Peut-on prévenir?
Denis Lafortune - Professeur agrégé à l'École de criminologie et chercheur au Centre international de criminologie comparée de l'Université de Montréal
20 septembre 2006
De plus en plus de renseignements nous sont livrés sur Kimveer Gill, ce jeune Lavallois âgé de 25 ans qui a tué une jeune femme de 18 ans et blessé 19 autres personnes au Collège Dawson, au centre-ville de Montréal. Au cours des prochaines semaines, nombreux sont ceux qui continueront à se livrer à un exercice d'«autopsie psychologique» pour tenter de mieux saisir qui pouvait bien être cet amateur de culture gothique, d'armes et de whisky, et ce qu'il a pu penser.
Les lignes qui suivent ne vont pas tellement dans cette direction. Elles tentent plutôt de voir en quoi Kimveer Gill était un jeune homme qui pouvait ressembler (ou non) à d'autres auteurs de fusillade dans les écoles, collèges ou universités et en quoi se compare son modus operandi ou sa «façon de procéder». Ultimement, la question qui se pose ici est celle des possibilités d'intervention ou de prévention situationnelle.
Des traits communs
Deux textes américains méritent d'être rapidement présentés.
Il y a tout d'abord celui qu'ont publié en 1999 James McGee et Caren De Bernardo, de Baltimore («The Classroom Avenger», The Forensic Examiner, volume 8, nos 5 et 6). Ils y dressent un état des connaissances disponibles sur le «justicier en milieu scolaire», ou classroom avenger. Cette expression leur a été inspirée des travaux de Roger Depue (The Avenger Personality, The Academy Group Inc., 1993), qui qualifiait de «justiciers en milieu de travail» ou workplace avengers les employés qui s'en prennent à leurs supérieurs après avoir fait l'objet d'un renvoi ou d'une sanction disciplinaire.
Les auteurs commencent par décrire les circonstances entourant 16 fusillades survenues dans une école. «Le 18 janvier 1993, à Grayson (Kentucky), Gary Pennington, qui est âgé de 17 ans, entre dans la classe de son cours d'anglais et tue son professeur avec un revolver de calibre .38. Le 23 janvier 1995, à Redlands (Californie), John Sirola, âgé de 13 ans, s'est fait réprimander par le directeur de son école. Il va à la maison chercher une arme, retourne à l'école, tue le directeur, puis retourne l'arme contre lui. Le 12 octobre 1995, Toby Sincino, âgé de 16 ans, tue un professeur un jour après avoir reçu une suspension pour avoir fait un geste obscène»; etc.
Puis, en page 12 de leur rapport, ils dressent ce portrait-synthèse: l'auteur de «fusillade par vengeance dans une école» est un jeune homme de classe moyenne, en bonne santé physique et d'intelligence moyenne. Il habite le plus souvent en région rurale ou dans la banlieue. Il fréquente une école publique et provient assez souvent d'un milieu familial perturbé. Il habite un foyer où on a facilement accès à des armes. Solitaire, il entretient de pauvres relations avec les gens de son âge. Très sensible à la critique, il éprouve de vifs sentiments d'aliénation, de rejet par autrui, et rumine mentalement différents scénarios de vengeance.
Il est extrêmement critique et intolérant envers les autres. Il développe un intérêt très marqué pour toutes les représentations de violence qu'il est possible de trouver dans les arts et dans les médias. Il a tendance à se vanter publiquement de ses fantaisies violentes et de sa cruauté.
Il prémédite et planifie habituellement son assaut et va même jusqu'à communiquer explicitement son intention de passer à l'acte (par des lettres, des journaux intimes ou des graffitis). Au moment de choisir ses cibles, il est à noter que, dans un mouvement de «triomphe vengeur», il s'en prend souvent d'une façon toute particulière aux femmes ou aux étudiants qui se démarquent par leurs talents scolaires ou sportifs.
Plusieurs des auteurs de fusillade luttent contre une profonde dépression, ce qui fait en sorte qu'ils entretiennent des fantaisies suicidaires ou de «suicide par les policiers» (suicide by cop).
Après avoir dressé ce tableau, les auteurs s'inquiètent aussi du fait qu'au fil des ans, ce type de crime gagne en complexité et en sophistication.
À première vue, plusieurs de ces caractéristiques paraissent pouvoir être attribuées à Kimveer Gill. Mais gardons-nous des analyses sauvages et hâtives. L'avenir et, surtout, l'enquête nous le diront.
Il faut toutefois constater que nous ne semblons pas être ici devant une situation de vengeance dans son école, ni devant une vengeance dans son milieu de travail. Un des nombreux mystères qu'il reste à clarifier dans cette désolante histoire est donc celui des liens réels ou imaginaires que Kimveer Gill entretenait avec le Collège Dawson.
Rien d'impulsif
En 2000, Verlinden, Hersen et Thomas réanalysent dix des seize cas déjà examinés par l'équipe précédente («Risk Factors in School Shootings», Clinical Psychology Review, volume 20, no 1). Ils en viennent à des conclusions semblables mais les présentent autrement. Ils nous disent que, sur le plan des caractéristiques individuelles, la plupart des fusillades en milieu scolaire sont le fait d'individus à la fois dépressifs et ayant du mal à contrôler leur rage.
L'impulsivité n'est toutefois pas en cause dans ce genre de tragédie, les gestes étant au contraire soigneusement planifiés et orchestrés. L'alcool pourrait jouer un rôle de désinhibiteur.
Ils ajoutent que la plupart de ces meurtriers ont de très mauvaises habiletés sociales et se sentent très rapidement ostracisés ou persécutés par autrui. Des tendances suicidaires sont «très probables» dans la majorité des cas. Cependant, nous disent les auteurs, ces caractéristiques individuelles n'expliquent pas tout. Il faut en effet envisager le rôle qu'a pu jouer l'environnement immédiat et social dans le processus final du passage à l'acte.
Généralement, les auteurs de fusillade ont très facilement accès à des armes. Presque tous étaient amateurs de jeux vidéo, de musique ou de livres comportant une très grande violence. Ils étaient fascinés par les fusils ou les explosifs, à un point tel que leurs proches ne pouvaient pas manquer de le constater.
Les jours qui précèdent
Dans les jours précédant le passage à l'acte, une très nette détérioration du fonctionnement a pu être observée dans plus de la moitié des cas, c'est-à-dire que plusieurs de ces jeunes hommes ont subi de récentes pertes relationnelles ou pertes de statut (vécues comme des humiliations). Les rationalisations qu'ils se sont ensuite données pour justifier leur geste tournaient autour de l'idée de se faire justice, d'obtenir le respect, voire la célébrité. Dans tous les cas, ils ont communiqué leurs intentions meurtrières très clairement, mais ces propos n'ont pas toujours été pris au sérieux par l'entourage.
Que nous disent ces deux équipes de cliniciens-chercheurs sur les avenues de prévention situationnelle? Tout d'abord que, sur le plan clinique, aucun instrument ne permet de prédire avec précision de telles tragédies ni de les dépister. Et que, sur le plan éthique, les risques de suridentification des «jeunes dangereux» existent tout autant que les risques de sous-identification.
Cela étant, ces deux équipes s'étonnent tout de même que les auteurs de fusillade aient eu aussi facilement accès à des armes extrêmement dangereuses. Ils soulignent aussi le fait que les auteurs de fusillade aient pu clamer haut et fort leurs projets sans que quiconque, parmi leurs proches, intervienne.
S'il y a quelque chose à faire pour prévenir, un peu, ce genre de tragédie, il faudrait sans doute regarder du côté de la circulation des armes et de la banalisation des modes d'expression archiviolents. Il est souvent question de l'hypersexualisation de la vie quotidienne des jeunes. Dawson vient nous rappeler qu'il existe aussi une telle chose que l'hyperviolence de la vie quotidienne.
McGee et De Bernardo disent avoir rédigé leur article dans l'espoir de poser les premiers jalons d'une démarche permettant aux proches d'identifier certains des individus les plus à risque de s'engager dans cette descente aux enfers. Nous avons fait part de leurs travaux avec le même espoir.
Les lignes qui suivent ne vont pas tellement dans cette direction. Elles tentent plutôt de voir en quoi Kimveer Gill était un jeune homme qui pouvait ressembler (ou non) à d'autres auteurs de fusillade dans les écoles, collèges ou universités et en quoi se compare son modus operandi ou sa «façon de procéder». Ultimement, la question qui se pose ici est celle des possibilités d'intervention ou de prévention situationnelle.
Des traits communs
Deux textes américains méritent d'être rapidement présentés.
Il y a tout d'abord celui qu'ont publié en 1999 James McGee et Caren De Bernardo, de Baltimore («The Classroom Avenger», The Forensic Examiner, volume 8, nos 5 et 6). Ils y dressent un état des connaissances disponibles sur le «justicier en milieu scolaire», ou classroom avenger. Cette expression leur a été inspirée des travaux de Roger Depue (The Avenger Personality, The Academy Group Inc., 1993), qui qualifiait de «justiciers en milieu de travail» ou workplace avengers les employés qui s'en prennent à leurs supérieurs après avoir fait l'objet d'un renvoi ou d'une sanction disciplinaire.
Les auteurs commencent par décrire les circonstances entourant 16 fusillades survenues dans une école. «Le 18 janvier 1993, à Grayson (Kentucky), Gary Pennington, qui est âgé de 17 ans, entre dans la classe de son cours d'anglais et tue son professeur avec un revolver de calibre .38. Le 23 janvier 1995, à Redlands (Californie), John Sirola, âgé de 13 ans, s'est fait réprimander par le directeur de son école. Il va à la maison chercher une arme, retourne à l'école, tue le directeur, puis retourne l'arme contre lui. Le 12 octobre 1995, Toby Sincino, âgé de 16 ans, tue un professeur un jour après avoir reçu une suspension pour avoir fait un geste obscène»; etc.
Puis, en page 12 de leur rapport, ils dressent ce portrait-synthèse: l'auteur de «fusillade par vengeance dans une école» est un jeune homme de classe moyenne, en bonne santé physique et d'intelligence moyenne. Il habite le plus souvent en région rurale ou dans la banlieue. Il fréquente une école publique et provient assez souvent d'un milieu familial perturbé. Il habite un foyer où on a facilement accès à des armes. Solitaire, il entretient de pauvres relations avec les gens de son âge. Très sensible à la critique, il éprouve de vifs sentiments d'aliénation, de rejet par autrui, et rumine mentalement différents scénarios de vengeance.
Il est extrêmement critique et intolérant envers les autres. Il développe un intérêt très marqué pour toutes les représentations de violence qu'il est possible de trouver dans les arts et dans les médias. Il a tendance à se vanter publiquement de ses fantaisies violentes et de sa cruauté.
Il prémédite et planifie habituellement son assaut et va même jusqu'à communiquer explicitement son intention de passer à l'acte (par des lettres, des journaux intimes ou des graffitis). Au moment de choisir ses cibles, il est à noter que, dans un mouvement de «triomphe vengeur», il s'en prend souvent d'une façon toute particulière aux femmes ou aux étudiants qui se démarquent par leurs talents scolaires ou sportifs.
Plusieurs des auteurs de fusillade luttent contre une profonde dépression, ce qui fait en sorte qu'ils entretiennent des fantaisies suicidaires ou de «suicide par les policiers» (suicide by cop).
Après avoir dressé ce tableau, les auteurs s'inquiètent aussi du fait qu'au fil des ans, ce type de crime gagne en complexité et en sophistication.
À première vue, plusieurs de ces caractéristiques paraissent pouvoir être attribuées à Kimveer Gill. Mais gardons-nous des analyses sauvages et hâtives. L'avenir et, surtout, l'enquête nous le diront.
Il faut toutefois constater que nous ne semblons pas être ici devant une situation de vengeance dans son école, ni devant une vengeance dans son milieu de travail. Un des nombreux mystères qu'il reste à clarifier dans cette désolante histoire est donc celui des liens réels ou imaginaires que Kimveer Gill entretenait avec le Collège Dawson.
Rien d'impulsif
En 2000, Verlinden, Hersen et Thomas réanalysent dix des seize cas déjà examinés par l'équipe précédente («Risk Factors in School Shootings», Clinical Psychology Review, volume 20, no 1). Ils en viennent à des conclusions semblables mais les présentent autrement. Ils nous disent que, sur le plan des caractéristiques individuelles, la plupart des fusillades en milieu scolaire sont le fait d'individus à la fois dépressifs et ayant du mal à contrôler leur rage.
L'impulsivité n'est toutefois pas en cause dans ce genre de tragédie, les gestes étant au contraire soigneusement planifiés et orchestrés. L'alcool pourrait jouer un rôle de désinhibiteur.
Ils ajoutent que la plupart de ces meurtriers ont de très mauvaises habiletés sociales et se sentent très rapidement ostracisés ou persécutés par autrui. Des tendances suicidaires sont «très probables» dans la majorité des cas. Cependant, nous disent les auteurs, ces caractéristiques individuelles n'expliquent pas tout. Il faut en effet envisager le rôle qu'a pu jouer l'environnement immédiat et social dans le processus final du passage à l'acte.
Généralement, les auteurs de fusillade ont très facilement accès à des armes. Presque tous étaient amateurs de jeux vidéo, de musique ou de livres comportant une très grande violence. Ils étaient fascinés par les fusils ou les explosifs, à un point tel que leurs proches ne pouvaient pas manquer de le constater.
Les jours qui précèdent
Dans les jours précédant le passage à l'acte, une très nette détérioration du fonctionnement a pu être observée dans plus de la moitié des cas, c'est-à-dire que plusieurs de ces jeunes hommes ont subi de récentes pertes relationnelles ou pertes de statut (vécues comme des humiliations). Les rationalisations qu'ils se sont ensuite données pour justifier leur geste tournaient autour de l'idée de se faire justice, d'obtenir le respect, voire la célébrité. Dans tous les cas, ils ont communiqué leurs intentions meurtrières très clairement, mais ces propos n'ont pas toujours été pris au sérieux par l'entourage.
Que nous disent ces deux équipes de cliniciens-chercheurs sur les avenues de prévention situationnelle? Tout d'abord que, sur le plan clinique, aucun instrument ne permet de prédire avec précision de telles tragédies ni de les dépister. Et que, sur le plan éthique, les risques de suridentification des «jeunes dangereux» existent tout autant que les risques de sous-identification.
Cela étant, ces deux équipes s'étonnent tout de même que les auteurs de fusillade aient eu aussi facilement accès à des armes extrêmement dangereuses. Ils soulignent aussi le fait que les auteurs de fusillade aient pu clamer haut et fort leurs projets sans que quiconque, parmi leurs proches, intervienne.
S'il y a quelque chose à faire pour prévenir, un peu, ce genre de tragédie, il faudrait sans doute regarder du côté de la circulation des armes et de la banalisation des modes d'expression archiviolents. Il est souvent question de l'hypersexualisation de la vie quotidienne des jeunes. Dawson vient nous rappeler qu'il existe aussi une telle chose que l'hyperviolence de la vie quotidienne.
McGee et De Bernardo disent avoir rédigé leur article dans l'espoir de poser les premiers jalons d'une démarche permettant aux proches d'identifier certains des individus les plus à risque de s'engager dans cette descente aux enfers. Nous avons fait part de leurs travaux avec le même espoir.
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