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Lettres: Virage vert et érosion culturelle

Léo Beaulieu - Trois-Rivières, juin 2006  4 juillet 2006 
À la une de son édition des samedi 24 et dimanche 25 juin, Le Devoir demandait: «L'environnement est-il en train de remplacer la nation et la langue»?

J'ai trouvé cette question on ne peut plus à propos, lors d'une promenade sur une piste cyclable qui enjambe l'autoroute Félix-Leclerc près de chez moi. Un immense panneau publicitaire, comme on en voit trop dans notre paysage, annonce une voiture hybride de marque américaine (lire anti-Kyoto). L'image montre le véhicule en question s'éloignant hors champ et ne laissant comme trace de son passage qu'une imagerie faunique et florale verdoyante. Jusque-là tout semble inoffensif, voire anodin. Il y a même économie de mots dans le slogan, quatre pour être précis. Toutefois, s'il y a quelque chose d'hybride dans cette annonce, c'est bien l'utilisation de la langue qu'on y fait.

Je ne suis pas spécialiste de la Loi sur la langue d'affichage, mais si cette publicité est légale, je m'en attriste. D'abord, l'anglais est au-dessus du français, ensuite la typographie est de même taille pour les deux langues. Le tout premier mot est en anglais. Si on tient compte du fait que le mot «hybride» s'épelle de la même façon dans les deux langues, on peut être généreux et dire qu'il y a trois mots sur quatre en français, ou on peut abdiquer nos aspirations francophones en voyant bien trois mots sur quatre en anglais. Je trouve que comme glissement linguistique, c'est un peu «Ford». Combien d'exemplaires de cette publicité au Québec cet été ?

Je crois que cette image est symptomatique de ce qui guette un Québec qui, encore une fois, est tenté de prendre un grand virage collectif en mettant tous ses oeufs dans le même panier de crabe (l'environnement à la une des nouvelles, priorité des partis, nouveau dogme des jeunes, récupéré par la pub, etc.). La pensée écologique nous enseigne pourtant que les choses sont complexes et intimement imbriquées les unes dans les autres; l'effort environnemental est exigeant en responsabilité et en vigilance. C'est aussi vrai en ce qui a trait au rapport de la culture (qu'on la croie naturelle ou non) à l'environnement naturel (qu'on le croie divin ou non).

À la question posée par Le Devoir, j'ajoute les suivantes: La récente Loi sur le développement durable adoptée par le gouvernement, loi incluant une composante de conservation patrimoniale, est-elle bien arrimée aux lois linguistiques? D'ailleurs, une loi (qui reflète des valeurs dans une langue donnée), n'est-ce pas en soi une oeuvre de l'esprit, un bien culturel? Souhaitons que le virage vert ne nous donne pas les bleus. Il se serait dommage de se faire rouler... vert.
 
 
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