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La mort pour avoir accès à une vie meilleure

Pauline Gravel   15 septembre 2006 
Rejets répétés, estime de soi réduite à peau de chagrin et paranoïa forment le cocktail explosif qui a conduit Kimveer Gill à user d'une violence extrême au Collège Dawson mercredi. Ce jeune de 25 ans cherchait en quelque sorte la notoriété et le pouvoir qui lui faisaient cruellement défaut, et le moyen qu'il a trouvé pour y parvenir fut suffisamment spectaculaire pour réussir.

Kimveer Gill n'était pas uniquement submergé par les frustrations de la vie: visiblement il souffrait aussi d'une pathologie psychiatrique, la paranoïa. «À la lumière de ce que l'on sait maintenant, il est clair qu'il y a des éléments qui laissent croire que cet individu était malade», affirme le directeur des services professionnels de l'Institut Pinel, le Dr Gilles Chamberland, qui a fait une première analyse du journal que Kimveer Gill a tenu sur son blogue. Bien sûr, qu'il s'est certainement senti rejeté, humilié au cours de sa courte vie. Mais il est extrêmement rare que la colère et la rage que ressent un individu le conduisent à commettre un tel geste sans que la maladie soit présente.

Il existe bien quelques cas dans l'histoire, où des individus qui ne souffraient vraisemblablement pas d'une maladie mentale ont exprimé leur colère en perpétrant des crimes. Mais ces personnes se sont attaquées à des cibles bien précises, fait remarquer le Dr Chamberland. Le professeur Valery Fabrikant de l'université Concordia avait tiré sur certains de ses collègues qui, à ses yeux, l'empêchaient de travailler correctement et d'obtenir sa titularisation. Marc Lépine s'en est pris aux femmes qui étudiaient à l'École Polytechnique parce que certaines d'entre elles l'avaient profondément humilié.

Mais quand c'est à la société tout entière qu'on en veut, le sentiment de persécution atteint alors une intensité maladive. Certains indices le prouvent, affirme le Dr Chamberland.

Kimveer Gill affirmait sur son blogue être surveillé par les policiers depuis six ans. Ils reprochaient à ces mêmes policiers de se déguiser en «gentilles petites filles gothiques» pour mieux l'épier. «Il est fort probable que ce jeune homme ait été persécuté au départ, mais son sentiment de persécution s'est mué en véritable délire qu'il a continué d'alimenter en s'isolant et en demeurant reclus, indique le Dr Chamberland. Et à travers son délire de persécution, on retrouve quelque chose de grandiose. À s'exposer en brandissant des armes sur son blogue, il retrouvait une espèce de grandeur et de puissance qui lui faisaient cruellement défaut à la base. De nature craintive et timorée, Kimveer Gill s'entoure ce qui lui insufflera la puissance et le pouvoir, notamment les armes à feu. Et si les policiers le poursuivent alors qu'ils pourchassent généralement des motards influents, des chefs de la mafia, c'est donc que lui-même est une personne importante. Il se donne ainsi de l'importance, du pouvoir.»

Seule une pathologie peut permettre à la haine de s'accumuler à un tel degré sans jamais que la personne se remette jamais en question tout en rejetant sans cesse la faute sur la société.

À la lecture de ses écrits, on comprend que Kimveer Gill a perdu contact avec la réalité à un certain moment et qu'il s'est ensuite senti plus persécuté qu'il ne l'était véritablement, poursuit le Dr Chamberland. Son estime de soi était vraisemblablement réduite à néant. L'individu était convaincu qu'il ne valait rien et que c'était la faute des autres: la faute de ses parents au départ, la faute des professeurs qui ont fermé les yeux sur le taxage et l'intimidation à l'école, la faute des sportifs, qui comme il le souhaitait tant pour lui-même, réussissent à se démarquer et à faire parler d'eux. Bref, tous ceux qui, à ses yeux, réussissaient.

Dans la culture gothique qui célèbre le morbide, le pessimisme, voire la mort, Kimveer Gill voyait probablement le reflet de ce qu'il trouvait en lui, de ce qu'il ressentait. Mais il ne faudrait pas que les parents dont les adolescents adhèrent à ce mouvement s'inquiètent. Il ne s'agit que d'un phénomène de mode, affirme le Dr Chamberland. Mais là où Kimveer Gill dépasse clairement les normes, c'est sur son blogue où on le voit pointer fièrement la caméra avec une arme prohibée. Cela dénote clairement que la personne est en train de déraper.

Selon le professeur de sociologie à l'Université de Montréal, Éric Lacourse, qui connaît bien la culture gothique, ce n'est pas ce mouvement qui a enseigné la violence à Kimveer Gill. C'est plutôt «une combinaison de grand désespoir, d'isolement et de haine féroce envers la société en général qui a poussé le jeune homme à agir de la sorte. Un grand désespoir surtout puisqu'il savait très bien qu'il n'allait pas s'en tirer et qu'il allait mourir», soulève-t-il.

Mais quelle impulsion l'a poussé à déchaîner sa haine ce mercredi 13 septembre au collège Dawson? Le fait d'avoir consommé de l'alcool, du whiskey, le matin même, comme il l'a relaté sur son blogue, a sûrement facilité le passage à l'acte, souligne le Dr Chamberland. Peut-être aussi avait-il connu des frustrations les jours précédents. Mais en raison de l'emprise de la maladie, la mort revêtait à ses yeux une symbolique toute particulière qui lui pouvait lui permettre d'avoir accès à une vie meilleure.

Contrairement au tueur en série de Washington, en 2002, qui cherchait à abattre le plus grand nombre de personnes sans se faire prendre, Kimveer Gill semblait n'avoir rien prévu d'autre que sa propre mort. En l'occurrence, tel qu'inscrit sur son site, il désirait mourir criblé de balles. Le fait qu'il se soit vengé contre la société, sans chercher à fuir les policiers mais en se suicidant, confirme qu'il voyait dans son geste d'une violence inouïe «un genre d'apothéose, un signe de puissance». Son message voulait dire: «vous m'avez toujours traité comme un rien du tout, mais regardez tout le mal que je suis capable de faire, je suis puissant.»

Pourquoi avoir défoulé sa colère dans un établissement scolaire? Selon le Dr Gilles Chamberland, Kimveer Gill a voulu s'attaquer à ceux qu'il enviait le plus et qui, par le fait même, lui faisaient le plus mal: des jeunes en santé, comme lui, mais qui réussissent et s'épanouissent, qui sont heureux et ont un avenir. Cette image, à l'opposé de la sienne, lui était devenue totalement intolérable.

Les actes de violence sont commis en grande majorité par des hommes âgés entre 15 et 30 ans, fait remarquer pour sa part le Dr Louis Morissette, médecin psychiatre à l'Institut Pinel. Et les écoles représentent un des principaux lieux de vie pour les jeunes de 15 à 25 ans. C'est donc là qu'ils connaîtront la plupart de leurs frustrations et de leurs déceptions. C'est pourquoi ceux qui, comme Kimveer Gill, laissent exploser leur rage, le font contre le lieu d'où provient leur malaise. «Ils agissent sur ce qu'ils perçoivent comme responsable de leur malaise.»

Pourquoi Kimveer Gill a-t-il retenu le Collège Dawson comme cible? Sa petite amie y étudiait peut-être ou avait a-t-il été refusé à l'admission. «Le prétexte nous apparaîtra probablement tout à fait banal», affirme le Dr Morissette.

Replié dans son monde, ce jeune homme se sentait vraisemblablement tout petit, un presque rien. En mal de reconnaissance, il espérait devenir enfin puissant à travers une action spectaculaire, sanglante et visible. Et ce, même si le prix à payer pour obtenir enfin la gloire était la mort.

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