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A-t-on bien lu la motion sur la nation présentée par Stephen Harper?

Un monde sépare les versions anglaise et française

25 novembre 2006 
Quand il a présenté sa motion sur la reconnaissance de la nation québécoise au sein du Canada, mercredi, le premier ministre Stephen Harper a sérieusement rebrassé les cartes du débat sur la question nationale. Ce faisant, il a semblé couper l'herbe sous le pied du Bloc québécois, qui a tenté tant bien que mal de reprendre l'initiative depuis lors. Il a aussi occupé l'avant-scène devant les libéraux, qui s'étaient fait les principaux porte-parole de ce débat en pensant marquer des points au Québec, tout en ôtant une épine au pied de ceux qui appréhendaient un débat houleux lors du prochain congrès libéral.

À court terme, cette tactique politique de Stephen Harper était une façon habile de tirer son parti de l'embarras. Pris qu'il était entre ses propres convictions, qui lui dictaient de ne pas même prononcer les mots «nation» et «Québec» dans une même phrase, et l'envie qu'auraient pu éprouver certains membres de son caucus québécois d'appuyer la motion du Bloc québécois, M. Harper a fabriqué une proposition habile qui reconnaît que les Québécois forment une nation si et seulement si cette nation est chapeautée par un «Canada uni».

À long terme, toutefois, cette motion a de bonnes chances de devenir une boîte de Pandore que les conservateurs pourraient regretter d'avoir ouverte.

Dans l'immédiat, il importe de souligner que la motion présente une lacune fondamentale: ses versions française et anglaise ne signifient pas du tout la même chose.

On a dit et écrit beaucoup de choses sur le mot «nation» et sur les diverses interprétations qu'il peut avoir, notamment sur le sens différent qu'on lui donne en français et en anglais. Supposément, le premier ministre et son entourage ont potassé attentivement moult dictionnaires avant de décider de sauter dans la mêlée de ce débat sémantique.

En fin de compte, l'interprétation que les conservateurs ont faite du mot «nation» est arrivée à réaliser une sorte de quadrature du cercle politique en réconciliant la conception du Bloc avec la leur et en y ralliant l'appui de libéraux qui s'étaient jusque-là entredéchirés sur la question, y compris Michael Ignatieff et Stéphane Dion.

Le vrai problème avec la motion conservatrice, cependant, ne tient pas à l'interprétation du mot «nation» mais bien à celle du mot «québécois».

Dans sa version française, la motion dit ceci: «Les Québécois forment une nation au sein d'un Canada uni.» Sauf bien sûr en ce qui concerne la mention du Canada uni, qui passe mal chez les souverainistes, la formulation est la même pour les deux motions et peut être interprétée comme affirmant que tous les résidants du Québec, dans leur ensemble, forment une nation.

La version anglaise, par contre, appelle la Chambre des communes à reconnaître «[...] that the Québécois form a nation within a united Canada». Lorsqu'il parle anglais, le premier ministre ne manque pas d'utiliser exclusivement le mot «Québécois» plutôt que le terme plus inclusif «Quebeckers», qui réfère de façon correcte — comme le fait le mot «Québécois» lorsqu'on l'utilise en français — à tous les résidants du Québec.

À la Chambre des communes jeudi, les députés qui ont pris part au discours en s'exprimant en anglais ont utilisé à répétition le mot «Québécois» pour désigner le groupe auquel on souhaitait conférer le titre de nation (dans un Canada uni). Fait à noter, dans sa version anglaise, la notion du Bloc, elle, utilise le mot «Quebeckers».

Le problème est le suivant: tant dans l'Oxford Canadian Dictionary que dans le Webster's, on définit le vocable «Québécois» (ou «Quebecois», pour les handicapés du clavier) comme «Francophone» ou «French-speaking», «native or inhabitant of Quebec».

En d'autres mots, comme c'est souvent le cas en politique canadienne, la motion signifie une chose pour les francophones et signifie une tout autre chose pour les anglophones. Pour les premiers, elle reconnaît que tous les Québécois forment une nation civique. Pour les seconds, elle reconnaît que les francophones québécois forment une nation, ce qui confine celle-ci au statut de nation culturelle, ethnique ou linguistique.

Il y a un monde de différence entre ces deux conceptions et il est pour le moins étonnant que cette différence n'ait pas été relevée immédiatement à Québec ou dans les officines du Bloc québécois. Donc, avant de passer au vote sur cette motion, les représentants de tous les partis devront répondre à cette question bien simple: tout le monde vote-t-il sur la même chose?

***

Pierre Martin

Professeur de science politique à l'Université de Montréal

Ce texte reprend le contenu d'un commentaire paru hier dans le Toronto Star.






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