droits des Montagnais. Un professeur d'histoire va encore plus loin en concluant à l'inexistence des Montagnais tout court, entretenant par là une tradition commencée par un autre professeur d'histoire qui avait découvert, voilà déjà quelques années, que les Attikameks de Haute Mauricie n'existaient pas non plus. Il y aurait erreur sur les Indiens. Ce sont tous des étrangers, des fantômes, des émigrés, des immigrants, des Dieu sait quoi qui viennent perturber notre tranquille possession des territoires. Que les pourvoyeurs, locateurs, chasseurs et jobbeurs dorment en paix: tous les spécialistes sont d'accord, les Montagnais sont morts.

Apprendre sa mort à la télé, c'est raide.

Ce matin-là à Betsiamites, j'ai pu voir la profonde tristesse dans les yeux des Innus. Savoir que, sur les ondes de la télévision publique nationale, en l'espace de deux minutes, un journaliste de taille avait laissé entendre que toutes les évidences conduisaient à nier les espoirs de leur monde, cela commence mal une journée. D'autant que dans les circonstances nord-côtières, ce petit reportage a certainement illuminé les visages des quelques idéologues hystériques de Sept-Îles, pour ne rien dire de ceux du Lac Saint-Jean, ceux-là même qui ne trouvent rien de plus subtil que d'opposer le droit des Blancs à celui des Indiens.

À la télévision publique, question de nourrir le débat, j'aurais préféré voir un reportage sur le fait que les Autochtones n'existent pas, les Blancs non plus, et que ces deux termes sont l'invention collective d'une pensée paresseuse et coupable de grossier laisser-aller intellectuel. Non, les Autochtones n'existent pas, ce qui existe, ce sont des petits peuples qui, pour l'avenir immédiat, ont des défis colossaux à relever. Ce qui existe, ce sont les Innus, les Attikameks, les Inuits, les Anishinabés. Non, les Malécites ne sont pas des pierres précieuses, et les Innus ne sont pas des Inuits, et les gens ne sont pas des fous. Laissons là les petits historiens par ailleurs obscurs, les consultants anonymes et les langues sales des spécialistes de l'accointance corporative, et réfléchissons une seconde. C'est qui, les Blancs? C'est quoi, les Autochtones?

Pourquoi pas un reportage sur les liens entre la pensée de Pierre Elliott Trudeau, avocat et quasiment jésuite, et le système des revendications territoriales des Indiens au Canada depuis trente ans? D'où vient cette maladie avocassière qui consiste à demander sans rire à un peuple de faire la preuve de son existence sur la terre? Que veut dire l'expression Première Nation, dans la tête des uns et des autres? J'aurais espéré un reportage sur la profonde méconnaissance historique et culturelle qui a conduit tant d'observateurs à préjuger que les Sauvages n'ont jamais été qu'une bande de bandes errantes, à l'aveugle et en désordre dans les vastes forêts sombres, avant de tous mourir de petite vérole, de rougeole et de boisson, pour être remplacés par des imposteurs ingrats qui vivent comme des rois sur des réserves fédérales.

Il serait aussi intéressant le reportage qui nous rapporterait aussi les pathologies innues; l'incapacité de ce petit peuple à faire son unité, la différence entre Essipit et Ekwanishit, les maux tragiques qui le rongent. Petite société distincte qui demande de l'oxygène sous une autre forme que le welfare fédéral. Petite société distincte qui veut se refaire à l'avenir et qui doit urgemment se prendre en main. Petite société distincte se cherchant des amis. Qui cherche des nouvelles ententes, la fin de l'ère humiliante des réserves indiennes, de la dépendance et de l'indignité. Petite société distincte dont les affaires pourraient aller mieux.

Une nouvelle entente, ça se discute assurément. Il apparaît tout à fait sain que ladite approche commune avec les Innus soit débattue par le plus grand nombre. Cette approche commune est sûrement perfectible et dans une démocratie, je ne vois pas pourquoi elle irait de soi. Il faut en discuter. Cependant, il y a la manière. Il est bon de savoir vivre. Quand les discussions s'appuient sur la négation totale de l'autre, preuve de sa mort à l'appui, l'affaire avorte à coup sûr. Dans le monde des communications électroniques, sommes-nous condamnés à l'ignorance systématique? Les réalités amérindiennes sont là-dessus un cas d'école. Souvenez-vous de la performance des journalistes durant la crise d'Oka? En dessous de tout.

On dira que je tire sur le messager. Bien sûr que je tire sur le messager. Il n'avait qu'à choisir son courrier, son commérage, ses nouvelles, son papotage. Sur l'autoroute des histoires de fou, il sera toujours malaisé de voir un journaliste en tête de peloton.






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