dimanche 27 mai 2012 Dernière mise à jour 17h44
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir

La France à la veille d'une crise majeure?

Christian Dufour - Chercheur à l'École nationale d'administration publique, auteur du livre Le Défi français -- Regards croisés sur la France et le Québec (Septentrion, 2006)*  23 octobre 2006 
Le déterminisme en politique n'a évidemment rien d'absolu, mais il est quand même troublant que l'histoire de la France ait été ponctuée depuis plus de 400 ans, tous les trois quarts de siècle, de crises de plus en plus importantes qui touchaient au coeur de l'identité du pays. Des signes inclinent à penser que cette dynamique est encore au moins partiellement valable. Tenant compte de la gravité de la dernière crise — l'effondrement devant l'Allemagne nazie — cela ne laisse pas d'inquiéter pour la prochaine, qui pourrait se produire bientôt si l'on prend 1940 comme dernier marqueur chronologique.

On pourrait décrire ainsi la dynamique française. Une période de routine conservatrice s'étend sur plusieurs décennies où s'épanouit, pour un certain nombre de citoyens, un confortable art de vivre axé sur une conception spécifiquement française de l'ordre, de l'harmonie et de l'équilibre entre épanouissement collectif et individuel. Puis survient la crise, intense, violente. Elle est génératrice d'une rupture avec la situation antérieure, dont il découle une perte de l'énergie collective enracinée dans le passé.

La répétition du processus est l'une des choses qui expliquent la tendance au déclin de la France sur le plan historique. Après que l'on a frôlé l'abîme, le tout s'est toujours terminé, jusqu'à présent, par un rebond aussi spectaculaire qu'inattendu, prélude au rétablissement de l'équilibre et à une nouvelle routine étendant l'art de vivre à la française à davantage de citoyens.

Pouvoir exceptionnel de mobilisation
Cette dynamique est marquée par un grand besoin de rationalité sur le plan formel, de même que par la difficulté à assumer l'ambiguïté et l'incertitude propres aux transitions graduelles. Dans une société où les normes et le pouvoir, très centralisés, sont difficiles à modifier, cette dynamique est à la fois cassante et cassable dans le changement.

Sa force réside dans le pouvoir exceptionnel de mobilisation sur le plan collectif et individuel d'un idéal élevé qui a traversé les âges, cet élan français dont les éléments politiques, esthétiques et moraux sont à la base des grands rétablissements dont on a parlé.

À la fin du Moyen-Âge, cela s'incarne dans la lutte d'une petite paysanne française, Jeanne d'Arc, qui réussit «à bouter les Anglais hors de France». À l'ère moderne, c'est l'incroyable combat solitaire et inspiré du général de Gaulle, qui sauve l'honneur et restaure le statut mondial du pays.

On peut déceler des traces de cette dynamique dès le XVIe siècle avec les guerres de religion (1560-1598), puis au XVIIe siècle avec la Fronde (1648-1652): ces deux périodes de troubles seront suivies des spectaculaires rétablissements que l'on sait, avec Henri IV et le cardinal de Richelieu pour la première, le jeune Roi-Soleil pour la seconde. Soixante ans plus tard, la fin du règne de Louis XIV (1709-1715) sera marquée par une grande crise — famine, invasion du territoire — qui ébranlera le pays dans ses assises les plus profondes, tout en n'empêchant pas l'épanouissement ultérieur du siècle des Lumières. Soixante-dix ans plus tard, alors que la brutale rupture de la Révolution française est suivie de l'épopée napoléonienne et de la fécondation politique de l'Europe (1789-1815), la dynamique devient claire.

Quatre-vingts ans plus tard (la durée des intervalles entre les crises devient importante), la débâcle en 1870 du Second Empire napoléonien face à la Prusse et la guerre civile subséquente ouvrent la voie à la IIIe République qui se consolide, alors que le deuxième empire colonial prend son envol et que se poursuit la domination culturelle sur l'Europe. Enfin, 70 ans plus tard, l'affaissement de juin 1940 devant l'Allemagne nazie marque un nouveau reflux politique, culturel et linguistique, cette situation se rétablissant sur le plan politique en 1958 avec la Ve République gaullienne.

Mais société rigide

En 2006, la tension est-elle devenue trop forte entre un art de vivre menacé par la mondialisation et les idéaux élevés qui restent à la base de l'identité française? L'opposition à la guerre en Irak aurait-elle été un chant du cygne politique camouflant mal, sous un justificatif de nature universaliste, le conservatisme d'une identité nationale entrée dans une phase de repli défensif?

La prochaine crise pourrait découler de la rigidité d'une société empêtrée dans son modèle, trop dépendante de l'application littérale de la norme et incapable de s'adapter au nouveau contexte mondial.

Un consensus spécifiquement français contre la mondialisation a fait son apparition depuis 20 ans, se manifestant dans des dossiers objectivement aberrants pour qui n'est pas français, comme les 35 heures ou la guerre contre les CPE, les contrats première embauche.

Accentuée par la déliquescence du pouvoir au plus haut niveau de l'État, la profondeur du blocage s'est révélée, lors du référendum de mai 2005, dans l'inquiétant fossé entre l'ensemble des élites recommandant de voter Oui et le peuple criant haut et fort Non.

De même, le décalage entre l'égalité formelle découlant des valeurs républicaines et la discrimination cassante vécue dans les faits par des Français de confession musulmane en prédispose certains à sombrer dans l'intégrisme religieux ou à s'adonner à la violence urbaine, dans un contexte mondial favorable au terrorisme.

Il faut espérer que le prochain leader du pays ne se limitera pas à parler de réformes, mais les fera et, surtout, les réussira, ne se révélant pas le Turgot de ce temps, ce ministre exceptionnellement compétent du début du règne de Louis XVI dont la tentative de réforme échoua pour le malheur du pays.

Le défi français aujourd'hui est de réussir ces réformes dont le pays ne saurait se passer pour éviter, sinon la crise elle-même sans doute inévitable voire nécessaire, du moins une rupture si brutale avec le passé que certains éléments valables de celui-ci seront inutilement abandonnés. Le prochain dirigeant du pays devra être un exceptionnel gestionnaire de crise, capable de faire bénéficier la France de la grande capacité de rebond dont elle a fait preuve à plusieurs reprises dans le passé.

*Texte d'abord publié dans l'édition du 19 octobre 2006 du quotidien parisien Le Figaro où, pour la première fois, un Québécois était invité à commenter la politique française. L'auteur revient d'une tournée en France et en Belgique, organisée par l'Association internationale d'études québécoises, pour présenter son essai, notamment auprès de l'Assemblée nationale française.
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?
Cet article vous intéresse?
0 réaction
0 vote Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Pour en savoir plus
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012