Le décès du frère Untel et le débat sur la langue - Laissons le français pur aux puristes
Il paraît que le français va très mal. Plusieurs articles ont porté sur la soi-disant «troublante actualité» des écrits de Jean-Paul Desbiens sur la décadence du français au Québec.
Le débat peut sembler futile pour plusieurs, et il le serait pour moi si ce n'était du problème social, et non pas identitaire, qu'il représente. La position que j'attaque est parfaitement décrite par Christian Rioux lorsqu'il dit que «dans tous les pays du monde, ce sont les élites qui sont responsables de la qualité de la langue, pas le peuple» (Le Devoir, 28 juillet 2006).
Quoi que cela soit vrai, je trouve abject que l'on considère cela comme un état de fait normal et même souhaitable. Et si, selon Christian Rioux et plusieurs autres, la langue et la culture sont presque identiques, cela revient à dire que l'élite doit décider de la «qualité» de la culture, c'est-à-dire, de la culture tout simplement.
Faux principes
Généralement, cette position repose sur trois faux principes:
- La langue est à la base de la pensée. Ainsi, perdre ou appauvrir sa langue, c'est perdre son identité, son intelligence. Si cela est vrai pour plusieurs concepts qui ne représentent pas directement des choses réelles, c'est loin d'être le cas pour la plupart de nos sujets de conversation et de nos débats.
Si avec le frère Untel, tel autre professeur veut témoigner de cet axiome en disant que «ce qui se conçoit bien s'énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément», je répondrai avec Augustin que «la nature de l'homme est d'aimer la vérité sous la forme de mots, non pas les mots eux-mêmes». La langue n'est pas à la base de la pensée, elle est coexistante à la pensée. La preuve en est que les bébés et les animaux pensent et symbolisent. De plus, beaucoup de formes d'art se produisent sans parole et elles ne sont pas pour autant insignifiantes.
- Une culture se définit principalement par sa langue. Sur ce principe, il serait tout à fait ridicule de prétendre faire l'histoire d'un peuple en étudiant uniquement les écrits qu'il a laissés. Une culture est définie par plusieurs autres choses comme la nature des liens familiaux, l'organisation politique et religieuse/scientifique, la culture technologique, artistique, etc.
- Une langue ne doit pas se modifier. Il ne faut qu'étudier l'histoire des langues pour se rendre compte que la «beauté» du français fut produite à l'origine par des «erreurs» de peuples celtes et germains «contaminés» par la langue des impérialistes de l'époque. Cela ne les a pas empêchés plus tard de devenir des Français, fiers de leur langue et de leur culture.
Société divisée
Le «problème du français au Québec» n'est que la mise en place du contrôle de l'élite sur le domaine public. Je ne veux pas dire par là que tout contrôle de la langue se fait consciemment dans le but de restreindre l'accès aux débats publics. Cependant, en appliquant à outrance cette orthodoxie linguistique, on participe à la séparation de la société québécoise entre dirigeants et dirigés. Depuis Aristote, la majorité des linguistes disent que le langage est arbitraire. Quel est donc l'intérêt de corriger un interlocuteur adulte lorsqu'on comprend très bien ce qu'il veut dire? Vous aimez chanter en anglais pour vos enfants? Vous aimez accueillir vos clients en deux langues par un «Hi, bonjour»? Je ne vois pas en quoi cela donne droit aux autres de dénigrer vos habitudes linguistiques.
Malgré toutes les justifications que l'on pourrait apporter à cet intégrisme de la langue, il a la principale fonction de restreindre l'influence des moins éduqués et des moins riches, à moins bien sûr, qu'ils ne «fassent sens».
Statistique Canada rapportait qu'en 1994, 18 % des Québécois âgés de plus de 16 ans ont été classés au niveau 1 d'alphabétisation, c'est-à-dire celui où 80 % des répondants sont capables d'«utiliser les directives sur la bouteille pour déterminer la durée maximale recommandée de consommation d'aspirine». Plus de la moitié de la population fut classée en dessous du niveau 3. Ce qui veut dire, selon les statisticiens, que la majorité des francophones du Canada ne maîtrise pas le français suffisamment bien pour être capable d'évaluer l'opinion de critiques de cinéma.
Laissons le français pur aux puristes et aidons le reste de la population québécoise à participer à l'espace public.
Le débat peut sembler futile pour plusieurs, et il le serait pour moi si ce n'était du problème social, et non pas identitaire, qu'il représente. La position que j'attaque est parfaitement décrite par Christian Rioux lorsqu'il dit que «dans tous les pays du monde, ce sont les élites qui sont responsables de la qualité de la langue, pas le peuple» (Le Devoir, 28 juillet 2006).
Quoi que cela soit vrai, je trouve abject que l'on considère cela comme un état de fait normal et même souhaitable. Et si, selon Christian Rioux et plusieurs autres, la langue et la culture sont presque identiques, cela revient à dire que l'élite doit décider de la «qualité» de la culture, c'est-à-dire, de la culture tout simplement.
Faux principes
Généralement, cette position repose sur trois faux principes:
- La langue est à la base de la pensée. Ainsi, perdre ou appauvrir sa langue, c'est perdre son identité, son intelligence. Si cela est vrai pour plusieurs concepts qui ne représentent pas directement des choses réelles, c'est loin d'être le cas pour la plupart de nos sujets de conversation et de nos débats.
Si avec le frère Untel, tel autre professeur veut témoigner de cet axiome en disant que «ce qui se conçoit bien s'énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément», je répondrai avec Augustin que «la nature de l'homme est d'aimer la vérité sous la forme de mots, non pas les mots eux-mêmes». La langue n'est pas à la base de la pensée, elle est coexistante à la pensée. La preuve en est que les bébés et les animaux pensent et symbolisent. De plus, beaucoup de formes d'art se produisent sans parole et elles ne sont pas pour autant insignifiantes.
- Une culture se définit principalement par sa langue. Sur ce principe, il serait tout à fait ridicule de prétendre faire l'histoire d'un peuple en étudiant uniquement les écrits qu'il a laissés. Une culture est définie par plusieurs autres choses comme la nature des liens familiaux, l'organisation politique et religieuse/scientifique, la culture technologique, artistique, etc.
- Une langue ne doit pas se modifier. Il ne faut qu'étudier l'histoire des langues pour se rendre compte que la «beauté» du français fut produite à l'origine par des «erreurs» de peuples celtes et germains «contaminés» par la langue des impérialistes de l'époque. Cela ne les a pas empêchés plus tard de devenir des Français, fiers de leur langue et de leur culture.
Société divisée
Le «problème du français au Québec» n'est que la mise en place du contrôle de l'élite sur le domaine public. Je ne veux pas dire par là que tout contrôle de la langue se fait consciemment dans le but de restreindre l'accès aux débats publics. Cependant, en appliquant à outrance cette orthodoxie linguistique, on participe à la séparation de la société québécoise entre dirigeants et dirigés. Depuis Aristote, la majorité des linguistes disent que le langage est arbitraire. Quel est donc l'intérêt de corriger un interlocuteur adulte lorsqu'on comprend très bien ce qu'il veut dire? Vous aimez chanter en anglais pour vos enfants? Vous aimez accueillir vos clients en deux langues par un «Hi, bonjour»? Je ne vois pas en quoi cela donne droit aux autres de dénigrer vos habitudes linguistiques.
Malgré toutes les justifications que l'on pourrait apporter à cet intégrisme de la langue, il a la principale fonction de restreindre l'influence des moins éduqués et des moins riches, à moins bien sûr, qu'ils ne «fassent sens».
Statistique Canada rapportait qu'en 1994, 18 % des Québécois âgés de plus de 16 ans ont été classés au niveau 1 d'alphabétisation, c'est-à-dire celui où 80 % des répondants sont capables d'«utiliser les directives sur la bouteille pour déterminer la durée maximale recommandée de consommation d'aspirine». Plus de la moitié de la population fut classée en dessous du niveau 3. Ce qui veut dire, selon les statisticiens, que la majorité des francophones du Canada ne maîtrise pas le français suffisamment bien pour être capable d'évaluer l'opinion de critiques de cinéma.
Laissons le français pur aux puristes et aidons le reste de la population québécoise à participer à l'espace public.
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