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Vertige à la pompe

Bernard Descôteaux   4 août 2006 
Pétro-Canada cherche à travers des «clips» sur le prix de l'essence diffusés dans Internet à contrer les préjugés dont elle se dit victime. Elle a bien raison de vouloir expliquer car le pauvre consommateur a littéralement le vertige lorsqu'il fait le plein du réservoir de son automobile, surtout quand il se rappelle que cette pétrolière a réalisé en 2005 un profit net de 1,8 milliard $ sur des revenus de 17 milliards $.

Qu'on soit à une station de Shell, Esso, Irving, le même vertige nous atteint. Toutes ont enregistré en 2005 des profits records. Les 250 principales pétrolières mondiales ont totalisé l'an dernier des bénéfices de 243 milliards d'euros, rapportait en début d'année l'AFP, citant la maison de courtage Aurel Leven. C'était 35 % de plus que l'année précédente. Le baril de pétrole étant toujours à la hausse, 2006 sera aussi une très bonne année.

De tels profits réjouissent les actionnaires, mais ils ont des répercussions directes sur le portefeuille des consommateurs individuels et des entreprises, tout particulièrement les compagnies de transport. Même Postes Canada ajoute désormais une surtaxe pour l'essence consommée pour livrer les colis. L'iniquité de la situation est durement ressentie par ceux qui en bout de ligne génèrent tous ces bénéfices, prisonniers qu'ils sont de leurs besoins en pétrole. Quelle que soit la chanson que les pétrolières leur chanteront, ils resteront sceptiques.

Les pétrolières canadiennes disent que les fluctuations du prix de l'essence échappent à leur contrôle. Il faut prendre en compte, soutiennent-elles, la demande sans cesse croissante du pétrole, notamment dans les économies émergentes de l'Inde et de la Chine, ainsi que la spéculation dont l'or noir est désormais l'objet, laquelle profite des crises et des guerres sévissant dans les grandes régions productrices de l'or noir. Quant à l'essence, les raffineurs canadiens suivent les prix américains qui sont fixés sur le Nymex à New York au gré de l'offre et de la demande. Or, comme les raffineries n'arrivent pas à répondre à la demande, les prix s'envolent sur cette bourse des produits pétroliers. Quant à investir dans de nouvelles raffineries pour contrer la sous-capacité actuelle, les pétrolières hésitent en raison des coûts et de leur crainte que la consommation chute lorsque ces nouvelles installations entreraient en opération.

Ces explications, si rationnelles soient-elles, sont un peu courtes. Rien n'oblige les pétrolières canadiennes à suivre les prix du Nymex, si ce n'est leur crainte de voir des distributeurs américains s'approvisionner au Canada. Comme on n'en a pas fait l'expérience, on ne sait pas si ce serait le cas. La vraie raison est ailleurs, probablement dans la volonté de faire les profits les plus élevés possibles pendant que la manne passe. Ce dont on peut les soupçonner, c'est de ne pas faire tous les efforts pour contenir les prix.

Pour savoir vraiment ce qu'il en est, il faudrait pouvoir soumettre la question à un organisme indépendant. Or il n'en existe pas actuellement. La mise en place d'un office de surveillance du prix du pétrole, que conservateurs, bloquistes et néo-démocrates réclamaient lors de la première flambée des prix de l'essence en 2004, s'impose plus que jamais, tout comme il est nécessaire de renforcer le Bureau fédéral de la concurrence pour lui permettre de déclencher des enquêtes. On veut bien croire les pétrolières lorsqu'elles disent qu'il n'y a pas complot de leur part, mais on aimerait que ce soit d'autres qu'elles qui le disent.

bdescoteaux@ledevoir.ca
 
 
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