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Tant de questions

Jean Dion   26 octobre 2006 
Si l'on était attentif, ce qui serait étonnant puisque l'on a tellement de choses auxquelles fugacement penser dans notre existence à mille milles à l'heure, l'on se souviendra que pas plus tard que mardi, la rubrique Et puis euh (ainsi intitulée parce qu'elle permet de meubler inutilement le silence en réfléchissant à ce qu'elle va dire) avait vaguement abordé la question du sport arrangé, les ramifications de la théorie du complot et l'embrouillamini dans lequel se retrouve plongée la Série mondiale de baseball.

Certes, selon des documents, vous vous intéressez plutôt peu au baseball, et pour une excellente raison: vous passez vos journées à vous demander si Sheldon Souray devrait être échangé pendant que sa valeur marchande, au sens marxiste du terme, est à son paroxysme. Et vous savez pourquoi vous avez le temps de penser à ça? Parce que vous ne travaillez pas assez. D'ailleurs, jaugez-moi un peu les dégâts: par votre inexpiable faute, le Québec accuse un sérieux retard sur l'Ontario, ce qui fait que les Maple Leafs de Toronto, qui n'ont pas de club excepté Mats Sundin et qui ont gagné leur dernière coupe Stanley (1967) quand on croyait que l'an 2000 allait apporter la société des loisirs, ha ha, oui le Toronto devance les Montreal Canadiens* au classement général. Si c'est pas honteux. À votre place, je filerais doux pendant quelque temps.
(* Alors que le vrai nom de l'équipe est «Club de hockey Canadien» et donc, par extension, «le Canadien de Montréal», les Saxons s'entêtent à parler des «Montreal Canadiens». Faudrait que ça cesse. Et ce n'est pas parce qu'ils mettent un e à «Canadiens» pour faire French Canadienne joie de vivre que ça les absout pour autant. Est-ce que je dis «les Lightnings» et «les Wilds», moi? À part ça, il ne sert à rien de m'écrire que le site officiel de la Flanellette beurre à gauche et à droite avec «les Canadiens». C'est juste pour vous mêler. Parce que pendant ce temps-là, vous ne pensez pas à combien ça coûte cher pour aller voir Kovalev faire du patin de fantaisie.)

Mais revenons à la balle, un sport qui présente l'avantage d'être lent, ce qui permet de faire autre chose tout en le regardant, par exemple travailler et ainsi contribuer à réduire l'écart par rapport à l'Ontario et, sait-on jamais, peut-être forcer les Maple Leafs à commencer les séries sur la route.

Donc, dans cette Série mondiale opposant les Tigers de Detroit aux Cardinals de Saint Louis, il y a un gars qui s'appelle Kenny Rogers. Bien sûr, vous connaissez ce nom à cause de votre vaste culture western, mais il faut éviter la confusion. Kenny Rogers le chanteur a bien pondu un succès qui, par allégorie, indique la marche à suivre dans un pool de baseball — allez, tous en choeur: «You gotta know when to hold 'em, know when to fold 'em» —, un de ses innombrables succès faut-il préciser, mais il ne s'agit pas de lui en l'occurrence. Kenny Rogers est plutôt un lanceur gaucher de 41 ans qui artille pour les Tigers.

En dépit d'une carrière somme toute respectable (207 victoires), Rogers avait toujours foiré en séries d'après-saison: 0-3, MPM de 8,85. Mais c'était jusqu'à cette année: le voilà en effet avec 23 manches consécutives sans accorder de point dans les présentes éliminatoires, quatre de moins que le record de toute l'histoire de tous les temps. Vous savez ce que c'est: il arrive qu'au mitan de la vie, on se découvre une nouvelle verdeur et que, tout à coup, tout aille comme dans une comédie de moeurs: on pogne avec les filles, on rit et on lance des prises avec une régularité déconcertante. Ça s'explique pas.

Sauf que parfois le monde demande des explications. Ainsi dimanche, Rogers, qui était le partant sur la butte lors du deuxième match, s'est fait prendre avec de la substance noirâtre à la base de son pouce gauche. Or les caméras du réseau Fox, d'aussi loin que le champ centre, avaient saisi la même tache de substance au même endroit lors du départ précédent de Rogers, ce qui mène à croire que le prétexte qu'il a invoqué — c'était de la terre, ou un genre de bouette — ne tient pas la route, ni rien d'autre d'ailleurs.

A-t-il donc tenté de tricher, ce qui est interdit par les règlements, sauf dans les cas de dope qu'il est très difficile de détecter si le joueur veut pas? Ce n'est pas, messieurs dames, la moins étrange des questions que l'on puisse soulever à ce sujet. Car s'il avait voulu tricher, il se serait fait un peu plus discret, vous trouvez pas? Et pourquoi le gérant des Cards, Tony LaRussa, est-il allé voir l'arbitre au marbre à la fin de la première manche pour lui dire qu'il y avait de la drôle de substance sur la main de Rogers, mais sans pour autant demander formellement à l'officiel d'examiner la main en question? Parce qu'il est un ami personnel du gérant des Tigers, Jim Leyland, qu'il ne voulait pas mettre dans l'embarras? Parce que ses propres lanceurs tâtent aussi de la substance? Et pourquoi les arbitres sont-ils simplement allés demander à Rogers de se laver la main, sans examiner la nature de la substance? Et pourquoi Rogers, après le match, a-t-il à la fois dit qu'il était allé se laver la main après s'être rendu compte qu'elle était sale sans que personne le lui signale et qu'on lui avait demandé de retirer la substance? Et pourquoi les autorités des ligues majeures agissent-elles comme si de rien n'était? Et si Rogers a quand même lancé sept manches quasi parfaites après avoir enlevé la substance, est-ce parce qu'il avait un oumpf de tous les diables ce soir-là ou parce qu'il avait aussi dissimulé de la substance dans sa casquette et/ou son gant?

Pourquoi, hein, pourquoi? Qu'est-ce qu'on essaie de nous cacher ici? La Série mondiale serait-elle arrangée ou sont-ce plutôt les journalistes qui inventent des complots pour rendre intéressante une série qui ne comprend aucune équipe de New York?

Voilà, messieurs dames, où nous en sommes. C'est très grave. Les médias américains ont même commencé à parler de «Smudgegate». Remarquez, ça leur évite d'avoir à critiquer la plus que parfaite NFL, dont trois quarts des joueurs carburent à la gonflette mais qui a tellement un bel emballage marketing et tout ça.

Espérez maintenant qu'un sixième match aura lieu samedi, car Rogers en serait l'un des partants. Regardez bien son pouce, qui sera saisi par 143 caméras. Puis profitez-en pour méditer sur le sens de l'honneur, la soif de vaincre, la culture western et les mains sales dans une perspective sartrienne.

jdion@ledevoir.com
 
 
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