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Le FFM rend hommage à Bruno Ganz - Entre l'ange, la bête et l'errant

Odile Tremblay   28 août 2006 
«Je cherche la poésie des personnages, dit Bruno Ganz. Les héros qui ne sont pas aspirés par la normalité sont toujours plus intéressants que les autres. Je ne veux pas dire qu’Hitler ait été poétique, mais bizarre, à coup sûr.»
Photo : Pascal Ratthé
«Je cherche la poésie des personnages, dit Bruno Ganz. Les héros qui ne sont pas aspirés par la normalité sont toujours plus intéressants que les autres. Je ne veux pas dire qu’Hitler ait été poétique, mais bizarre, à coup sûr.»
Une humanité, une simplicité aussi, et ce type de visage caméléon qui se prête à tous les contours psychologiques. Allez vous étonner que Bruno Ganz ait pu pénétrer la peau de l'ange comme celle du démon...

Dans Les Ailes du désir de Wim Wenders, il fut en 1987, cet ange amoureux d'une trapéziste à Berlin, qui troqua ses ailes pour un amour humain. En 2004, il incarna l'Hitler de fin de vie dans La Chute d'Oliver Hirschbiegel. Passant du blanc au noir.

Le FFM consacrait hier un hommage au grand acteur suisse. Coup de chapeau qui nous vaut la rencontre avec ce brillant interprète, étoile des plateaux et des planches.

À quoi carbure ce comédien culte? «Je cherche la poésie des personnages, précise-t-il. Les héros qui ne sont pas aspirés par la normalité sont toujours plus intéressants que les autres. Je ne veux pas dire qu'Hitler ait été poétique, mais bizarre, à coup sûr.»

Ce Zurichois est né en 1941 dans un milieu modeste. Ses étranges goûts artistiques laissaient d'ailleurs ses parents perplexes. Le théâtre fut sa passion première, tôt embrassée, jamais abandonnée, malgré le succès à l'écran.

La vraie poésie, Bruno Ganz révèle la trouver dans un théâtre vide, où rien n'existe encore, mais où tout demeure possible. L'acteur entre en scène, capable à lui seul de créer un univers. «Il n'a qu'à prétendre "je suis une montagne", et l'illusion peut devenir réalité.»

Au cinéma, le Français Éric Rohmer le lança vraiment en 1976 en lui offrant un rôle marquant dans La Marquise d'O. Puis il s'engouffra dans la vague allemande des années 70, Wenders (L'Ami américain), Schlondörff (Le Faussaire) Reinhard Hauff (Le Couteau dans la tête) Werner Herzog (Nosferatu, le fantôme de la nuit).

«La Suisse est un petit pays dont les gens sortent beaucoup, dit-il. De fait, Bruno Ganz a souvent pris le large avec ses personnages en errance. «Je joue parfois des héros contemplatifs. C'est ce que je suis moi-même.»

On l'a donc retrouvé marin mélancolique à Lisbonne, magnifique d'intériorité déambulant à travers Dans la ville blanche d'Alain Tanner, malade en fuite dans L'Éternité et un jour du Grec Théo Angelopoulos, palmé d'or à Cannes.

En 2004, La Chute abordant les derniers jours du Führer suscita une pluie de controverses, tout en remplissant les salles. Trop humain, cet Hitler qui gardait une part de courtoisie? Son interprète se dit fier de son incarnation, qu'il juge adaptée à la réalité de l'histoire. À ses yeux, il était plus facile pour un acteur suisse de camper Hitler qu'à un Allemand ployant sous le poids d'une culpabilité nationale jamais évacuée.

«Ce personnage était une construction et un vrai défi pour moi, dit-il. J'aurais eu honte du rôle s'il avait été vraiment récupéré en Allemagne par les néonazis, mais ces tentatives de définir La Chute comme une apologie du nazisme ont tourné court.»

Pour Bruno Ganz, qui a étudié le Führer sous toutes ses coutures, Hitler était un homme dépourvu de pitié, d'une brutalité infinie, dévoré par une ambition démesurée, qui possédait aussi des côtés humains. «On l'a capté à une époque de sa vie où il mentait à tous, alors que son armée était en déroute et qu'il refusait de l'admettre. Cet homme n'était pas qu'un minable et un assassin. Il avait aussi redonné foi aux Allemands, trop écrasés par la défaite de la Première Guerre. Comment fit-il pour convaincre les Allemands qu'il était le seul chef capable de les mener à la victoire? C'est ce qui me fascinait chez lui.»

À l'heure et à l'âge des hommages, le comédien suisse jette un oeil rétrospectif sur sa carrière. Ça l'embête toujours de voir une oeuvre nationale comme Vitus de Fredi M. Murer (le film dans lequel il joue est projeté au FFM) s'incliner aux guichets suisses devant l'écrasante concurrence de Pirates des Caraïbes. «Mais je suis fou de comparer. On ne se bat pas avec les mêmes armes.»

Dans son propre parcours, il a connu les productions américaines poussées par l'industrie. Et aussi les oeuvres intimistes européennes, qui se débrouillent avec quelques euros pour un petit lot de spectateurs. «Mais le septième art doit garder le luxe de s'offrir des films comme L'Éternité et un jour d'Angelopoulos. Il n'a pas marché en salles, mais offrait des scènes de grande poésie et des images magnifiques.»

Bruno Ganz vient de terminer à Bucarest le tournage du dernier film de Francis Ford Coppola Youth Without Youth, aux côtés de Tim Roth, d'après une nouvelle de Mircea Eliade. Il joue un médecin dans cette oeuvre qu'il qualifie de fragile et de peu commerciale. «Le nom de Coppola pourra peut-être la propulser en salle.»

Ganz a déjà tâté de la réalisation en 1982 dans Mémoires, à quatre mains avec Otto Sander, abordant les réminiscences de vieux acteurs.

«Je pourrais vouloir me consacrer vraiment à la réalisation, assure-t-il aujourd'hui, mais après avoir vu travailler Coppola, il me semble que j'offrirais un film moyen de plus au cinéma. Il possède cette rare capacité de comprendre un acteur. Je le voyais assis sur une chaise, un écran entre les jambes pour regarder la scène et, dans ce cinéaste qui fit des films si violents (Apocalypse Now, Godfather, etc.) je sentais vibrer l'âme d'un artiste très tendre, très doux, d'un vrai maître.»






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