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    Des inquiétudes qui ont des fondements démographiques

    6 octobre 2006 |Michel Paillé - Démographe et chercheur associéà la chaire Hector-Fabre d'histoire du Québec de l'Université du Québec à Montréal
    En examinant les aspects démographiques abordés par Jacques Godbout (Le Devoir, 23 septembre 2006), l'avenir du Québec apparaît plutôt gris. Qu'on le veuille ou non, 35 ans de sous-fécondité profonde conduisent immanquablement à des lendemains qui déchantent. Outre un vieillissement généralisé de la population, il s'ensuit également une réduction du nombre de femmes en âge d'avoir des enfants, ce qu'on est porté à oublier.

    À l'affirmation de Jacques Godbout voulant que le Québec de demain sera «ce que les gens qui y seront voudront qu'il soit», il faudrait se demander ceci: pourront-il faire ce qu'ils voudront? En effet, la force d'inertie en ce domaine est telle que même si les couples des années 2070 haussaient et maintenaient leur fécondité au-dessus du seuil de 2,1 enfants, il leur faudrait beaucoup de temps pour mettre fin au déficit des naissances sur les décès, déficit dont ils auront été témoins depuis quelques décennies déjà.

    Puisqu'il a fallu une longue période de sous-fécondité pour nous amener là où nous en sommes aujourd'hui, il s'ensuit que nous devrons atteindre et maintenir suffisamment longtemps un niveau de sur-fécondité avant d'en observer les effets bénéfiques. Même si notre fécondité remontait substantiellement dès l'an prochain, nous connaîtrions prochainement, pendant quelques années, plus de décès que de naissances.

    L'immigration ne compensera pas

    Devant cette situation quasi généralisée à l'ensemble du monde industrialisé, le recours à l'immigration internationale a été préconisé. L'immigration peut compenser une fécondité légèrement inférieure au seuil requis pour assurer le remplacement des générations. Mais lorsque le manque à naître est à la fois important et chronique, une immigration compensatrice soutenue n'est plus possible.

    Nombreux sont nos concitoyens qui croient que les immigrants que nous accueillons sont depuis longtemps en nombre suffisant. Non seulement nous sommes loin d'un tel objectif, pourtant jamais envisagé, mais il faut encore rappeler qu'au moins

    20 % des immigrés repartent du Québec.

    Par-delà une immigration compensatrice mythique, encore faut-il tenir compte de la société québécoise où les étrangers sont accueillis. Contrairement à l'Ontario, où des villes de taille moyenne comptent jusqu'à 15 ou 20 % d'immigrés, le Québec n'a que Montréal et ses environs immédiats pour les attirer. Territoire de plus en plus excentrique au nord-est de l'Amérique du Nord, le Québec ne compte que fort peu d'immigrés à l'est du Richelieu. Nous partageons cette situation avec les quatre provinces de l'Atlantique, le Maine, le New Hampshire et le Vermont. Ainsi placée dans son environnement géo-démographique, notre politique d'immigration à destination des régions apparaît bien timide, voire utopique sans développement économique majeur.

    À elle seule, l'île de Montréal reçoit plus des trois quarts des ressortissants étrangers que nous accueillons. Quand M. Godbout fait remarquer que nous recevons «chaque année, de l'étranger, l'équivalent de Rimouski» (environ 48 000 personnes), il faudrait préciser que nous cherchons aussi à intégrer, bon an, mal an, l'équivalent de Boucherville (environ 36 000 personnes) dans quelques arrondissements de l'île de Montréal. Or, contrairement à Boucherville, francophone à plus de 98 %, l'immigration internationale est majoritairement composée de personnes dont la langue maternelle n'est pas le français.

    Lors d'un séminaire sur l'intégration des immigrants tenu à Montréal en 1994, le professeur Raymond Breton (université de Toronto) a traité de la réaction des populations d'accueil à l'arrivée de nouveaux venus. Si le rapport est faible, ces derniers seront vite socialisés. Par contre, si le rapport est trop élevé, il y aura des réactions, dont un éventuel départ d'un segment de la population d'accueil. C'est le cas de l'étalement des Montréalais vers la couronne métropolitaine, où les francophones sont surreprésentés. Bien qu'elle n'explique pas tout, l'immigration internationale trop concentrée y serait pour quelque chose.

    Quoi qu'en disent ceux qui misent sur les travailleurs des banlieues se rendant chaque jour à Montréal, l'intégration des immigrés repose essentiellement sur une population francophone montréalaise en baisse relative. Les contacts entre personnes de langues différentes, ainsi que les occasions de métissage que Jacques Godbout a évoquées, sont réduits d'autant. Compter sur les travailleurs de la couronne pour compenser l'étalement urbain, c'est dire implicitement, sans oser l'avouer, qu'ils devront être, année après année, de plus en plus nombreux!

    Des trous dans la politique linguistique

    Reste qu'il faut enseigner le français aux adultes immigrés. Le gouvernement du Québec s'est engagé, par «contrat moral», à leur assurer des «services adéquats» d'apprentissage du français, soutenus par «un effort concerté de promotion de l'usage du français» (Au Québec pour bâtir ensemble, 1990). Au temps des COFI, on enseignait jusqu'à 600 heures de français aux immigrés adultes. De nos jours, le site Internet du ministère fait état de 11 semaines de 30 heures, soit 330 heures. Outre que de nombreux immigrés doivent attendre le début des cours, on dénote plusieurs abandons.

    En l'absence d'une évaluation concrète des effets de notre programme de francisation des immigrés adultes, il serait temps de répondre à la question suivante: alors qu'à l'époque des COFI certains professeurs avaient l'impression de labourer la mer, avons-nous fait mieux avec moins de ressources? Du fait que des Montréalais ont récemment créé le «Mouvement Montréal français», peut-on au moins avancer l'hypothèse que tout ne va pas pour le mieux dans notre métropole?

    En somme, les tendances lourdes de notre démographie auraient dû, depuis longtemps, nous mener à instaurer une politique de population articulée et arrimée à notre politique linguistique. Depuis les années 70, nos gouvernements se sont pourtant penchés périodiquement sur cette question (rapports Bonin, Johnson, French, etc.). Il est vrai qu'une politique cherchant à aider les couples à avoir les enfants qu'ils désirent serait onéreuse, comme d'ailleurs une francisation plus rapide et plus intensive des immigrés. Mais plus nous tardons à agir, plus le prix à payer sera élevé, car les dommages à notre démographie s'aggravent.

    Que seront le Québec et Montréal dans 70 ans, voire dans 100 ans? Impossible à dire à si long terme. Bien que je n'irai pas aussi loin que Jacques Godbout en ce qui concerne l'ensemble du Québec — les Canadiens français de jadis ne seraient plus qu'«une minorité parmi d'autres», prévoit-il —, les projections démographiques indiquent clairement que si les tendances se maintiennent, les francophones de Montréal ne formeront plus une majorité absolue bien avant les années 2070.

    Au fur et à mesure que cette majorité simple s'érodera davantage, il faudra des doses de plus en plus massives d'optimisme ou de naïveté pour prétendre que le français deviendra et restera «la langue normale et habituelle du travail, de l'enseignement, des communications, du commerce et des affaires», tel que souhaité depuis 30 ans dans le préambule de la loi 101.












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