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Avoir l'audace de transformer ce qui doit l'être

Je milite à l'ADQ parce que j'y pressens les meilleures perspectives pour l'élargissement de la liberté politique du Québec

Guy Laforest - Président de l'Action démocratique du Québec (ADQ) et professeur de science politique à l'Université Laval  6 novembre 2002 
On m'interroge parfois sur la cohérence d'un cheminement qui m'a mené à critiquer la Constitution canadienne, à faire campagne pour le OUI lors du référendum de 1995, puis à adhérer à l'ADQ avant d'en devenir le président. Ayant l'occasion de débattre, à l'Université Laval, avec Pauline Marois et Monique Jérôme-Forget, de la nature d'un modèle québécois adapté aux années 2000, je tenterai de faire valoir en quoi l'ADQ me donne des raisons d'espérer.

Y a-t-il un modèle québécois? Michel Venne et la maison d'édition Fides nous invitent à y réfléchir. Il semble prétentieux de l'affirmer. L'histoire de l'Occident et celle de l'État moderne sont pour l'essentiel pensables sans le Québec. Pourtant, il est juste de parler de l'originalité de la condition historique québécoise. En quoi cette expérience se distingue-t-elle? Il faut d'abord comprendre le passé pour anticiper l'avenir.

Le Québec est le résultat de la rencontre, dans une Amérique habitée par les peuples autochtones, entre deux grandes ambitions de l'Europe moderne, les empires français et anglais. Tel est notre commencement.

Après 1760, une population française et catholique a dû apprendre à vivre sous l'autorité d'un maître anglais et protestant, chose qui, à l'époque, était le pire des cauchemars. À partir de la perspective de cette population, lucidement interprétée par Christian Dufour, se profile une constante de la vie politique sur la terre-Québec: la recherche d'équilibre entre l'aspiration à la liberté politique et la quête de sécurité identitaire. C'était l'enjeu au temps des LaFontaine et des Papineau. Ce l'est encore à l'époque des Charest, Dumont et Landry.

Notre patrie doit son originalité à une situation stratégique caractérisée par les conséquences des grandes rébellions des XIXe et XXe siècles de notre histoire: les rébellions armées et matées de l'époque impériale, en 1837-38, qui ont mené au rapport Durham et à l'acte d'Union; les rébellions pacifiques et ratées de l'époque démocratique, les référendums de 1980 et de 1995, qui ont conduit au rapatriement de la Constitution canadienne sans le consentement du Québec en 1982, puis à la Loi sur la clarté, au durcissement du régime canadien et à l'étranglement fiscal du Québec après 1995.

Quelle leçon doit être tirée de ces séries d'échecs? Quand un peuple et ses leaders se rebellent en postulant qu'un triomphe les renforcera, ils doivent accepter qu'un échec les affaiblira et aura des conséquences négatives pour leur avenir. Ne pas voir cela, c'est manquer de réalisme stratégique. Rester prisonnier d'un tel aveuglement, c'est se complaire dans les mirages de la rhétorique vaporeuse, et cela conduit à l'impuissance politique. Ce fut le sort de Papineau et, si mon raisonnement est correct, c'est celui qui guette le Parti québécois à notre époque.

L'expérience québécoise se distingue aussi par le genre de modernisation qui a affecté une société majoritairement francophone et catholique, laquelle s'est industrialisée et urbanisée en traînant des moeurs politiques autoritaires et des institutions rétrogrades. Au temps de la Révolution tranquille, elle a accéléré le rythme en changeant brutalement son mode de gouvernement et la nature de son réseau institutionnel.

Pour aller plus loin à propos du modèle québécois, je ferai une distinction entre l'admiration et l'engouement. Quand on admire, on apprécie fortement les qualités d'une personne, d'une oeuvre ou d'une époque. Il est juste d'admirer les formidables progrès que le Québec doit à la Révolution tranquille et à ses artisans. Je me suis expliqué à ce propos dans un texte récent (Le Soleil, 8 octobre 2002, page A 15). Mais l'admiration exige que l'on demeure disposé à regarder ailleurs et à conserver une distance critique face à l'objet de notre admiration. Sinon, celle-ci se mue en engouement. Face à l'héritage de la Révolution tranquille, souvent rassemblé sous l'étiquette du «modèle québécois», une proportion importante de nos dirigeants est tombée dans l'engouement. J'en veux pour principales preuves les réactions du premier ministre Landry aux propos de Joseph Facal ainsi que les critiques essuyées récemment par ce dernier et ses collègues, MM. Boisclair et Legault.

Ce Québec que j'admire, je me soucie comme bien d'autres de son destin au XXIe siècle. Je ne sais pas si nous parviendrons à définir un modèle original pour les années 2000. C'est possible. J'y réfléchirai aujourd'hui en présentant mes raisons d'espérer, lesquelles s'incarnent dans l'horizon partisan à l'Action démocratique du Québec. Toutefois, pour commencer à espérer, il faudra se sortir d'une certaine torpeur misérabiliste.

Certains pleurent parce que, sur le plan du niveau de vie, le Québec se classerait au 52e rang parmi 60 États en Amérique du Nord. Le Québec peut faire beaucoup mieux, c'est vrai. Il appartient néanmoins au peloton de tête des sociétés développées, libérales et permissives. Nos devanciers sur la terre du Québec nous inviteraient vite à sécher nos larmes.

D'autres se lamentent parce que le poids démographique du Québec s'amenuise au Canada, ayant glissé sous la barre des 25 %. Nos amis de la Catalogne, vaillants et imaginatifs, jouent du coude face à Madrid et à Bruxelles même s'ils ne représentent que 16 % de la population de l'Espagne. Gentiment, ils nous diraient de persévérer et d'être courageux.

D'autres encore regrettent que notre société soit vieillissante. Ils désespèrent de revivre l'effervescence des années 60. Chaque époque déploie ses propres beautés et offre des défis exaltants. André Laurendeau nous dirait qu'aujourd'hui comme hier, nous restons conviés à l'excellence en Amérique. Il vaut mieux s'y habituer!

D'autres enfin, et ils sont nombreux ces jours-ci, sont chagrinés par le sort du projet péquiste de souveraineté. Ils ne croient plus que l'action politique du PQ mènera à la souveraineté du Québec. Je crois par ailleurs qu'ils se trompent en liant nécessairement la fortune d'un parti au destin de tout le Québec. J'estime pour ma part que l'épuisement du projet péquiste de souveraineté n'est pas le dernier mot dans la longue histoire de l'aspiration à la liberté politique chez nous.

Je milite à l'ADQ parce que j'y pressens justement les meilleures perspectives pour l'élargissement de la liberté politique du Québec. Mario Dumont reconnaît le principe de la fidélité première au Québec comme valeur fondamentale. Notre leader se retrouve dans une situation similaire à celle de Louis-Hippolyte LaFontaine en 1841, après l'acte d'Union. Il faut noter que le chef de l'ADQ a été un rebelle en 1995, comme LaFontaine l'avait été en 1837. S'il devient bientôt premier ministre du Québec, sa tâche sera de créer les conditions pour le renforcement de notre liberté politique.

L'urgence ne se trouve pas du côté des grandes manoeuvres constitutionnelles avec le Canada. Il faut auparavant assainir notre modèle de gouvernement, rénover nos réseaux en santé et en éducation, réaménager notre sphère institutionnelle et publique. À maints égards, le Québec peut innover sans demander la permission à qui que ce soit. En même temps, un gouvernement de l'ADQ défendra bec et ongles nos intérêts dans le Canada, développant une diplomatie plus raffinée que celle du PQ et plus critique que celle du Parti libéral du Québec.

Une approche susceptible de redonner de l'élan à notre société consiste à promouvoir un patriotisme de responsabilité. À une certaine époque, nous avons eu quelque chose de semblable dans le discours de l'engagement du personnalisme chrétien. Il faut dorénavant libérer le talent des individus, rétablir le lien de confiance entre gouvernants et gouvernés, renoncer aux pratiques clientélistes et corporatistes. L'appel récent de Joseph Facal provenait de la même inspiration.

Notre approche ne se contentera pas d'augmenter la liberté des individus: elle fera aussi appel à leur sens des responsabilités. À l'école, par exemple, cela voudra dire une valorisation plus grande de la nécessité du travail des élèves dans les programmes pédagogiques. Dans le domaine de la santé et des services sociaux, il faudra cesser d'infantiliser la population. Un Québec qui vieillit ne pourra pas tout se payer. Dire le contraire serait irresponsable. Il faut donc définir de manière cohérente les relations entre le public et le privé. Nous nous y employons avec ardeur à l'ADQ, et nous n'avons pas encore terminé notre besogne.

Nous croyons qu'il faut rénover le Québec, dans le respect d'une démarche pragmatique et humaniste. Rénover le modèle québécois, cela inclura une importante dimension de conservation (voir mon texte dans la série «Un été d'enfer», La Presse, 19 juin 2002). Au temps de la Révolution tranquille, en éducation, le Québec a fait table rase de ses humanités. C'était une mauvaise idée. L'ADQ va conserver, dans tous les domaines, une partie importante des acquis des 40 dernières années. Mais notre parti souhaite aussi effectuer, chaque fois que ce sera nécessaire, des changements importants et significatifs, en respectant les principes de base de notre action politique: s'appuyer sur une fidélité première envers le Québec, libérer le talent des individus, gouverner dans l'intérêt général, penser à l'avenir à long terme de notre société.

Parviendra-t-on à faire oeuvre originale dans la rénovation du «modèle québécois»? Nul ne saurait en avoir la certitude. Je crois que le succès sur ce terrain passe par une juste appréciation du passé, l'abandon du misérabilisme et l'audace de transformer, de façon pragmatique, tout ce qui doit l'être. Avec un nombre chaque jour grandissant de mes concitoyens, je compte bien m'y employer à l'ADQ.
 
 
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