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REGARDS SUR UNE AMERIQUE QUI FASCINE - Par le trou de Bitch

Quand une revue se définit comme une «réponse féministe à la culture populaire»

Ivan Maffezzini - Membre du collectif de Conjonctures et professeur au département d'informatique de l'Université du Québec à Montréal, Quatrième texte d'une série de huit  31 juillet 2006 
L'image des États-Unis, que l'ensemble du monde appelle l'Amérique, a été fortement mise à mal depuis les célèbres attentats d'il y aura bientôt cinq ans. Mais parce qu'un pays ne se réduit pas à son gouvernement, des intellectuels ont eu envie de témoigner de leur vision de cette Amérique réelle, rêvée, mythique. Le Devoir offrira tous les lundis de l'été de larges extraits de ces regards croisés.

C'est une question de goût. Et «des goûts... », comme disait ce malin d'Adorno, «il faut discuter». Il y a ceux qui parcourent «plus de 20 000 km pendant presque une année. Du Nord au Sud, de l'Atlantique au Pacifique » et il y a ceux qui préfèrent ne pas ouvrir la porte et, inconfortablement installés, regarder par le trou de la serrure pendant des décennies.

Je ne sais pas si les États-Unis sont grands ; ce que je sais, c'est qu'ils sont très étendus et que 20 000 km sont peu de chose. Je ne sais pas si les États-Unis sont jeunes ; ce que je sais, c'est qu'une décennie est peu de chose pour un État mais qu'elle pèse assez lourd sur les épaules des gens.

C'est vraiment une question de goût.

Heureusement que mes goûts n'ont pas la folie des grandeurs et qu'ils ont un penchant presque maladif pour les petites choses : pour le poil que la manche ne cache ; pour le cri de douleur qui écrase ou pour celui d'amour qui élève ; pour les détails délaissés qui ajoutent de fragiles images aux images fugitives ; pour le détail qui libère le rêve.

Depuis quelques années, mon trou préféré pour observer les État-Unis est celui assez spécial de Bitch, revue américaine qui se définit comme une «réponse féministe à la culture populaire».

Tous les trous — si «trou» est une métonymie pour ce qu'il y a derrière, surtout derrière le trou de la serrure — sont spéciaux ; mais celui de Bitch l'est spécialement. Pour s'en convaincre, il suffit de regarder quelques scènes que le hasard a choisies.

Les tours

Les avions islamistes ont fait deux énormes trous dans les tours jumelles qui, à leur tour, ont laissé un trou, non moins énorme, qui prétend être le centre du monde. Et à partir de ce centre, on s'affaire à régler les problèmes du monde en en créant ainsi d'autres, pas nécessairement plus simples. Ce qui n'est qu'une confirmation de la loi du pessimisme général: «Les problèmes ne se créent ni ne meurent: ils se transforment».

La revue Bitch ne pouvait pas rester indifférente et ne l'a pas été. Elle a abordé l'événement avec une extrême honnêteté comme le montre l'éditorial du numéro de l'hiver 2002: «Nous n'avons jamais été un magazine d'analyse de l'actualité. Nous n'en avons ni les ressources ni les capacités [...] Il y a une quantité effarante d'analyses médiocres autour de nous, et la dernière chose que nous aimerions faire c'est d'en ajouter. [Mais puisque tout est filtré par les médias] un sain scepticisme sur le travail des médias [...] est ce qui nous semble vraiment important ces jours-ci.»

Mais une fois cela affirmé, que faire? Se taire? Sans doute pas. Pour montrer que la revue n'acceptait pas l'opposition entre ou «vous êtes avec nous (Bush)» ou «vous êtes des terroristes», la section «Appel-à-l'action» qui paraît dans chaque numéro est devenue «Vivre avec 9-11: manuel de survie», où l'on retrouve les adresses et les URL de différentes associations qui s'opposent à la vague Bushienne si bien amplifiée par les médias: American-Arab Antidiscrimination Committee, Common Dreams Newscenter, The Electronic Intifada, War Resisters league...

Comme quoi on peut être féministes — et même lesbiennes! — et ne pas être centrées que sur la lutte contre la phallocratie et le discours phallocratique, comme sont censées l'être les féministes américaines.

Porno

Lorsqu'un magazine publie une entrevue, on peut présumer que la rédaction partage quelques-unes des idées de l'interviewée et, si ce n'est pas le cas, qu'elle estime que ses idées sont assez intéressantes pour que les lectrices les partagent.

Dans ce cas-ci, l'interviewée est Carly Mine, une journaliste qui a passé trois ans dans le milieu du cinéma porno et qui vient de publier un livre intitulé Naked Ambition. Dans l'entrevue, on ne s'intéresse pas, comme on nous y a habitués, aux effets de la porno sur les spectateurs mais à ses effets sur les femmes qui jouent dans les films.

Ainsi la première question: «Quel est le plus grand changement que vous avez vu dans l'industrie de la porno qui contribue à rendre les femmes plus fortes?» pourrait faire croasser même un mec qui semble ne pas avoir en grippe les féministes: «Pas encore ces histoires de pour et contre la porno! Y en a marre de ces féministes radicales américaines plus puritaines que leurs papas, s'opposant à quelques féministes écervelées qui jouent hard pour impressionner les bien-pensantes.» Mais l'entrevue est loin de l'image stéréotypée de la féministe américaine bornée, et il est difficile de trouver des stéréotypes derrière le trou de Bitch à propos duquel on peut tout dire excepté qu'il est proprement alésé.

Au début de l'entrevue, il y a une mise au point importante, trop souvent oubliée par ceux qui clabaudent contre la porno: il est vrai que les actrices porno ont parfois été violées, mais cela est vrai aussi de comptables rangées, de professeures engagées, et d'écrivaines contestatrices, comme de «grandes» actrices de Hollywood. L'un ne justifie pas l'autre, bien sûr. Mais il est trop facile de trouver une cause qui justifie tout: surtout si cette cause permet de bien encadrer, dans une tête chercheuse d'ordre, ce qui est difficilement ordonnable.

Le viol et la violence... on est tous, et surtout toutes, contre. «Mais il y a violence et violence!», nous fait-on comprendre dans Bitch. Une actrice que son partenaire tire par les cheveux pendant qu'il l'encule, c'est peut-être violent et peut être que non. Si l'actrice semble trouver du plaisir, peut-être qu'elle en trouve, peut-être que non. Ce n'est pas parce que la jouissance de la femme est moins facile à saisir qu'elle n'existe pas, même dans des situations abracadabrantes! Il y a bien sûr des limites, mais les limites sont souvent dans le regard de celui qui regarde.

Ce qui est certain, c'est qu'aux États-Unis, pour les femmes qui lisent Bitch, il n'y a pas de danger de se faire endoctriner ou, pour rester dans le sujet, de se faire enculer par une doctrine — comme dans bien des magazines, radicaux ou populaires, américains ou du vieux continent.

N'est-ce qu'une poupée?

On n'a pas besoin du trou de Bitch pour apercevoir, dans le lointain Orient, les restes de la vieille Porte et, tout autour, des milliers des cadavres disséminés parmi les pierres asséchées et les palmiers pleureurs. Des morts qui ne sont même pas dans le trou. Mais, dans un tel schéol, comment est-il possible de se mettre martel en tête pour une poupée ? Oui, c'est possible et c'est ce que fait Bitch. Si on ne veut pas faire le jeu des fous de Dieux (lire islamistes et Bush), on ne peut pas se faire écraser par le poids de ces corps qui furent vivants, jusqu'à ce que la folie des uns et l'économie des autres se donnent la main.

Voilà, je vois une fillette de Damas qui habille Fulla, une autre qui la traîne par une patte, une autre qui la change, une autre qui la peigne... des fillettes vivantes et des Fulla partout.

Fulla est la Barbie syrienne que certaines voient comme un moyen utilisé par les intégristes pour conditionner un peu plus les jeunes filles et d'autres comme un moyen de se libérer de l'impérialisme culturel de l'Occident. Bitch la voit comme une «pression culturelle pour se conformer à un rôle de femme extrêmement limité».

Est-il nécessaire d'ajouter que l'on peut y voir aussi l'illustration que tout est marchandise (n'y a-t-il pas le Coca Cola musulman, Musu cola, ou quelque chose du genre?). Suis-je monomaniaque ou est-ce impossible, dès que l'on lâche la bride aux neurones, de ne pas retourner à l'étable des marchands ? Ces marchands, pantins de Mercure, que même Bitch ne peut contenir. Dans le site web de la revue, n'y a-t-il pas une section «Je veux acheter la marchandise Bitch»? Certes, le fait d'acheter Fulla ou une marionnette d'Allah à une petite fille est fort différent. Et en fait... est-ce si différent que ça?

Sites «féministes» et capitalisme

Le filet d'Internet est tricoté de plus en plus serré et chaque jour les noeuds enlèvent un peu plus d'espace aux trous. Mais chaque noeud s'ouvre sur d'autres trous et d'autres noeuds comme si les noeuds ne pouvaient pas se passer des trous, et vice-versa.

Bitch a un noeud bien standard à http://www.bitchmagazine.com. Ça pourrait être n'importe quel noeud américain, africain, européen... Ce qui pourrait le rendre spécial, ce sont éventuellement les noeuds publicitaires qu'il accepte. Allons-y voir.

- http://www.daintyanddirty.com. Une «petite entreprise avec une certaine conscience sociale» qui produit des accessoires pour femme qui «combinent des modèles féminins traditionnels avec une sensibilité moderne coup-de-pied-au-cul». La photo d'une des publicités semble fort loin d'une certaine radicalité et du coup de pied ; elle a plutôt l'air d'être du côté qui tire vers le cul. Ce qui est certain c'est qu'elle est très loin d'une idée préconçue de la radicalité féministe américaine. Est-ce que cela veut dire que pour vendre on accepte n'importe quoi ? Même la bouche entrouverte «classique» qui horripila tant de femmes?

- http://www.lunapads.com/home.php. Lunapads est un site où l'on est conscient qu'il y encore beaucoup de chemin à faire avant «de sentir les nouveaux produits menstruels comme de vieux amis». Des amis qui, c'est le cas de le dire, sont «intimes» et qui, après qu'on les a connus, feront que l'idée «d'aller à la pharmacie pour acheter des pads ou des tampons et perdre du temps et de l'argent quand vous pouvez tout simplement prendre soin de vous-même» vous horripilera. Assez normal si on vient de Bitch. Normal aussi si on pense que l'on est en Californie. Ce le serait sans doute moins si on était à Carson City, à Bordeaux ou à Prague.

On aimerait que la distance entre les féministes américaines qui prônent les coupes pour recueillir le sang menstruel et les soldates, toujours américaines, qui quadrillent l'Irak, insouciantes du sang des barbares, soit infranchissable; que si les États sont Unis, les gens ne le soient pas; que ce qui rend les femmes fortes ne soit pas un flingue.

- Je tombe bien avec cette histoire de force: en dessous de Lunapad il y a le site de Femina Potens: http://www.femina-potens.com/. Femina Potens est une «DIY galerie d'art à but non lucratif [...] pour la promotion et l'éducation artistiques des femmes et des transgenres. [...] gérée par dix femmes et queers». Quoi de plus normal pour une galerie de San Francisco! Eh non ! Femina Potens est née parce que ce n'est pas naturel du tout, parce qu'il n'y a pratiquement pas «d'espaces pour les artistes femmes et transgenres à San Francisco». Ce qui semble rapprocher les machos de Carson City et intégristes de tous genres des gays de San Francisco.

- http://www.pistilmag.com/indexF.html est le site suivant que l'on peut atteindre en partant de Bitch. Pistil, la revue propriétaire du site, se définit comme «la première revue qui fusionne la mode et l'activisme [et qui] s'acharne à mettre ensemble une communauté éclectique qui est en même temps engagée et sensible à l'art et à la politique contemporaine». Drôle d'engagement, celui qui ne la force pas à être en ligne. À ce propos... Bitch non plus ne l'est pas! Rien à lire dans Pistil. Que faire? Retourner à Bitch, avec un simple clic de souris et un déclic de déception ? Mais à quoi m'attendais-je au juste? À rien de spécial. Probablement à une plus grande résistance aux impératifs économiques.

Et alors?

— Et alors? Qu'y a-t-il de si spécial dans Bitch? Que voit-on de particulier aux États-Unis derrière ton trou de Bitch?

— Il me semble que... Non, il ne me semble... rien. J'aime la manière de voir le monde qu'a Bitch. J'aime ces États-Unis qui cassent avec tant d'idées reçues.

— Mais c'est une revue qui pourrait être publiée dans n'importe quel pays de l'Europe du Nord.

— Sans doute. Mais elle est publiée aux États-Unis, qui, par moments, ressemblent à une Suède libérée, à d'autres à une Angleterre puritaine, à d'autres encore à une Italie débridée, ou à une Chine sans états d'âme ou à un Pays basque fermé ou à une France raciste... et en de rares moments à eux-mêmes.
 
 
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