Des fêtes nationales pour célébrer quoi, au juste?
Gilles Bibeau - Professeur au département d'anthropologie de l'Université de Montréal
24 juin 2006
Premier de deux textes
***
Le «pays imaginé» se projette directement dans la manière dont un pays organise le calendrier de ses fêtes nationales. Dans le cas du Canada et du Québec, on peut dire que notre calendrier traduit, d'une manière explicite, notre peur de l'amérindianité, voire notre refoulement collectif devant la partie amérindienne de l'identité commune, notre profonde ambivalence devant le détachement d'avec les métropoles européennes, avec l'Angleterre autant qu'avec la France, notre incapacité à traduire en une formule politique originale (un fédéralisme asymétrique, par exemple) le caractère binational du pays et notre hésitation à inscrire le pluralisme culturel au calendrier annuel de nos célébrations.
Dans le texte qui suit, je m'engage dans un petit exercice qui consiste à comparer les calendriers canadien et québécois de nos fêtes nationales aux calendriers des pays latino-américains et des États-Unis. Les fêtes des calendriers orientent partout le sens de l'histoire collective, bloquent certains devenirs, en autorisent d'autres et sont des lieux de conflits en se faisant porteurs de messages souvent contradictoires. La comparaison permettra de débusquer, je l'espère, derrière nos calendriers, les socles idéologiques supportant l'histoire plurielle de cette entité politique complexe (et hybride) qu'on appelle le Canada.
Un calendrier à double entrée
Nous n'arrivons pas, au Canada, à décider ni du jour où nous sommes devenus un pays ni des événements qui en ont marqué l'origine. Dans l'esprit de la politique typiquement canadienne du compromis, nous faisons coexister en parallèle deux calendriers, deux historiographies et deux visions du passé.
Le Québec s'est donné le 24 juin pour fête nationale, officialisant le jour de la Saint-Jean-Baptiste, qu'on célébrait déjà dès les débuts de la colonie par de grands feux de joie. En 1834, Louis Duvernay a fait de saint Jean-Baptiste le patron de la société du même nom, fondée pour défendre les intérêts des Canadiens français. Au fil des défilés annuels, la Saint-Jean s'est transformée en une véritable fête nationale pour les Québécois, ce que l'Assemblée nationale a confirmé en la proclamant Fête nationale du Québec.
Sur le plan symbolique, le 24 juin jette un pont en direction de la Nouvelle-France, dont elle rappelle le souvenir («Né sous le lys... »), en direction aussi du projet nationaliste dont la Société Saint-Jean-Baptiste est porteuse.
Le Canada a fait du 1er juillet le jour de la Confédération en souvenir du jour où le Parlement de Londres a reconnu, en 1867, le dominion du Canada dans l'Acte de l'Amérique du Nord britannique.
Il est étonnant que le Canada n'ait pas plutôt retenu, comme événement fondateur, la date de la rencontre de Charlottetown lors de laquelle les pères de la Confédération ont décidé de l'union de quatre des colonies britanniques américaines — East Canada (Québec), West Canada (Ontario), Nouveau-Brunswick et Nouvelle-Écosse — et jeté les bases de ce qui allait devenir la Confédération d'un Canada s'étendant a mari usque ad mare.
Le Canada a choisi pour s'identifier un événement politique qui maintient notre pays en lien direct avec l'Angleterre: nulle évocation d'une indépendance que le pays aurait arrachée à l'Angleterre; nulle célébration d'événements (y en a-t-il?) qui auraient pu permettre de dépasser le clivage binational inscrit au coeur de notre histoire; nulle commémoration des Premières Nations auxquelles les nouveaux venus européens ont enlevé, à l'est, à l'ouest et au centre, les terres qu'elles habitaient.
Et l'arrivée de Cartier?
Pourquoi les Canadiens et les Québécois n'ont-ils pas choisi, par exemple, la date du 24 juillet pour saluer le jour de 1534 où Jacques Cartier et ses hommes organisèrent, à la veille de rentrer en France, une extraordinaire cérémonie de prise de possession du territoire au nom de François Ier? Cette date n'a sans doute pas été retenue parce que le Canada anglais aurait pu lui opposer celle du 24 juin, date présumée où le Matthew de Giovanni Caboto (John Cabot ou Jean Cabot, c'est selon) arriva, en 1497, à Bonavista, sur la côte est de Terre-Neuve.
En 1997, à l'occasion du cinquième centenaire de l'arrivée du Matthew, la reine Elizabeth II est venue célébrer à Terre-Neuve les commencements de l'empire britannique. Certains Canadiens anglais ont alors souhaité que cet événement soit célébré plus officiellement au calendrier des fêtes canadiennes et que cette date soit reconnue comme un des événements fondateurs du pays. L'inscription de cette date au calendrier canadien aurait fait injure aux Québécois, qui se seraient empressés, avec raison, d'inscrire le nom de Jacques Cartier à leur propre calendrier, à défaut de pouvoir le faire reconnaître par l'ensemble du Canada.
Quant aux Béothucks (peuple autochtone de Terre-Neuve) que les colonisateurs européens ont réussi à décimer, ils n'étaient plus présents dans l'île pour rappeler, tant aux Anglais qu'aux Français, leur propre version de toute cette histoire.
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Le «pays imaginé» se projette directement dans la manière dont un pays organise le calendrier de ses fêtes nationales. Dans le cas du Canada et du Québec, on peut dire que notre calendrier traduit, d'une manière explicite, notre peur de l'amérindianité, voire notre refoulement collectif devant la partie amérindienne de l'identité commune, notre profonde ambivalence devant le détachement d'avec les métropoles européennes, avec l'Angleterre autant qu'avec la France, notre incapacité à traduire en une formule politique originale (un fédéralisme asymétrique, par exemple) le caractère binational du pays et notre hésitation à inscrire le pluralisme culturel au calendrier annuel de nos célébrations.
Dans le texte qui suit, je m'engage dans un petit exercice qui consiste à comparer les calendriers canadien et québécois de nos fêtes nationales aux calendriers des pays latino-américains et des États-Unis. Les fêtes des calendriers orientent partout le sens de l'histoire collective, bloquent certains devenirs, en autorisent d'autres et sont des lieux de conflits en se faisant porteurs de messages souvent contradictoires. La comparaison permettra de débusquer, je l'espère, derrière nos calendriers, les socles idéologiques supportant l'histoire plurielle de cette entité politique complexe (et hybride) qu'on appelle le Canada.
Un calendrier à double entrée
Nous n'arrivons pas, au Canada, à décider ni du jour où nous sommes devenus un pays ni des événements qui en ont marqué l'origine. Dans l'esprit de la politique typiquement canadienne du compromis, nous faisons coexister en parallèle deux calendriers, deux historiographies et deux visions du passé.
Le Québec s'est donné le 24 juin pour fête nationale, officialisant le jour de la Saint-Jean-Baptiste, qu'on célébrait déjà dès les débuts de la colonie par de grands feux de joie. En 1834, Louis Duvernay a fait de saint Jean-Baptiste le patron de la société du même nom, fondée pour défendre les intérêts des Canadiens français. Au fil des défilés annuels, la Saint-Jean s'est transformée en une véritable fête nationale pour les Québécois, ce que l'Assemblée nationale a confirmé en la proclamant Fête nationale du Québec.
Sur le plan symbolique, le 24 juin jette un pont en direction de la Nouvelle-France, dont elle rappelle le souvenir («Né sous le lys... »), en direction aussi du projet nationaliste dont la Société Saint-Jean-Baptiste est porteuse.
Le Canada a fait du 1er juillet le jour de la Confédération en souvenir du jour où le Parlement de Londres a reconnu, en 1867, le dominion du Canada dans l'Acte de l'Amérique du Nord britannique.
Il est étonnant que le Canada n'ait pas plutôt retenu, comme événement fondateur, la date de la rencontre de Charlottetown lors de laquelle les pères de la Confédération ont décidé de l'union de quatre des colonies britanniques américaines — East Canada (Québec), West Canada (Ontario), Nouveau-Brunswick et Nouvelle-Écosse — et jeté les bases de ce qui allait devenir la Confédération d'un Canada s'étendant a mari usque ad mare.
Le Canada a choisi pour s'identifier un événement politique qui maintient notre pays en lien direct avec l'Angleterre: nulle évocation d'une indépendance que le pays aurait arrachée à l'Angleterre; nulle célébration d'événements (y en a-t-il?) qui auraient pu permettre de dépasser le clivage binational inscrit au coeur de notre histoire; nulle commémoration des Premières Nations auxquelles les nouveaux venus européens ont enlevé, à l'est, à l'ouest et au centre, les terres qu'elles habitaient.
Et l'arrivée de Cartier?
Pourquoi les Canadiens et les Québécois n'ont-ils pas choisi, par exemple, la date du 24 juillet pour saluer le jour de 1534 où Jacques Cartier et ses hommes organisèrent, à la veille de rentrer en France, une extraordinaire cérémonie de prise de possession du territoire au nom de François Ier? Cette date n'a sans doute pas été retenue parce que le Canada anglais aurait pu lui opposer celle du 24 juin, date présumée où le Matthew de Giovanni Caboto (John Cabot ou Jean Cabot, c'est selon) arriva, en 1497, à Bonavista, sur la côte est de Terre-Neuve.
En 1997, à l'occasion du cinquième centenaire de l'arrivée du Matthew, la reine Elizabeth II est venue célébrer à Terre-Neuve les commencements de l'empire britannique. Certains Canadiens anglais ont alors souhaité que cet événement soit célébré plus officiellement au calendrier des fêtes canadiennes et que cette date soit reconnue comme un des événements fondateurs du pays. L'inscription de cette date au calendrier canadien aurait fait injure aux Québécois, qui se seraient empressés, avec raison, d'inscrire le nom de Jacques Cartier à leur propre calendrier, à défaut de pouvoir le faire reconnaître par l'ensemble du Canada.
Quant aux Béothucks (peuple autochtone de Terre-Neuve) que les colonisateurs européens ont réussi à décimer, ils n'étaient plus présents dans l'île pour rappeler, tant aux Anglais qu'aux Français, leur propre version de toute cette histoire.
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