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Libre-opinion: L'Indonésie sur la brèche à la suite du massacre de Bali

Alex Hill - Chargé de projet pour l'Indonésie à Alternatives  21 octobre 2002 
L'attentat contre les deux discothèques à Kuta sur l'île de Bali est celui qui a fait le plus grand nombre de victimes, très majoritairement des touristes étrangers. Mais deux autres attaques dont une contre le consulat américain auraient pu également avoir de graves conséquences. On parle donc d'une opération de grande envergure. Pourtant depuis le début de l'enquête en Indonésie, très peu d'informations ont été révélées.

Il semble que la volonté du gouvernement de Mme Megawati Soekarnoputri est de faire porter le blâme sur des groupes extérieurs à son pays, essentiellement au réseau de al-Qaïda. La presse indonésienne par contre s'interroge car la confusion et le manque d'initiative au niveau de cette enquête ressemble étrangement à ce qui se fait dans d'autres dossiers chauds, que l'on parle des graves conflits dans les régions périphériques (comme Acheh ou West Papua) ou de la corruption et de l'impunité qui profite aux anciens responsables politiques et militaires de la dictature de Suharto.

En fait, le gouvernement actuel continue de nier le fait que certains groupes indonésiens puissent être impliqués, notamment les organisations Laskar Jihad et Jema'ah Islamiyah, dont les liens sont connus avec certains membres de l'establishment indonésien. Selon le magazine Tempo, le gouvernement tente actuellement de «prouver» que l'attentat a été planifié de l'extérieur, alléguant que les explosifs utilisés à Kuta ne sont pas produits en Indonésie.

Les suspects actuellement en détention sont tous originaires de l'extérieur du pays. Présentement, certains dirigeants de Jena'ah Islamiyah sont interrogés, mais il ne semble pas que l'intention est de les accuser. Pourtant durant les derniers mois, cette organisation a été directement impliquée dans des attaques meurtrières contre des civils, en profitant souvent d'une «passivité» complice de l'armée.

Depuis la chute de la dictature de Suharto en 1998, l'Indonésie vogue de crise en crise. La présidente actuelle, Megawati Soekarnoputri, est la quatrième présidente depuis quatre ans et son accession au pouvoir repose sur des alliances fragiles et mouvantes avec d'autres blocs politiques. C'est en bonne partie ce qui l'empêche d'ailleurs de liquider l'«héritage» de la dictature, notamment l'omniprésence dans l'armée non seulement dans les affaires de l'État mais dans l'économie où d'immenses pans de l'activité restent sous le contrôle obscur des factions militaires.

Non seulement ceux-ci empêchent l'Indonésie de «régler ses comptes» avec l'histoire sanglante des derniers 40 ans (dont les deux «méga» massacres, le premier commis dans les années 1960 lors du coup d'état, le deuxième perpétré contre la population de Timor-Est dans les années 1970), mais également bloquent les réformes qui permettraient d'éliminer le gigantesque appareil de corruption que les militaires ont mis en place.

Entre la présidente et l'armée existent d'autres acteurs politiques importants, dont le président du Sénat Amien Rais, qui s'était allié à Megawati l'an passé pour expulser le précédent président, Gus Dur. M. Rais a d'autres cartes dans son jeu, dont le fait qu'il domine l'une des plus grandes associations musulmanes du pays, Muhammadiyad Muslim. Cette association bien implantée dans plusieurs régions du pays entretient des liens ambigus avec les groupes intégristes comme Jema'ah Islamiyah.

La rumeur actuelle dit que M. Rais est en train de préparer son propre assaut vers le pouvoir et qu'il voudrait affaiblir et éventuellement éliminer une présidente qui manque de charisme et de force et dont la popularité repose en grande partie sur le fait qu'elle est la fille du leader renversé par les militaires en 1965. Comme par hasard, Bali est la région du pays où la présidente possède le plus d'assise politique.

Dans la foulée des attentats du 12 octobre, il est prévisible que l'économie de l'île sera durement éprouvée car celle-ci dépend beaucoup du tourisme. Cela pourrait être un facteur d'affaiblissement important pour Megawati. Les intégristes pour leur part ont connu une croissance importante ces dernières années, et ce pour plusieurs raisons. D'abord, l'économie indonésienne a quasiment implosé: fuite des capitaux, fermeture d'entreprises, croissance phénoménale du chômage, exode rural, etc. Tout cela constitue un terrain fertile pour des groupes qui non seulement promettent un monde utopique mais aussi prennent souvent le relais de l'État dans le domaine social. Plusieurs des mosquées associés au Jema'ah Islamiyah sont en effet très actives en tant que centres d'assistance sociale, écoles, cliniques, etc.

Les intégristes ensuite ont été abondamment utilisés pour intensifier les tensions ethniques et religieuses dans certaines régions, notamment les Moluques, West Papua et Aceh, où des minorités non musulmanes ou ethniques cherchent à s'autonomiser du pouvoir central. Une porte de sortie politique face à ces crises, via la négociation d'une plus grande autonomie régionale, fait peur à certains secteurs de l'État et surtout de l'armée.

Des militaires en effet jouent un rôle très important dans le pillage des ressources dans ces régions périphériques où abondent le pétrole, les minerais, les produits de la forêt et de l'agriculture, etc. Les intégristes en affrontant ces communautés au nom de la défense de l'Islam font ainsi le jeu des secteurs «durs» qui bloquent tout processus de modernisation.

L'Indonésie n'est pas le seul pays à passer une période d'instabilité. Dans une large mesure par exemple, les convulsions qui traversent les Philippines relèvent de contradictions similaires. De multiples manières, ces pays du sud-est asiatique qui étaient présentés par les architectes du néolibéralisme mondial comme des «success stories» à imiter partout dans le monde sont sur la brèche.

Les États sont mal gérés par une classe politique divisée et largement corrompue. Les capitaux qui avaient été attirés par des taux de profit élevés liés à la surexploitation des ressources naturelles et la main-d'oeuvre à bon marché s'avèrent moins intéressés à s'installer à long terme. Et comme des secteurs entiers de la population sont laissés en marge, les «intégrismes» de toutes sortes prolifèrent.

On voit cependant mal dans le paysage actuel une volonté de rupture avec cette évolution. Pire encore, les régimes corrompus utilisent la surenchère de la «croisade contre le terrorisme» pour mettre sur le dos d'al-Qaïda leurs propres inepties. Il se peut très bien que les réseaux de Ben Laden soient actifs dans cette région du monde, mais la vraie question n'est pas là. Les problèmes fondamentaux et systémiques qui se perpétuent font en sorte que cette «inter-pénétration» entre des intégrismes locaux et internationaux est non seulement possible mais inévitable. Tant que l'on ne sera pas adressé à ces causes, l'avenir de l'Indonésie et des pays de la région demeurera incertain.
 
 
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