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Rupert: premier pas vers la dérivation

Louis-Gilles Francoeur   3 novembre 2006 
Le Comité provincial d'examen (COMEX) des projets soumis aux règles d'évaluation environnementale de la Convention de la Baie-James a remis hier un rapport unanimement favorable à la dérivation du fleuve Rupert à la Baie-James à l'administrateur de la convention, la sous-ministre du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP), Madeleine Paulin.

Ce qui a surpris tous les observateurs hier n'est pas le fait que les trois personnes mandatées par Québec au COMEX aient été favorables au projet, comme l'annonçait Le Devoir il y a deux jours, mais que les deux Cris nommés à cette commission aient appuyé ce rapport.

Comme les deux commissaires cris siègent aussi à la commission fédérale avec trois autres commissaires blancs, il serait surprenant que ceux-ci osent porter un verdict défavorable dans leur rapport, dont le dépôt est prévu fin novembre. En somme, la décision favorable au projet des deux Cris siégeant aux deux commissions ouvre la porte à un feu vert de Québec au projet de dérivation du fleuve Rupert, un des derniers grands fleuves vierges du Québec. La décision finale sera prise par la sous-ministre Paulin, à qui les recommandations du COMEX et de la commission fédérale sont adressées.

Le communiqué émis hier pour annoncer la «recommandation favorable et unanime concernant la réalisation du projet hydroélectrique» Eastmain 1A-Rupert (EM 1A-Rupert) précisait que les commissaires se sont «appuyés sur l'ensemble de la documentation fournie par le promoteur au soutien de sa demande d'autorisation et sur l'information recueillie lors des consultations écrites et des audiences publiques».

Grâce à la construction de quatre barrages, de deux nouvelles centrales hydroélectriques, d'un tunnel, de multiples canaux et de plus de 70 digues, la tête du fleuve Rupert sera dérivée dans le bassin de la rivière Eastmain, où la centrale EM-1 sera agrandie pour accueillir ce débit additionnel qui produira 880 MW en puissance additionnelle. L'eau de la Rupert empruntera ensuite les voies d'eau qui ont permis de détourner l'Eastmain dans les années 70 vers les turbines de La Grande, où cette eau sera de nouveau turbinée à plusieurs reprises, accroissant ainsi les profits d'Hydro-Québec.

Le gouvernement fédéral doit aussi prendre des décisions fondamentales pour la poursuite de ce dossier, par exemple l'autorisation, en vertu de la Loi sur les pêches, de la construction des ouvrages de dérivation qui constituent des obstacles à la migration des poissons et qui pourraient menacer une espèce unique de truite qu'on retrouve là où le gigantesque lac Mistassini se déverse dans la Rupert. Mais malgré l'approche plus critique adoptée en audience par les membres de la commission fédérale, il faudrait que ceux-ci aient des arguments de poids considérable pour que le gouvernement fédéral navigue à contre-courant dans ce dossier, ce qui pourrait malmener davantage les relations Québec-Ottawa, déjà mal en point en raison du dossier de Kyoto.

Du côté d'Hydro-Québec comme du côté gouvernemental, on évitait hier de commenter le dossier «tant qu'on n'aura pas pris connaissance du rapport» du COMEX, lequel n'est pas adressé à Hydro-Québec ou au ministre, du moins officiellement. Pascal d'Astous, attaché de presse du ministre Claude Béchard (MDDEP), refusait d'en dire davantage.

De son côté, le porte-parole d'Hydro-Québec, Sylvain Théberge, déclarait qu'un verdict favorable et unanime, «c'est évidemment ce qu'on souhaitait». Mais la société d'État ne fera aucun autre commentaire avant d'avoir lu le rapport et les conditions de réalisation du projet.

L'opposition ne désarme pas

Du côté des adversaires du projet, on entend poursuivre la bataille malgré la «déprime» suscitée par le verdict du COMEX. Ces adversaires sont galvanisés depuis la fin de semaine dernière par la sortie d'un des négociateurs de la paix des Braves, Roméo Saganash, qui s'est carrément prononcé contre la dérivation de la Rupert devant une brochette de journalistes nord-américains spécialisés en environnement réunis à Burlington en fin de semaine dernière. Mais le Grand Conseil des Cris devait désavouer par communiqué les propos de M. Saganash, précisant qu'il avait parlé en son nom, comme c'est son droit. Roméo Saganash représente le Grand Conseil à Québec et devant certaines instances internationales, mais pas à titre de procureur.

Le grand chef cri Matthew Mukash devait préciser hier lors d'un entretien avec Le Devoir qu'il avait toujours confiance dans le processus d'évaluation de la convention, comme il l'avait dit au printemps dernier à l'issue d'une rencontre avec le premier ministre Jean Charest.

Cependant, a-t-il ajouté, le Grand Conseil des Cris va devoir suivre de très près le référendum sur le projet de la Rupert, que les trois chefs des communautés de Nemaska, Chisasibi et Waskaganish vont tenir fin novembre ou début décembre. Si le verdict des trois communautés est massivement contre le projet, expliquait Matthew Mukash, le Grand Conseil devra trouver un moyen de défendre ces trois communautés et leur point de vue face à Québec, malgré l'accord «de principe» accordé dans la paix des Braves. M. Mukash dit vouloir éviter à tout prix de voir sa communauté se diviser sur cette question. L'opposition des trois communautés, si elle devait s'avérer aussi irréductible que la sienne, à l'époque, contre le projet de Grande Baleine, pourrait avoir de lourdes conséquences, dit-il, pour la survie du Grand Conseil et l'homogénéité de la communauté crie dans son ensemble.

Pour le chef de la communauté crie de Nemaska, Josie Jamiken, ce rapport «unanime» constitue une «grande déception».

«Les trois communautés qui s'opposent au projet vont cependant aller de l'avant avec un référendum au début de décembre», a expliqué le chef Jamiken au Devoir. «D'ici là, nous allons faire connaître à tous les Cris et à ceux des autres communautés les solutions alternatives possibles à la dérivation de la Rupert. Il existe un important potentiel hydroélectrique encore inexploité dans le complexe La Grande, et l'énergie éolienne, couplée à une production d'hydrogène, offre aussi d'énormes possibilités qui n'ont pas été évaluées comme elles auraient dû l'être dans le cadre d'une véritable audience, basée sur la science. Ce verdict rendu aujourd'hui est pour nous un verdict politique plus qu'un verdict rigoureusement scientifique car le COMEX le rend alors que personne n'a répondu aux nombreuses questions soulevées en audience par nos communautés, par les scientifiques et par les écologistes. Et, en particulier, le promoteur n'a pas étudié en profondeur les solutions alternatives qu'il aurait fallu examiner pour rendre une décision valable.»

Selon la porte-parole de la Fondation Rupert, Anne-Marie Saint-Cerny, le verdict de la commission «indique qu'on n'a pas assisté à la même audience: il est impossible de rendre un verdict sensé et rigoureux quand aucune étude additionnelle n'a validé les méthodes d'évaluation des problèmes potentiels de mercure, critiquées par les ministères fédéral des Ressources naturelles et de la Santé et aussi par les services de santé de la communauté crie. D'autres scientifiques ont émis des doutes sur la fiabilité des sols qui vont accueillir les barrages sans que personne réfute ces critiques. Personne n'a vu la moindre étude pour trancher ces questions. Nous, à la Fondation Rivières, n'allons pas lâcher tant que nous n'aurons pas de réponses, que le projet soit approuvé ou pas. Tout ce que nous espérons, c'est que les membres de la commission fédérale ne baissent pas les bras devant la difficulté d'assumer leurs responsabilités en toute indépendance d'esprit».

De son côté, Nicolas Boisvert, porte-parole de Révérence Rupert (un groupe qui réunit des opposants blancs et cris), disait constater avec stupeur que le COMEX a fait connaître ses conclusions sans dévoiler ses prémisses.

«Je n'ai jamais vu ça, a-t-il dit. C'est un pur jeu politique de la part d'une commission qui ne devrait pas jouer sur ce registre. Ils font mousser une conclusion sans qu'on puisse vérifier la rigueur de leur analyse, sans voir le sort qu'ils ont réservé à nos propositions et analyses. C'est véritablement un manque de professionnalisme qui discrédite leur rapport.»

Pour Rita Dionne-Marsolais, porte-parole du Parti québécois dans le dossier de l'énergie, le verdict du COMEX est «un résultat de la paix des Braves» négociée par sa formation politique. L'unanimité des conclusions annonce, sans grand risque de se tromper, que le projet obtiendra le feu vert, mais «cela renvoie, dit-elle, un important fardeau sur les épaules de ceux qui vont le réaliser car ils devront tenir compte des craintes exprimées par les communautés touchées par le projet. Et il ne faut pas sous-estimer ce qu'il y a derrière les propos de Roméo Saganash» si on veut éviter d'éventuels dérapages.






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