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Vote protestataire en Turquie - Victoire-surprise des islamistes modérés

4 novembre 2002 
Des femmes exercent leur droit de vote dans une classe d’une école primaire d’Istanbul transformée en bureau de scrutin, hier, à l’occasion des élections législatives turques. Un portrait de Mustafa Kemal, considéré comme le père de la Turq
Photo : Agence Reuters
Des femmes exercent leur droit de vote dans une classe d’une école primaire d’Istanbul transformée en bureau de scrutin, hier, à l’occasion des élections législatives turques. Un portrait de Mustafa Kemal, considéré comme le père de la Turq
Ankara — Les islamistes modérés du Parti de la justice et du développement (AKP) de Recep Tayyip Erdogan, l’ancien maire islamiste d’Istanbul, ont triomphé aux élections législatives d’hier et cette victoire sans précédent, d’une ampleur inattendue, est lourde d’inconnues alors que les «quinze» doivent décider à la mi-décembre d’une éventuelle date pour les négociations d’adhésion avec la Turquie.

«Nous sommes à l’orée d’une nouvelle ère», a lancé Recep Taayyip Erdogan qui a appelé à respecter le résultat des urnes en citant Mustapha Kemal, le fondateur de la République: «La souveraineté appartient sans condition à la nation.»
Forts de 34,2 % des voix, les islamistes semblaient assurés de remporter la majorité absolue des 550 sièges de la «grande assemblée nationale», grâce à la répartition des restes. Ils obtiendraient 362 sièges, après dépouillement de près de 99 % des suffrages.
L’AKP, fondé il y a un peu plus d’un an sur les cendres d’un parti islamiste interdit, participait pour la première fois à des élections. Les sondages le créditaient de quelque 25 % des voix.
La plupart des 18 partis en lice n’ont pas réussi à franchir le seuil minimum des 10 %. Seul le CHP de Deniz Baykal (Parti Républicain du Peuple), le parti fondé par Mustapha Kemal en 1923, membre de l’Internationale socialiste, obtiendrait 19,5 % des suffrages et 179 sièges dans le prochain parlement.
Non représentés dans le parlement sortant, ces deux partis ont pour point commun d’offrir un visage neuf à un électorat qui subit depuis deux ans une grave crise économique et financière avec deux millions de chômeurs et une dévaluation de 60 % de la livre turque par rapport au dollar.
Le vote protestataire a en tout premier lieu sanctionné les partis de la défunte coalition gouvernementale (gauche-droite-extrême droite) présidée par Bülent Ecevit, 77 ans, vieux leader charismatique de la gauche nationaliste, dont la maladie a entraîné ce scrutin anticipé. M. Ecevit a reconnu sa défaite devant la presse, indiquant qu’il ne s’attendait pas pour son parti (DSP, gauche nationaliste) à un score aussi faible de 1,3 %.
La victoire de la stratégie d’islamisme profil bas de l’AKP sonne comme une revanche cinq ans après la démission forcée, sous pression des militaires, du vieux leader Necmettin Erbakan, premier ministre pendant à peine un an à la tête d’un gouvernement de coalition. Aujourd’hui comme alors, la percée des islamistes, même modérés, représente un défi ouvert aux défenseurs les plus intransigeants de la République. «L’arrivée au pouvoir de l’AKP représenterait un coup pour la laïcité car ce parti est en tête de liste de ceux qui n’affichent pas leurs réelles intentions», affirmait peu avant le vote le premier ministre sortant Bülent Ecevit, qui n’hésite pas à parler «de crise de régime».
Le président de la République Ahmet Necdet Sezer a annoncé qu’il désignerait lui-même le futur premier ministre. Selon la tradition, c’est une fonction qui revient au leader du parti le plus important. Mais déclaré inéligible par la justice en raison d’une condamnation pour «incitation à la haine religieuse», Recep Tayyip Erdogan, 48 ans, ne peut pas l’être. Jusqu’ici l’AKP a gardé le flou, laissant entendre que sa direction proposerait un premier ministre par intérim en attendant de changer la loi.
Évoquée avant le vote, l’hypothèse d’un «compromis historique à la turque», c’est-à-dire un gouvernement regroupant islamistes et kémalistes pour faire face aux urgences économiques et internationales, semble aujourd’hui caduque. L’avance de l’AKP est trop forte. Le programme économique indigent, sinon démagogique, des islamistes inquiète Kemal Dervis, le tout puissant ministre sortant des Finances, ancien de la banque mondiale et maître d’oeuvre de la cure d’austérité, aujourd’hui poids lourd du CHP: «L’AKP dit une chose aux Européens et une autre ici à ses électeurs.» Réaffirmant son attachement à «l’intégration à l’UE», il annonce qu’il va consulter en vue du prochain sommet de Copenhague les partis au pouvoir et à l’opposition chez les «quinze».
Les premiers résultats ont été accueillis par une explosion de joie au siège de l’AKP à Ankara, où de nombreux militants du parti s’étaient rassemblés à l’extérieur du bâtiment, scandant des slogans en faveur de M. Erdogan.
Plus de 41 millions d’électeurs avaient été appelés à voter à ces législatives anticipées. Depuis l’avènement du multipartisme en Turquie en 1946, c’était la 14e fois que les Turcs étaient appelés aux urnes. Des coups d’État militaires ont renversé trois gouvernements turcs depuis 1960, et la simple pression de l’armée a eu raison du premier gouvernement islamiste du pays en 1997.
La justice menace par ailleurs d’interdire l’AKP au prétexte qu’il autorise M. Erdogan à se maintenir à la direction du parti malgré sa condamnation. La Cour constitutionnelle a refusé de se prononcer sur cette affaire avant les élections.

Avec l’agence france-presse






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