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    Une violence purement insensée

    20 septembre 2006 |Jacques Beauchemin - Professeur au département de sociologie de l'Université du Québec à Montréal
    La fusillade de mercredi dernier au Collège Dawson est l'oeuvre d'un esprit malade. Je n'ai nullement l'intention de le contester en abordant l'événement sous l'angle sociologique, non plus d'ailleurs que de laisser entendre que ces gestes auraient pu être commis par quiconque est exposé aux sous-cultures du désespoir que véhicule Internet. Mais il me semble qu'il y a au coeur de cette démence un aspect qui résiste à l'analyse des traits de la personnalité tourmentée du tireur que nous ont proposée psychologues et psychiatres.

    Ces interprétations ont un pouvoir thérapeutique sur nous qui, stupéfaits et impuissants, avons assisté au déchaînement de cette violence. N'avons-nous pas ressenti un soulagement devant la démonstration de l'insondable distance qui nous sépare du tireur? La marche normale des choses ne trouve-t-elle pas un genre de réconfort dans le contraste qu'offre la marginalité du meurtrier? Je crois pourtant que nous pouvons tirer de ces tristes événements quelques enseignements en ce qui concerne notre société qui dépassent largement les questions que soulève la personnalité troublée de Kimveer Gill.

    La violence comme fait politique

    La société moderne s'est représentée dans le grand récit qu'elle a jeté sur elle-même, celui de la raison, du progrès, de la liberté et de l'égalité, celui, donc, d'un projet de civilisation à poursuivre. Ce vaste projet, au coeur de la conscience historique moderne, ne va pas sans conflits ni contradictions. Quelle est en effet la bonne manière de poursuivre ce projet et d'en réaliser les objectifs? Quelle part ce grand de récit de la modernité réserve-t-il à ceux qui ne partent pas de la même ligne de départ? C'est parce que les réponses à ces questions varient en fonction de la place concrète qu'occupent les acteurs sociaux les uns par rapport aux autres que le conflit est inéluctable. C'est pour cette raison aussi que la violence éclate parfois.

    Lorsqu'elle déborde l'univers du privé, elle constitue un phénomène politique, c'est-à-dire qu'elle s'exprime contre le pouvoir et ses institutions. L'assassinat d'hommes ou de femmes politiques en représente un genre d'archétype. Mais on trouve d'autres exemples de violence contre des pouvoirs institués dans des gestes visant l'entreprise, la police, la magistrature et, bien sûr, l'État lui-même. Le terrorisme constitue une des formes contemporaines de la violence politique dans la mesure où il prend lui aussi un pouvoir pour cible. C'est en ce sens qu'on peut dire que la violence est politique dans la société moderne.

    Les actes violents nous choquent. L'explosion d'une ambassade, l'enlèvement de journalistes ou de personnages politiques, les détournements d'avions, les renversements de gouvernements légitimes et combien d'autres manifestations de violence politique suscitent habituellement la désapprobation. Mais cette forme de violence exprime sur le mode du paradoxe l'inscription dans la société de celui qui la commet.

    Viser le pouvoir, ses institution ou ses représentants, c'est supposer un au-delà de ce pouvoir. Son abolition, son renversement ou sa subversion supposent d'une manière ou d'une autre un projet de dépassement d'un certain état de rapports de force. Cela signifie que les gestes les plus fous et les plus cruels s'inscrivent dans une histoire et portent la secrète conviction que l'ordre des choses peut être changé.

    Il y a dans la violence un espoir et, paradoxalement, les signes d'une appartenance au monde. Cela ne signifie certainement pas que l'on doive sanctionner la folie meurtrière, non plus que l'on puisse lui découvrir une légitimité rétroactive. Cela signifie simplement que, aussi intolérable soit-elle, la violence politique n'est pas «insensée», ainsi qu'on le dit souvent.

    Une violence postmoderne?

    Ce qu'illustrent les événements au Collège Dawson, c'est peut-être la nouveauté d'une violence qui ne prend pas le pouvoir et ses institutions pour cible mais le «monde» lui-même. Dans l'esprit malade du tireur, la société n'existe plus dans sa réalité mais comme monde adverse, sans institutions ni représentants.

    Les philosophies de la postmodernité constatent la faillite du grand récit que j'ai évoqué il y a un instant. Les grandes idées dont il se nourrissait auraient toutes failli à leurs promesses. Dans quelles impasses nous ont conduits les idéaux du progrès et de la raison?, demande-t-on. Quels crimes contre l'humanité ont-ils su empêcher? L'égalité ne débouche-t-elle pas aujourd'hui sur une stérile rectitude politique?, demande-t-on encore.

    La société postmoderne ne trouve plus en elle-même le sens de son destin. Elle abandonne alors les individus au relativisme des valeurs et leur laisse le soin de se fabriquer une identité qui les abritera à défaut de pouvoir se référer à la société comme totalité et matrice de sens.

    Pouvons-nous alors qualifier de postmoderne une violence sans autre objet que la société elle-même en tant qu'elle est là devant l'individu dans son absolu non-sens, fermée à toute possibilité de changement? Cette expérience est celle du monde comme altérité radicale. La violence qu'elle engendre se déploie dans une société dépolitisée, sans passé ni avenir, privée d'utopies et sans projet pour elle-même. Elle s'exprime simplement comme refus du monde.

    Nouveau?

    Le phénomène est-il entièrement nouveau? N'y a-t-il pas, par exemple, refus du monde dans l'ascèse religieuse telle qu'elle s'est prolongée jusque dans la société moderne? Je crois pour ma part que ce retrait du monde social n'en constitue pas tant la négation qu'elle manifeste la volonté de le préserver dans une certaine vérité de lui-même, de le rappeler à une certaine grandeur que l'ordinaire des choses corrompt. En cela, l'ascèse fait tout autant partie du monde social que l'engagement politique au sens classique du terme.

    Le refus du monde qui s'exprime dans la violence à laquelle nous avons assisté la semaine dernière témoigne d'un désir de destruction dont la source se trouve dans le désespoir le plus profond et dans la marginalité la plus extrême.

    Encore ici, on dira que la société a toujours vu se constituer des communautés de marginaux. Mais il faut remarquer que les groupes marginaux ont toujours pratiqué un certain messianisme qui était en même temps un engagement vis-à-vis de la marche du monde. Toujours, ils ont été animés par une volonté de conversion des esprits. Ainsi, par exemple, le mouvement hippie des années 60 s'inscrivait contre l'ordre établi, mais son contre-projet était clairement exprimé dans le slogan «faites l'amour, pas la guerre». Ce qui est frappant dans certaines des nouvelles marginalités d'aujourd'hui, c'est le fait d'un messianisme qui ne cherche à convaincre personne d'autre que ses propres membres.

    Se fabriquer une identité sur fond de désespoir

    Cet étrange soliloque ne peut pas nous faire ignorer le rôle qu'y joue Internet. Dans le cas qui nous occupe, il contribue à créer, à travers les divers sites voués à la fascination de la mort et au culte de la finitude, une communauté de désespérés.

    Or que procure une communauté à ses membres comme celle qui se cristallise dans les sites associés à la sous-culture «gothique»? Une éthique (la société est non-sens), une esthétique (une iconographie de la mort) et les fondements de la légitimité de l'agir. Les gestes que commettent les individus trouvent toujours un sens par rapport à une communauté qui leur confère une légitimité. En rendant possible la fabrication de communautés virtuelles, Internet permet que se renforcent des comportements qui trouveront leur légitimité dans le fait d'être partagés par d'autres associés à une éthique similaire.

    Ce vers quoi pointent peut-être les événements de la semaine dernière, c'est la face sombre d'une société qui encourage chacun à être lui-même mais qui, en réalité, le livre à un étrange soliloque identitaire. Cette liberté dans laquelle chacun peut aujourd'hui définir son identité s'exprime partout: dans nos choix de consommation, dans les styles de vie que nous adoptons puis jetons, dans les communautés auxquelles nous choisissons de nous associer.

    Les matériaux nécessaires à la formation du moi sont disponibles dans les entrelacs d'innombrables communautés virtuelles. En m'y connectant, je fais l'expérience paradoxale d'une communication sans limites mais réduite en réalité au projet solitaire qui consiste à m'inventer un monde auquel je pourrais me sentir appartenir.

    Mais la liberté de se choisir trouve peut-être son envers dans la solitude dans laquelle elle laisse les individus pour lesquels cette quête s'effectue sur fond de désespoir et dans le refus du monde. La violence que je peux diriger contre les autres et moi-même surgit alors de cette quête identitaire au terme de laquelle ne me sont proposés comme seuls matériaux crédibles que le non-sens et la mort.

    La violence pure est celle qui ne vise pas la société dans sa réalité politique. Pour elle, il n'y a ni histoire, ni projet, ni espoir. Elle exprime dans la fulgurance la solitude la plus absolue. Pour la première fois, peut-être sommes-nous fondés de dire de cette violence qu'elle est «insensée». Elle est, en tout cas, bien plus menaçante que celle que nous avons connue jusqu'ici et dans laquelle nous entendions les échos de notre monde. Celle de Kimveer Gill s'avance, étrange et froide.












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