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Beyrouth - Francophonie, l’envers du sommet

À deux pas des hôtels où se rencontreront les chefs d’État, les réfugiés palestiniens vivent sous un régime d’apartheid

Christian Rioux   15 octobre 2002 22h23 
Beyrouth — «Les chefs d’État de la Francophonie? Ils vont bien boire et bien manger et repartiront sans s’occuper de nous!»

Voilà ce que la Francophonie inspire spontanément à Ab Hesham Hafeez, un réfugié palestinien de 74 ans qui vit au Liban depuis l’âge de 18 ans. «Au mois de mai, la Ligue arabe s’est réunie ici et elle nous a ignorés. Alors, vous savez, la Francophonie... »
Le sommet francophone se déroule pourtant à trois kilomètres de chez lui, quelque part dans le nord de la ville, entre les grands hôtels et le centre touristique. Là où les gens d’ici ne vont presque jamais parce que tout y est trop cher.
Chez Ab Hesham, on ne voit guère ces affiches qui tapissent Beyrouth et souhaitent la bienvenue aux visiteurs. Peut-être parce que personne n’a jamais songé à souhaiter la bienvenue aux habitants de ce ghetto qui vivent ici en parfaits étrangers depuis plus d’un demi-siècle.
Ici, on ne trouve pas non plus ces petites fleurs que les employés municipaux se hâtent de planter le long de la corniche où défileront bientôt les chefs d’État. Ni ces trottoirs fraîchement refaits des abords de l’hôtel Phoenicia et qui sont pratiquement les seuls sans trous dans tout Beyrouth.
Tout cela se passe loin, très loin de Chatila... où on commémorait, le mois dernier, le vingtième anniversaire du massacre de 800 réfugiés par l’armée israélienne.
Des trottoirs, il n’y en a pas un seul dans le camp de Chatila. Comme il n’y a ni eau potable ni téléphone. L’hiver, quand il pleut, les égouts rudimentaires débordent. Même la police ne met pas les pieds dans ce ghetto digne de l’Afrique du Sud du temps de l’apartheid, contrôlé par une faction du Fatah d’obédience syrienne.
«Ces gens n’existent pas!», dit Leila El Ali. Cette Palestinienne dans la trentaine a quitté son ghetto natal il y a à peine cinq ans. Elle travaille aujourd’hui pour Najdeh, une organisation de femmes palestiniennes.
Les 300 000 réfugiés palestiniens installés au Liban depuis 1948 sont toujours traités comme des parias. Plus de 70 métiers leur sont interdits. Cela va de gardien d’immeuble à ingénieur. Ils n’ont ni le droit d’avoir des associations reconnues ni d’être membres d’un syndicat ou d’un ordre professionnel.
«Depuis la guerre, la situation des réfugiés s’est dégradée. On n’a jamais reconstruit les écoles qui avaient été bombardées», dit Leila El Ali. Les frais d’université imposés aux étrangers sont passés de 200 à 1500 $ sans qu’on tienne compte du fait que cette mesure frappait surtout les réfugiés.
L’an dernier, pour éviter qu’ils s’installent à demeure, le gouvernement leur a interdit d’accéder à la propriété. Alors que les riches Syriens peuvent acheter des villas sur la côte, eux n’ont pas le droit de posséder un petit deux-pièces dans le pays où ils sont nés. Dans les camps situés au sud de Beyrouth, l’armée bloque même l’entrée de matériaux de construction afin de bien s’assurer que la population n’aura toujours qu’un désir: partir.
Depuis 50 ans qu’il vit à Chatila, Abu Hesham se doute bien qu’il y mourra sans jamais revoir la Palestine. Comme son épouse, décédée d’une crise cardiaque il y a trois ans. Mais il ne le dira jamais.
Abu Hesham avait 18 ans lorsqu’il a planté sa tente dans ce qui n’était alors qu’une colline de sable loin de la ville. Il était venu en éclaireur avec sa soeur avant que le reste de la famille ne prenne le chemin de l’exil. Depuis, Beyrouth a complètement encerclé Chatila. De chaque côté, les quartiers sunnite et chiite délimitent le camp. À une des extrémités, Rafic Hariri, aujourd’hui premier ministre, a construit une clinique et une école privée qu’aucun réfugié n’aura jamais les moyens de se payer.
À Beyrouth, Abu Hesham n’a jamais eu le droit de pratiquer son métier, à moins de travailler au noir. Dans son village natal (Majd el-Kroum), il réparait pourtant les voitures de l’armée britannique. Il survit aujourd’hui avec une petite pension et grâce à son fils qui fait de petits boulots malgré un diplôme d’ingénieur.
Pourtant, dit-il, «je retournerai en Palestine, même sous une tente». Voilà 50 ans qu’Abu Hesham vit en entretenant soigneusement le souvenir des paysages de son enfance. Il appelle parfois, sur Internet, ses cousins restés là-bas. Mais il a aujourd’hui plus de famille au Danemark, en Ukraine et aux États-Unis qu’en Palestine. «Quand je suis en colère, moi aussi je veux partir. Mais où?»
Chaque dimanche, le marché de la rue Sabra attire tous les pauvres de Beyrouth. Depuis quelques années, le camp est envahi par les Syriens, les Kurdes et les Arméniens. Les habitués les reconnaissent facilement à leur accent. Les chiffres de l’Office des Nations Unies pour les réfugiés (UNRWA) sont contestés. Les réfugiés les plus fortunés ou instruits auraient depuis longtemps quitté les camps pour l’Allemagne, la Suède ou le Canada. Mais personne n’a véritablement intérêt à dire qu’il y a moins de réfugiés. Ce n’est un secret pour personne que la Syrie, qui est partout au Liban, les utilise comme des pions dans sa stratégie régionale et d’éventuelles négociations avec Israël.
Quant aux Libanais, «ils n’ont jamais fait de lien entre leur soutien de principe à la lutte des Palestiniens et leur façon de traiter les réfugiés», dit Hilal Khashan, politologue à l’université américaine de Beyrouth. Les responsables ont toujours prétexté la difficulté d’intégrer un si grand nombre de Palestiniens dans un pays de quatre millions d’habitants aux équilibres religieux fragiles.
Seuls les plus pauvres seraient pourtant encore à Chatila. Chez ceux-là, le taux d’analphabétisme atteint aujourd’hui 20 % alors que les Palestiniens ont toujours été parmi les peuples les plus lettrés de la région.
La seule statistique que personne ne conteste, c’est que, 50 ans plus tard, seul un réfugié sur dix est né en Palestine. Les autres n’ont d’autre choix que d’imaginer le pays mythique de leurs parents.
Foad Abeed fait partie de cette génération qui n’a pas pu terminer son secondaire à cause de la guerre. Heureusement, il a acheté deux des rares lignes téléphoniques qui avaient été installées avant la guerre. Pour quelques sous, les habitants de Chatila viennent téléphoner chez lui. Il réussi ainsi à se faire 450 $ par mois, un revenu moyen pour un réfugié mais une misère pour vivre à Beyrouth.
La plupart de ses amis sont partis pour les États-Unis ou en Scandinavie. «Moi, ça ne m’intéresse pas d’aller ailleurs. Ici, je garde ma culture et je me sens en sécurité. Mon grand-père et mon père m’ont raconté où nous vivions et je le raconte à mon tour à mes enfants.»
Foad n’est pas le seul à agir ainsi. Le petit Omar a beau n’avoir que trois ans et les cheveux bouclés, lorsque la monitrice de la garderie lui demande d’où il vient, il ne répond surtout pas «Chatila». Omar n’a pourtant jamais quitté le camp. En éclatant de rire, il dit qu’il vient de Khalsa, en Galilée, où sont nés ses grands-parents.
Pour Omar comme pour Foad, la Palestine est un mythe tel qu’on pourrait presque y toucher.
 
 
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