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Intraduisible

Josée Boileau   5 août 2006 
La cause du français au Québec a refait surface ces derniers jours à la faveur d'une curieuse conjonction: le décès de Jean-Paul Desbiens et la tenue des Outgames à Montréal. Les réactions ont été nombreuses: parlons-nous mieux français qu'il y a 40 ans? le parlons-nous tout court? Le débat actuel est-il le signe d'un réveil ou le constat d'un déclin?

Il y a belle lurette que la question de la langue n'avait suscité autant de courrier dans les médias, un phénomène d'autant plus remarquable qu'il survient dans la langueur de l'été et au milieu de la fureur de l'actualité internationale. La mort du frère Untel aurait pu être l'occasion d'un simple salut à un homme du passé, elle a au contraire redonné une nouvelle jeunesse à certains de ses écrits.

Or, dans la même semaine s'ouvraient les Outgames, une appellation semble-t-il aussi peu traduisible en français que la flopée de marques de commerce et de noms d'établissement anglais qui tissent l'univers de la consommation au Québec, et que plus personne ne remarque. On a toutefois rapidement constaté que ce nom de Outgames ne tenait pas qu'à un plaisant jeu de mots intraduisible, mais relevait plutôt d'une franche indifférence et d'un laxisme certain. Comment expliquer autrement l'omniprésence de l'anglais entourant la cérémonie d'ouverture des jeux la fin de semaine dernière, tant lors de sa préparation que lors de sa présentation? Même les pancartes identifiant les délégations ne s'affichaient qu'en anglais.

La cérémonie de clôture, ce soir, aura-t-elle corrigé le tir? La seule présence, plus forte, d'artistes francophones permet de l'espérer, mais le malaise reste. L'utilisation de l'anglais n'a-t-elle pas, au cours de ces jeux, été expliquée par un souci d'efficacité? La fierté d'être soi gobée par la pseudo-compréhension universelle... comme il y a 40 ans.

Mais de quelle fierté s'agit-il, pouvait-on aussi se demander en relisant Jean-Paul Desbiens, quand ce dernier pourfendait le joual. On ne refera pas ici le débat des Belles-Soeurs, celui des classes sociales et des niveaux de langue. On peut reconnaître la langue populaire, la mettre en scène, en jouer. Mais s'y complaire? C'était ce reproche que le frère Untel faisait à sa société, et c'est ce qui n'a pas changé. Au contraire, le respect et la connaissance de l'armature de la langue vont déclinant, comme le constatent les professeurs d'expérience. Mais quelle importance, ce français massacré: «Mes chums, euzôtres, y m'comprennent!», pour reprendre l'anecdote racontée cette semaine par l'une de nos lectrices, enseignante.

Évidemment, le nouveau jargon utilisé par les jeunes pour clavarder accentue ce phénomène: on écrit au son, les mots sont ramenés à une lettre ou deux — souvent sur la base de leur version anglaise —, la ponctuation n'existe plus, encore moins les phrases complètes. Et surtout, surtout, on ne se relit jamais!

Ce qui est inquiétant, ce n'est pas cette nouvelle forme d'expression en soi, c'est qu'il s'agit de la seule forme d'écriture que les jeunes pratiquent en dehors de la sphère scolaire. Or ces écrits syncopés, tronqués, sont en complète rupture avec le dur et long apprentissage du français à l'école. Il ne reste plus dès lors à celle-ci qu'à s'ajuster, de peur de voir quasiment des classes entières échouer.

Et puis on cible l'école, alors que tout le monde a baissé les bras. La mairesse de Québec, Andrée Boucher, a de nouveau frappé les esprits cette semaine en disant souhaiter imposer des examens de français aux futurs policiers et fonctionnaires de sa ville. «Ce serait normal qu'on puisse me rédiger un message sans fautes!», a expliqué la mairesse, qui ciblait en particulier son service des... communications!

Ah, madame Boucher et son obsession des fautes, ont dû de nouveau soupirer, sans sympathie aucune, ceux qui ont déjà travaillé avec elle. Le fait qu'elle renvoie à leur auteur des textes où les fautes d'orthographe étaient soulignées fut même déjà décrit comme l'une des caractéristiques de son style de gestion autoritaire!

Hélas, si les erreurs de calcul sont des marques d'incompétence dans le milieu professionnel, ce n'est pas le cas des fautes de français, même pour ceux dont le travail implique de rédiger des notes ou des rapports. Quel incitatif les jeunes, dès lors, ont-ils pour se corriger, puisque les employeurs font comme l'école: ils ferment les yeux.

Et dans ces mailles trop lâches, l'anglais, si facile à apprendre, si amusant à parler, si efficace pour communiquer, continue de s'infiltrer. Alors on manque de vocabulaire pour traduire Outgames et on manque même de mots pour s'en indigner.
 
 
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  • Michaël Jarvis
    Inscrit
    samedi 5 août 2006 14h41
    les Québecois menacent la langue française
    J'ai lu, il y a plusieurs années, dans une histoire d'Irlande (et quelle triste histoire, s'il y en a une) que la plus grande menace à une langue ne vient pas de ceux que ne la parlent pas mais de ceux qui la parlent.

    Selon Mme. Boileau [...] l'anglais, si facile à apprendre, si amusant à parler, si efficace pour communiquer continue de s'infiltrer. Voilà que résume le problème linguistique au Québec.

    Les francophones passent trop de temps à vouloir se montrer capables de s'exprimer en anglais au detriment de leur capacité de s'exprimer en français. Demandez à n'importe quel nouveau venu au Québec à quelle langue accordent les québecois le plus d'importance. Je suis certain que le quasi unanimité des réponses serait: l'anglais.

    Que tu t'exprimes dans un français légèrement accentée, on te répondra en anglais. Quel est le message que les francophones vehicule aux non francophones en faisant ainsi? Que la langue française est nulle, qu'elle ne vaut pas la peine d'être parlée?

    J'entends souvent que tout cela est dû à un sentiment d'infériorité face à l'anglais. Aux dires du Webster's College Dictionary, plus de 65% du vocabulaire anglais vient de la langue française. À quoi se sentir inférieur?

    J'entends aussi que tout le monde roule en anglais. Et puis? Le monde, à un moment donné, roulait en grec, ou latin ou arabe ... ce n'est pas une raison d'abandonner la langue que nous parlons.

    Il y a deux modèles historiques que nous pouvons suivre: celui des irlandais qui ont abandonné leur langue en faveur de l'anglais ou les grecs qui ont gardé leur langue face aux turques.

  • Olivier Roy-Baillargeon
    Abonné
    dimanche 6 août 2006 14h43
    M-E-R-C-I
    Je manque même de mots pour vous exprimer ma satisfaction à la lecture de votre éditorial!

    Je n'utiliserai donc que le plus approprié de tous : MERCI.

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