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La générosité des milliardaires

L'envers de la charité

Claude Vaillancourt - Professeur au collège André-Grasset et auteur de Mainmise sur les services (Éditions Écosociété, 2006)  30 décembre 2006 
On ne peut que se réjouir de voir le milliardaire Guy Laliberté donner une partie de son argent pour de bonnes causes (Stéphane Baillargeon, «La générosité des milliardaires», Le Devoir, 23 décembre 2006). Il faut ainsi voir d'un oeil positif sa volonté de créer la fondation One Drop (merci pour le joli nom français!), annoncée en grande pompe, dont l'un des objectifs est de rendre l'eau plus accessible dans les pays qui en ont le plus besoin. Cet acte de charité se rattache à plusieurs autres de milliardaires très connus qui semblent découvrir les malheurs de la planète.

Mais avant de nous lancer dans un concert de louanges, peut-être vaut-il mieux regarder attentivement quelles sont les conséquences de pareils actes de charité.

La question de la charité nous ramène à un sujet beaucoup plus large: celui de la redistribution de la richesse. La charité est sans aucun doute le système de redistribution qui valorise le plus le donateur. Mais en même temps, il soumet celui qui en bénéficie aux humeurs du donateur et l'oblige à exprimer une certaine reconnaissance. Et quand le donateur est indirectement responsable de l'état d'indigence dans lequel se trouve la personne secourue, l'expression de marques de reconnaissance devient un jeu cynique.

Des interrogations

Certes, il vaut beaucoup mieux qu'un milliardaire consacre une partie de son temps et de sa fortune à des oeuvres charitables plutôt qu'à accumuler des sommes faramineuses d'argent qui ne servent plus à rien. Mais la démarche de certains grands donateurs soulève certaines interrogations.

Prenons trois cas dont on a beaucoup parlé: ceux de Bill Gates, de Warren Buffett et de Lucie et André Chagnon.

La fortune de Bill Gates s'est faite dans un irrespect total des règles de la concurrence. Bien avant de faire la charité, la compagnie de Bill Gates,

Microsoft, a payé des milliards en règlements de procès antitrust. Le monopole de Microsoft a eu pour effet de limiter l'innovation et, surtout, de contrôler les prix, donc de faire payer chèrement aux usagers les atteintes à la concurrence de la grande compagnie.

Les sources de l'immense fortune de Warren Buffett sont très diversifiées. Mais on peut retenir de lui, entre autres, que sa compagnie Berkshire Hathaway a été la principale actionnaire de Coca Cola, dont le bilan reste plutôt lourd sur le plan de l'éthique, d'après plusieurs observateurs et groupes de pression: pratique monopolistique et discriminatoire, atteintes aux droits du travail, épuisement de la nappe phréatique dans le Kerala en Inde, accusations d'avoir fait assassiner des syndicalistes par des groupes paramilitaires en Colombie.

La générosité de Lucie et André Chagnon a elle aussi son prix. La création de leur fondation leur a permis de soutirer plus d'un milliard de dollars à l'impôt lors de la vente des actions de Vidéotron. La fiscaliste Brigitte Alepin a révélé que la Fondation Lucie et André Chagnon a été financée aux trois quarts par les contribuables. C'est donc de l'argent qui aurait dû revenir en grande partie à l'État que la fondation distribue avec générosité.

Il semble que, chez bien des donateurs, la démarche soit la suivante: d'abord accumuler le plus d'argent possible, par tous les moyens, en demeurant très peu scrupuleux quant à l'éthique; puis, lorsque la fortune devient gigantesque, la redistribuer, avec parfois un sens spectaculaire de la charité, comme dans le cas de Warren Buffett, qui ne laissera presque rien de son immense fortune à ses héritiers.

Nouvelle forme d'injustice

Alors que l'écart entre les riches et les pauvres s'accroît d'année en année, il est difficile de croire que ces dons parviennent efficacement à compenser les injustices de notre système économique.

Ces actions admirables ont deux inconvénients majeurs. D'abord, elles demeurent l'exception et ne peuvent certes pas s'ériger en système, malgré les appels de Lucien Bouchard — et de George W. Bush — à développer une «charité compassionnelle». La charité établit un rapport basé sur une forme d'humiliation et parvient très souvent, par une curieuse déformation, à nier l'existence de droits fondamentaux. Elle place une partie des populations du monde dans le rôle peu valorisant de quémandeur. La charité est variable, fondamentalement instable, et se transforme au gré des préoccupations personnelles des donateurs. Elle sert souvent de pansement pour une blessure alors qu'on ne soigne pas l'hémorragie qui tue.

Et devant la satisfaction des donateurs, la charité empêche qu'on se penche sur les véritables causes du mal qu'elle croit soigner et qu'on envisage des solutions durables aux problèmes. Qu'on le veuille ou non, l'impôt progressif sur le revenu reste le meilleur moyen de distribuer la richesse. Or les riches donateurs se défilent largement de l'impôt, par de multiples moyens (création de fiducies dans les paradis fiscaux, de fondations, etc.).

De nouveaux moyens pourraient aussi être envisagés pour lutter contre la pauvreté. Selon certains calculs, par exemple, une seule taxe de 0,1 % sur le marché des devises pourrait rapporter en une seule année plus que toute la fortune de Warren Buffett. Or cette taxe, soutenue par plusieurs organisations de la société civile et par certains pays comme la France et le Canada, est durement combattue par le milieux des affaires d'où viennent les généreux donateurs.

La charité se fait très souvent au détriment — ou en remplacement — des services publics et de l'aide sociale, mal financés, affaiblis par les contributions fiscales de plus en plus restreintes des citoyens les plus riches et des grandes compagnies. Or des services publics bien organisés et financés adéquatement restent beaucoup plus justes et profitables à l'ensemble des populations que des dons à la pièce. Ils se planifient à l'échelle de l'État, doivent voir aux besoins de tous et traitent tous les citoyens équitablement, peu importe le revenu, l'origine ethnique ou la religion de la personne.

La charité des milliardaires, et encore plus celle des grandes entreprises, a donc un prix, parfois élevé; le plus souvent, ce prix est à la fois une perte d'indépendance (on ne donne rien sans retour) et une nouvelle forme d'institutionnalisation de l'injustice.
 
 
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