Dawson, un geste explicable?
Oui, mais les explications ne se trouvent pas dans les idéologies
Marc Bigras - Professeur et directeur général de l'Institut de recherche pour le développement social des jeunes, Université du Québec à Montréal
20 septembre 2006
De la compassion pour les victimes, l'incroyable tuerie de Dawson nous mènera tôt ou tard vers un questionnement sur les actions à poser pour prévenir de pareilles souffrances: des politiciens tentent déjà d'étouffer la recherche de solutions en évaluant que l'affaire est inexplicable alors que d'autres, au contraire, s'engagent sans plus de réflexion dans des explications qui aboutissent invariablement à des mesures de contrôle social dont l'inefficacité n'a d'égale que des coûts extraordinaires et apparemment sans limites.
Les idéologies déterministes («quoi que l'on fasse, la nature de certains [hommes] les poussera à la violence») ou interventionnistes («contraignons-[les] pour la sécurité de tous») ont maintes fois démontré la faiblesse de leurs arguments et de leur prise sur le réel. Serait-il possible cette fois-ci de nous dégager de ces sempiternelles oppositions idéologiques?
Il existe portant une solution alternative à cette polarisation des opinions. Les sciences du comportement se sont en effet penchées longuement sur la question de la violence chez l'humain, et on peut dire aujourd'hui qu'elles mènent à des solutions qui méritent d'être examinées.
L'équation de la violence
La thèse des déterminants personnels de la tuerie du Collège Dawson a été amplement exposée dans les médias: l'assassin était un désaxé, un marginal. Selon les données disponibles sur ce drame et d'autres s'en approchant, il est vraisemblable que le meurtrier souffrait d'un trouble de la personnalité.
Malheureusement, les préjugés qu'on entretient à propos de la maladie mentale portent à penser que c'est surtout une affaire de vulnérabilité personnelle, que la violence folle est spontanée, involontaire, imprévisible. On en déduit qu'on ne peut rien y faire puisque cela dépend des caractéristiques d'une maladie personnelle.
Pourtant, les données de recherche indiquent que les personnes atteintes de maladie mentale ne sont pas plus violentes que les autres. La personnalisation du geste est donc une donnée nécessaire mais insuffisante à la résolution de l'équation de la violence.
L'analyse contextuelle des déterminants de la violence est informative mais elle manque de portée, tout comme l'analyse des facteurs personnels. Il faut constater que l'expression de la violence varie selon les époques et les contextes sociaux.
Par exemple, selon les données les plus fiables dont nous disposons, on observe nettement moins de crimes violents au Québec que partout au Canada; il doit bien y avoir un contexte social ou culturel qui explique une telle différence. Cependant, les explications contextuelles ont été abusivement défendues dans le cas des folles tueries que nous avons connues au Québec.
Par exemple, pour le tueur de l'École polytechnique, il a été question de motivations antiféministes. Le fait que Marc Lépine ait manifesté sa frustration à l'encontre des femmes et qu'il ait planifié de les tuer est un argument fort voulant que cette tragédie reflète un contexte social caractérisé par la domination des hommes sur les femmes. Mais que dire de cette adolescente californienne qui, en 1979, après avoir abattu des élèves et des enseignants d'une école primaire, expliquait son geste en disant qu'elle n'aimait pas les lundis? Qui croit aujourd'hui que le caporal Lortie a tué à l'Assemblée nationale pour des motifs politiques?
En somme, on ne trouvera pas d'explication satisfaisante à la violence par une simple microanalyse de l'objet sur lequel se fixe le délire violent ou des caractéristiques prétendument communes des assassins, par exemple leur âge, leur sexe ou leur appartenance ethnique.
De surcroît, une approche réduite à des considérations contextuelles mène le plus souvent à proposer des mesures de contrôle social difficilement applicables ou notoirement inefficaces. Le contrôle des armes à feu et l'accroissement des mesures de sécurité dans les écoles découlent d'une analyse contextuelle de la violence, mais quels sont les véritables espoirs qui nous portent à de tels contrôles? L'analyse contextuelle apporte un élément supplémentaire à la résolution de l'équation de la violence, mais il manque toujours des éléments essentiels.
Pour une analyse complète du problème de la violence, l'équation doit aussi tenir compte des déterminants interpersonnels et, surtout, de leur interaction avec les facteurs personnels et contextuels. C'est la solution de l'équation qu'a retenue l'Organisation mondiale de la santé lorsqu'elle s'est récemment penchée sur le problème de santé publique que constitue la violence.
Précisément, l'application de cette analyse complète des tueries folles comme celle de Dawson nous amènerait à conclure que cette violence est: 1- une solution irrationnelle pour apaiser une souffrance résultant de vulnérabilités personnelles combinées à: 2- une longue histoire d'échanges interpersonnels anxiogènes, elle-même combinée à: 3- un contexte social qui permet l'accès aux armes létales et en valorise l'utilisation.
Les solutions
Une explication de la violence qui comprenne nécessairement des déterminants personnels, interpersonnels et contextuels rend bien compte de la complexité du problème et permet d'envisager des mesures réalistes pour en prévenir les méfaits.
Par exemple, une évaluation systématique d'une intervention auprès d'enfants d'âge préscolaire de milieu défavorisé conclut à des effets bénéfiques à long terme alors qu'on observe que, devenus adultes, ceux qui ont pu profiter du programme de stimulation des compétences sociales avaient moins de démêlés avec la justice et dépendaient moins des services sociaux. L'auteur d'une analyse des coûts par rapport aux bénéfices gouvernementaux conclut que le rendement pour chaque dollar investi dans ce programme était supérieur à celui qui aurait été investi dans la société Microsoft pendant la même période.
Bien d'autres programmes de prévention conçus précisément pour réduire la violence, surtout chez les jeunes, obtiennent des résultats similaires, bien que leurs impacts à long terme ne soient pas toujours évalués, faute de fonds de recherche.
Quoi qu'il en soit, l'explication du succès des programmes de prévention de la violence tourne habituellement autour de leur alignement sur une approche personnelle-interpersonnelle-contextuelle de la solution à la violence.
En effet, ces programmes sont sensibles aux besoins personnels des participants (âge, sexe, vulnérabilité), leur contenu est axé sur le développement des capacités interpersonnelles (coopération entre pairs, relation d'attachement parent-enfant, etc.) et ils s'appliquent en tenant compte du contexte culturel et du milieu de provenance des participants.
Il est possible de mener des actions spécialisées, mais concertées, pour prévenir la violence dans le même esprit. Par exemple, la prévention des problèmes de santé mentale est surtout l'affaire de réseaux de services de santé, les écoles s'occupent d'encourager la coopération parmi leurs élèves et les services policiers s'attachent au contrôle de l'accès aux armes à feu.
Mais le manque de coordination véritable entre ces actions spécialisées limite la portée des investissements considérables actuellement faits dans le domaine de la prévention. Parions que le milliard de dollars dépensé pour le contrôle des armes aurait pu décupler les efforts de prévention s'il avait été rationnellement dirigé vers des programmes intégrés de stimulation des compétences sociales des jeunes.
Cela étant, les taux de violence au Québec sont faibles lorsqu'on les compare à ceux d'autres sociétés dans le monde. Les actions menées contre la violence, qu'elles soient plus ou moins coordonnées pour un meilleur rendement, sont donc relativement efficaces.
Cependant, la tuerie de Dawson s'accompagnera nécessairement de nouvelles propositions pour réduire encore les manifestations de violence au Québec. C'est possible de le faire, à la condition de se fonder sur une analyse complète du problème et de chercher surtout à éviter le piège des idéologies réductionnistes.
Les idéologies déterministes («quoi que l'on fasse, la nature de certains [hommes] les poussera à la violence») ou interventionnistes («contraignons-[les] pour la sécurité de tous») ont maintes fois démontré la faiblesse de leurs arguments et de leur prise sur le réel. Serait-il possible cette fois-ci de nous dégager de ces sempiternelles oppositions idéologiques?
Il existe portant une solution alternative à cette polarisation des opinions. Les sciences du comportement se sont en effet penchées longuement sur la question de la violence chez l'humain, et on peut dire aujourd'hui qu'elles mènent à des solutions qui méritent d'être examinées.
L'équation de la violence
La thèse des déterminants personnels de la tuerie du Collège Dawson a été amplement exposée dans les médias: l'assassin était un désaxé, un marginal. Selon les données disponibles sur ce drame et d'autres s'en approchant, il est vraisemblable que le meurtrier souffrait d'un trouble de la personnalité.
Malheureusement, les préjugés qu'on entretient à propos de la maladie mentale portent à penser que c'est surtout une affaire de vulnérabilité personnelle, que la violence folle est spontanée, involontaire, imprévisible. On en déduit qu'on ne peut rien y faire puisque cela dépend des caractéristiques d'une maladie personnelle.
Pourtant, les données de recherche indiquent que les personnes atteintes de maladie mentale ne sont pas plus violentes que les autres. La personnalisation du geste est donc une donnée nécessaire mais insuffisante à la résolution de l'équation de la violence.
L'analyse contextuelle des déterminants de la violence est informative mais elle manque de portée, tout comme l'analyse des facteurs personnels. Il faut constater que l'expression de la violence varie selon les époques et les contextes sociaux.
Par exemple, selon les données les plus fiables dont nous disposons, on observe nettement moins de crimes violents au Québec que partout au Canada; il doit bien y avoir un contexte social ou culturel qui explique une telle différence. Cependant, les explications contextuelles ont été abusivement défendues dans le cas des folles tueries que nous avons connues au Québec.
Par exemple, pour le tueur de l'École polytechnique, il a été question de motivations antiféministes. Le fait que Marc Lépine ait manifesté sa frustration à l'encontre des femmes et qu'il ait planifié de les tuer est un argument fort voulant que cette tragédie reflète un contexte social caractérisé par la domination des hommes sur les femmes. Mais que dire de cette adolescente californienne qui, en 1979, après avoir abattu des élèves et des enseignants d'une école primaire, expliquait son geste en disant qu'elle n'aimait pas les lundis? Qui croit aujourd'hui que le caporal Lortie a tué à l'Assemblée nationale pour des motifs politiques?
En somme, on ne trouvera pas d'explication satisfaisante à la violence par une simple microanalyse de l'objet sur lequel se fixe le délire violent ou des caractéristiques prétendument communes des assassins, par exemple leur âge, leur sexe ou leur appartenance ethnique.
De surcroît, une approche réduite à des considérations contextuelles mène le plus souvent à proposer des mesures de contrôle social difficilement applicables ou notoirement inefficaces. Le contrôle des armes à feu et l'accroissement des mesures de sécurité dans les écoles découlent d'une analyse contextuelle de la violence, mais quels sont les véritables espoirs qui nous portent à de tels contrôles? L'analyse contextuelle apporte un élément supplémentaire à la résolution de l'équation de la violence, mais il manque toujours des éléments essentiels.
Pour une analyse complète du problème de la violence, l'équation doit aussi tenir compte des déterminants interpersonnels et, surtout, de leur interaction avec les facteurs personnels et contextuels. C'est la solution de l'équation qu'a retenue l'Organisation mondiale de la santé lorsqu'elle s'est récemment penchée sur le problème de santé publique que constitue la violence.
Précisément, l'application de cette analyse complète des tueries folles comme celle de Dawson nous amènerait à conclure que cette violence est: 1- une solution irrationnelle pour apaiser une souffrance résultant de vulnérabilités personnelles combinées à: 2- une longue histoire d'échanges interpersonnels anxiogènes, elle-même combinée à: 3- un contexte social qui permet l'accès aux armes létales et en valorise l'utilisation.
Les solutions
Une explication de la violence qui comprenne nécessairement des déterminants personnels, interpersonnels et contextuels rend bien compte de la complexité du problème et permet d'envisager des mesures réalistes pour en prévenir les méfaits.
Par exemple, une évaluation systématique d'une intervention auprès d'enfants d'âge préscolaire de milieu défavorisé conclut à des effets bénéfiques à long terme alors qu'on observe que, devenus adultes, ceux qui ont pu profiter du programme de stimulation des compétences sociales avaient moins de démêlés avec la justice et dépendaient moins des services sociaux. L'auteur d'une analyse des coûts par rapport aux bénéfices gouvernementaux conclut que le rendement pour chaque dollar investi dans ce programme était supérieur à celui qui aurait été investi dans la société Microsoft pendant la même période.
Bien d'autres programmes de prévention conçus précisément pour réduire la violence, surtout chez les jeunes, obtiennent des résultats similaires, bien que leurs impacts à long terme ne soient pas toujours évalués, faute de fonds de recherche.
Quoi qu'il en soit, l'explication du succès des programmes de prévention de la violence tourne habituellement autour de leur alignement sur une approche personnelle-interpersonnelle-contextuelle de la solution à la violence.
En effet, ces programmes sont sensibles aux besoins personnels des participants (âge, sexe, vulnérabilité), leur contenu est axé sur le développement des capacités interpersonnelles (coopération entre pairs, relation d'attachement parent-enfant, etc.) et ils s'appliquent en tenant compte du contexte culturel et du milieu de provenance des participants.
Il est possible de mener des actions spécialisées, mais concertées, pour prévenir la violence dans le même esprit. Par exemple, la prévention des problèmes de santé mentale est surtout l'affaire de réseaux de services de santé, les écoles s'occupent d'encourager la coopération parmi leurs élèves et les services policiers s'attachent au contrôle de l'accès aux armes à feu.
Mais le manque de coordination véritable entre ces actions spécialisées limite la portée des investissements considérables actuellement faits dans le domaine de la prévention. Parions que le milliard de dollars dépensé pour le contrôle des armes aurait pu décupler les efforts de prévention s'il avait été rationnellement dirigé vers des programmes intégrés de stimulation des compétences sociales des jeunes.
Cela étant, les taux de violence au Québec sont faibles lorsqu'on les compare à ceux d'autres sociétés dans le monde. Les actions menées contre la violence, qu'elles soient plus ou moins coordonnées pour un meilleur rendement, sont donc relativement efficaces.
Cependant, la tuerie de Dawson s'accompagnera nécessairement de nouvelles propositions pour réduire encore les manifestations de violence au Québec. C'est possible de le faire, à la condition de se fonder sur une analyse complète du problème et de chercher surtout à éviter le piège des idéologies réductionnistes.
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