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L'entrevue - La montée de l'ADQ, phénomène générationnel ?

Antoine Robitaille   21 octobre 2002 
Vincent Lemieux — Photo: Archives Le Devoir
Vincent Lemieux — Photo: Archives Le Devoir
En 1986, Vincent Lemieux se penchait savamment, dans un texte sur les «partis générationnels»* qui ont fait basculer l'histoire politique du Québec: les libéraux de Laurier, l'Union nationale de Duplessis, le Parti québécois de Lévesque. À partir de son approche axée sur les générations, il se risquait à quelques pronostics. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'à la lumière des changements politiques actuels, la prescience du professeur émérite de l'Université Laval impressionne.

Il y a 16 ans, Lemieux écrivait: «La prochaine élection de réalignement au Québec ne viendrait pas avant le début du prochain siècle.» Et puis il a cette prédiction. Les bras nous en tombent tant elle semble décrire l'Action démocratique du Québec, qui n'existait pas à cette époque où Robert Bourassa commençait son deuxième règne, où le lac Meech n'était encore qu'un lac, où l'URSS existait encore: «Selon l'approche générationnelle, le parti de la génération future se définirait [É] contre la formule de gouverne de la génération précédente. Il serait donc non nationaliste et non interventionniste. À moins que, comme dans les années 1960, un des deux éléments de la formule soit récupéré, en l'occurrence le nationalisme, et que se forme une espèce de nouvelle Union nationale, combinant la foi nationaliste avec le parti pris pour le secteur privé.»

Lunettes au bout du nez, bien assis dans son bureau du pavillon De Koninck aux murs couverts de vieilles affiches de colloques, de cartes électorales épinglées les unes par-dessus les autres, Vincent Lemieux esquisse un sourire satisfait, mais empreint de modestie: «Je suis assez fier de cette dernière phrase.»

Il faut demeurer prudent, insiste-t-il. La prédiction politique est un sport dangereux. Presque une loterie. Dans son fameux texte, il prenait d'ailleurs soin d'écrire: «Ce ne sont là que des spéculations, qui seront probablement contredites par les jeux toujours imprévisibles de la politique.»

Si les prédictions s'avèrent parfois, on les regrette la plupart du temps. Vincent Lemieux fait remarquer par exemple qu'il y a tout juste un an, le collègue Michel David a pu écrire dans nos pages — et il n'était certainement pas le seul à le penser— que l'ADQ n'avait «pas une chance sur un milliard de former le prochain gouvernement» (Le Devoir, 23 octobre 2001). Commentaire de Lemieux: «Il faut toujours faire attention à nos mots. "Pas une chance sur un milliard", Michel y était allé un peu fort!»

Réalignement

Le risque est toutefois à peu près nul d'annoncer dès maintenant que la prochaine élection au Québec sera très importante. Et Lemieux n'hésite pas. Le qualificatif qui lui vient spontanément? Celui de «réalignement». C'est-à-dire ces élections rares et particulières où un parti, mobilisateur d'une nouvelle génération, parvient à remplacer celui qui était porté par une génération précédente.

Le phénomène ne se serait produit qu'à trois reprises dans l'histoire politique du Québec. D'abord en 1896, lorsque Laurier vint à bout des conservateurs. L'action se passe sur la scène fédérale mais à l'époque, explique Lemieux, la politique provinciale et fédérale est extrêmement enchevêtrée. Bref, on peut y voir un phénomène québécois. Deuxième réalignement: celui qui finira par installer au pouvoir l'Union nationale de Duplessis. Enfin, dernier réalignement en date: la graduelle ascension du Parti québécois au pouvoir, de 1970 à 1976, et la disparition de l'Union nationale.

En 1986, Vincent Lemieux observe que «les conditions semblent remplies pour l'apparition d'une nouvelle génération». Passant de l'analyse au souhait, il insistait même «sur la nécessité de l'existence d'un parti mobilisateur pour qu'une nouvelle génération prenne forme».

Il fallait sortir de la stagnation politique, disait-il. Mais comment? D'une part, la «vivacité» de la génération péquiste semblait «s'être tarie», phénomène du reste fatal et que toute génération ne peut éviter. D'autre part, «ni le Parti libéral, ni les petits partis existants n'apparaissent capables [É] de devenir le véhicule d'une génération politique nouvelle».

Élection ou période

2003 pourrait donc être cette élection de réalignement entrevue par Lemieux dès le milieu des années 80. Il précise toutefois une chose: «Il serait peut-être plus juste de parler de période de "réalignement", qui peut s'étendre sur plusieurs années. Rappelons-nous que l'Union nationale, en 1935, vient tout près d'avoir la majorité des sièges. Ils l'ont en 1936, mais avec la guerre, en 1939, les libéraux reviennent en force. L'UN se trouve alors dans l'opposition et c'est finalement en 1944 que le réalignement se conclut.» Quant au PQ, il naît en 1968, fait élire quelques députés en 1970 et en 1973. Le réalignement n'aboutit qu'en 1976.

Du printemps 2002 jusqu'à la semaine dernière, tout annonçait un quatrième réalignement brutal, opéré en une seule élection. Mais depuis le sondage Léger Marketing-Le Devoir-The Globe and Mail du 17 octobre, qui indiquait un recul de l'ADQ, s'ouvre la possibilité d'un réalignement plus progressif. «Il est possible que le vote de l'ADQ se tasse encore, dit Vincent Lemieux. Mais, personnellement, je serais étonné qu'aux prochaines élections il ne soit pas le parti qui obtienne le plus de votes. Je ne veux toutefois pas en dire plus.»

L'ADQ est-elle le «parti générationnel» qu'il appelait de ses voeux en 1986? (Lemieux ne semble pas tellement priser le néolibéralisme du programme du parti présidé par son collègue Guy Laforest.) Reste que l'ADQ semble pour le moment recueillir l'appui qu'il faut pour se classer comme tel. De plus, il a un trait marquant en commun avec deux des derniers «partis générationnels»: comme l'Action libérale nationale et le Parti québécois, il naquit en quelque sorte de la cuisse du Parti libéral, grâce à des transfuges qui en émanaient. (Comme Lévesque, Dumont a quitté le Parti libéral.)

Circonspect, le professeur évoque la possibilité que le prochain réalignement se fasse donc graduellement. Après les élections de 2003, les partis vont redéfinir leurs plateformes; des chefs risquent bien de partir. «Il n'est pas impossible que certains éléments du PQ passent à l'ADQ, même si ça apparaît assez improbable aujourd'hui. Pourquoi Joseph Facal, par exemple, ne se retrouverait-il pas un jour à l'ADQ?»

Au reste, l'ADQ pourrait-elle disparaître? Rappelons-nous que le dernier parti dont le nom commençait par Action, l'Action libérale nationale de Paul Gouin, a largement contribué au deuxième réalignement de l'histoire politique du Québec, dans les années 30, mais qu'il s'y est en quelque sorte perdu. «En 2007, en 2010, l'ADQ sera-t-elle encore là ou y sera-t-elle avec autre chose?» note Lemieux.

Évoquer la disparition de l'ADQ peut surprendre. Mais celle du Parti québécois? C'est sans contredit, dans le grand chambardement qui s'annonce, la formation qui est le plus menacée, aux yeux de Lemieux. «La formule du Parti québécois, faite de souverainisme et d'étatisme, ne semble plus mobiliser les électeurs.» Si «l'amour dure trois ans», comme le prétend le romancier Frédéric Beigbeder, la formule des générations politiques, elle, semble tenir «plus ou moins 35 ans», note Lemieux, chiffres en main, comparant la durée de l'Union nationale et du Parti québécois. Quant au Parti libéral, malgré le fait qu'il sera profondément bouleversé par une défaite électorale, il bénéficie encore de sièges presque garantis dans l'ouest de Montréal.

Par ailleurs, l'ADQ est l'un des premiers dans l'histoire des réalignements à mettre «le nationalisme en veilleuse», note Lemieux. Mais, selon lui, «s'il forme le gouvernement, je prédis qu'il va devenir nationaliste. Surtout lorsqu'il commencera à avoir affaire au fédéral». Quelle formule de nationalisme? «Ça reste à voir.»

Mode de scrutin

Un élément qui pourrait tout chambarder, bien entendu, c'est un éventuel changement du mode de scrutin. Les analyses de Lemieux se fondent sur un contexte de «bipartisme», c'est-à-dire où les forces politiques tendent constamment à assurer l'existence de deux grands partis politiques et à éliminer les tiers.

L'adoption d'un scrutin de type proportionnel mixte favoriserait la survie ou la naissance de tiers partis, qui pourraient alors modifier les prédictions du professeur. Lemieux, qui participe au Mouvement pour une démocratie nouvelle, lequel s'est donné pour mission de militer en faveur d'un tel changement, garde espoir, mais demeure réservé.

Au début des années 80, il avait oeuvré à l'élaboration d'un modèle québécois d'un mode de scrutin en partie proportionnel. D'atermoiements en reports, le gouvernement du Parti québécois avait finalement abandonné ce projet. Même si l'ADQ promet, une fois au pouvoir, de passer à l'action, Lemieux insiste pour dire que rien n'est gagné d'avance en cette matière. «Pour un député, il n'y a pas de meilleur mode de scrutin que celui qui l'a fait élire.»

Évidemment, tout cela n'est que spéculations! Loterie? Un peu, mais comme le dit son ancien directeur de recherche, l'académicien René Rémond, si la politique est imprévisible, elle demeure intelligible et on peut en dire autant du politologue que de l'historien qui est en mesure, «en chaque circonstance, d'opérer le partage entre ce qui est héritage et vient du plus lointain et ce qui est irruption de la nouveauté, irréductible aux antécédents et peut-être annonciateur de changement».

arobitaille@sympatico.ca

* L'État et les jeunes, sous la direction de Fernand Dumont, dans Une société des jeunes?, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1986, pp. 325 à 335.






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