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Réplique aux propos de Fatima Houda-Pepin - À la recherche de l'immigrant idéal et sans histoire

Yara El-Ghadban - Doctorante en anthropologie, Université de Montréal  13 juin 2006 
Dans Le Devoir du 8 juin 2006, une entrevue avec la députée libérale à l'Assemblée nationale Fatima Houda-Pepin fait la une, dénonçant la «haine» propagée par un «islam réductionniste» et exposant un «cancer» de «propagande» qui se répand dans la communauté arabo-musulmane. Des propos fondés sur rien d'autre que la parole de Mme Houda-Pepin, puisqu'elle n'offre aucune référence à des études scientifiques sur le sujet, ni à des enquêtes sociologiques, anthropologiques, ni même à des sondages démographiques qu'on aurait pu facilement réaliser en collaboration avec les nombreux groupes de recherche universitaires qui étudient ces sujets depuis des années.

Si ces individus «cancéreux» existent, si ce dont elle les accuse est vrai, qu'elle dépose une plainte à la police et que les autorités appliquent la loi. Sinon, normalement, ce type de propagation de rumeurs et d'accusations non appuyées est sujet à des poursuites pour diffamation.

Normalement, des accusations de «cancer» du dedans et d'autres références visant certains groupes serait rapidement dénoncées pour leur tournure raciste. Normalement, les appels de Mme Houda-Pepin à la «surveillance» et à l'utilisation des «lois» pour combattre l'ennemi parmi nous seraient rangés sans aucune hésitation dans le cahier des politiques «fascistes».

Mais, bien sûr, nous ne vivons pas dans des conditions normales. Comme ce fut le cas avec la loi «fictive» votée par le Parlement iranien sur l'identification des groupes religieux, nous voulons tant y croire, surtout que c'est l'une «d'eux» qui le dit.

Étant la seule musulmane élue, il n'est pas surprenant que Mme Houda-Pepin soit sollicitée pour s'exprimer. Par contre, cela ne lui donne pas le droit de parler au nom des musulmans, et ne fait pas d'elle une experte de l'islam. Son discours étant conçu pour et par la rhétorique politique, il exploite les mots-clés qui s'affichent bellement dans les en-têtes des journaux qui ne sont pas «compliqués» à comprendre par un public qu'on présume trop «anti-intellectuel» pour assimiler des notions plus complexes que le pur et simple «Je te hais», et sont dépourvus de toute nuance afin d'éviter toute récupération et exploitation potentielle par les partis d'opposition.

Soudain à l'avant-scène

Cela étant dit, une telle réaction démesurée, pour ne pas dire déraisonnée et carrément dangereuse [...] est tout à fait compréhensible. Le Canada, si habitué à vivre paisiblement dans l'ombre de l'éléphant, les États-Unis, si heureusement ignoré sur la scène internationale la majorité du temps, si confortablement plongé dans son passe-temps préféré, la question nationale (dont le dernier surnom est «déséquilibre fiscal»), se trouve soudain à l'avant-scène de la prétendue «guerre contre le terrorisme».

L'événement est d'autant plus traumatisant qu'il semble remettre en question une série de mythes canadiens: le mythe du multiculturalisme canadien et sa variante québécoise plus républicaine, l'interculturalisme; le mythe de l'immigrant néo-canadien ou néo-québécois portant fièrement son identité à trait d'union; et le mythe du terroriste marginalisé qui vit sous le seuil de la pauvreté. [...]

Certaines voix évoquent un multiculturalisme «trop accommodant», paresseux, un multiculturalisme communautariste du «laisser faire» qui permet «l'implantation» d'idéologies fondamentalistes contraires aux valeurs occidentales de liberté, de démocratie et d'égalité. Elles font appel à un modèle plus républicain sur lequel se «grefferaient» les «valeurs canadiennes» afin d'immuniser les jeunes néo-Canadiens du virus du fondamentalisme qu'ils vont sans doute attraper d'ailleurs.

Pourtant, comme le démontrent plusieurs exemples européens — notamment la France, le Danemark et les Pays-Bas —, ces politiques assimilationnistes ont eu des répercussions désastreuses: des émeutes dans les banlieues de Paris, une désintégration totale de la communication interculturelle (l'épisode des caricatures au Danemark) et des actes de violence (le meurtre du cinéaste Théo Van Gogh).

Certes, le modèle canadien actuel n'est pas sans défauts, car il tend à déshistoriciser les immigrants et à les emprisonner dans des images stéréotypées de leur culture d'origine. D'ailleurs, le modèle multiculturaliste a été particulièrement critiqué par les penseurs nationalistes québécois qui y voyaient, avec raison, une stratégie sournoise pour minimiser la portée des revendications de la distinction québécoise.

L'hybridité conviviale

Récemment, une troisième voie semble avoir émergé, particulièrement au Québec, mais aussi dans le reste du Canada, reflétée dans le passage graduel d'un nationalisme territorial ancré dans un territoire géopolitique au sein duquel peuvent exister plusieurs «communautés culturelles», à une citoyenneté civique interculturelle, étroitement liée à l'État de droit, rejetant le modèle multiculturaliste et faisant la promotion d'une culture publique commune fondée sur les valeurs héritées de la tradition judéo-chrétienne et de l'humanisme grec.

Derrière cette vision de la société pluraliste se profile une «hybridité conviviale» ressemblant beaucoup à celle qu'on voit dans les publicités pour les «voitures hybrides»: économique, efficace et surtout «respectueuse de l'environnement».

N'est-ce pas, là, le modèle de l'immigrant idéal? Économique — de préférence un immigrant diplômé, de la classe moyenne, surtout pas un réfugié qui coûte cher à nos programmes sociaux; efficace — ayant des aptitudes professionnelles et pouvant s'intégrer le plus tôt possible au marché de travail (mettons de côté les immigrants qui n'accumulent pas 75 points selon la grille d'Immigration Canada); compatible avec l'environnement — bilingue, d'une culture dont les valeurs n'entrent pas trop en conflit avec les principes laïques, rationnels, libéraux de l'Occident.

L'historicité de l'immigrant est complètement évacuée de cette interprétation de l'hybridité. Son itinéraire est réduit à son arrivée du point A au point B, ce dernier étant permanent, sans possibilité de retour. Le trajet comme tel n'est pas pris en considération, car il est traité comme à sens unique et comme un événement singulier qui ne se répétera pas.

Une citoyenneté civique schizophrène

Or, les retours multiples pendant les vacances au pays d'origine et le maintien de contacts par téléphone et Internet, le fait que pour la majorité des néo-Canadiens et néo-Québécois, une bonne partie de la famille soit toujours installée dans le pays d'origine, toutes ces expériences quotidiennes dans la vie des jeunes Canadiens font revivre l'histoire dans toute sa richesse et toutes ses angoisses, malgré la distance géographique, culturelle et temporelle.

Quand un enfant meurt du sida en Afrique, car les médicaments sont trop coûteux, ou quand un vieil homme aveugle est assassiné en Irak, ou quand un jeune homme est emprisonné en Syrie, ou quand une femme accouche d'un bébé malformé à cause de la pollution, ou quand une jeune fille est vendue aux touristes du sexe, il y a de fortes chances pour que ces individus soient le cousin, l'oncle, le père, l'épouse ou la soeur «moins chanceuse» d'un citoyen canadien.

Le Canada est une société plurielle, son histoire n'est plus seulement celle de l'histoire des autochtones et de deux régimes coloniaux, son histoire est aussi l'histoire des divers groupes qui se sont installés ici depuis une centaine d'années. Et pourtant au niveau de sa politique étrangère, le Canada se comporte encore comme un pays ethniquement «pur», comme un pays «blanc» sans aucune considération pour ceux qui représenteront bientôt la majorité démographique: ses divers citoyens venus de tous les coins du monde.

Les vacances de la contradiction

Revenons aux jeunes Canadiens accusés. Chaque automne, les adolescents rentrent à l'école, apprennent l'histoire de leur pays, consomment sa culture et ses richesses naturelles, parlent ses langues, aiment ses films et ses vedettes, se nourrissent et s'enrichissent des idéaux de liberté, d'égalité, de démocratie, et de la société solidaire qui protège et soutient ses populations marginalisées économiquement et socialement.

Que l'école soit privée et qu'elle enseigne également la religion musulmane ne change rien à cela, pas plus que les écoles qui enseignent également le judaïsme et les écoles catholiques, puisque les programmes doivent tous adhérer aux mêmes principes et normes de l'éducation.

L'été, une grande partie d'entre eux voyage au Moyen-Orient, ou en Asie ou en Afrique ou en Amérique du sud, pour découvrir que leur pays ne respecte pas ses propres idéaux ailleurs, qu'une partie de leur argent va à la famille du pays d'origine tandis que l'autre va à l'armée qui rôde dans les rues de leur maison ancestrale et facilite des attaques aériennes indiscriminées. Ces jeunes hommes et jeunes femmes sont confrontés constamment à des contradictions flagrantes qui deviennent extrêmement difficiles à concilier — leur richesse contre la pauvreté de leurs cousins, leur santé contre la mort prématurée d'un parent, leur liberté contre les camps de réfugiés où vivent amis et aimés. Ils se trouvent sans cesse de l'autre côté de la souffrance, juste assez loin pour ne pas la subir, mais juste assez proches pour la voir, la toucher et en sentir les réverbérations. Souffrant pour eux, sans jamais vraiment souffrir.

Ce va-et-vient continuel entre ici et là-bas a des répercussions désastreuses sur la psyché. Plus l'écart est grand entre les multiples mondes au sein desquels ils vivent, plus un sentiment d'impuissance s'installe et un ressentiment de plus en plus profond et violent se développe non pas contre l'autre, mais contre soi. Contre cet état de suspense permanent entre l'intérieur et l'extérieur, la souffrance et le bonheur, l'impuissance et le militantisme.

Si des jeunes ont bel et bien tenté de commettre un acte terroriste, ce n'est pas parce qu'ils ont échappé aux tentatives d'intégration du modèle social canadien. Ce n'est pas parce qu'ils sont pauvres et marginalisés. Ce n'est pas parce qu'ils ont attrapé un «cancer» venu d'ailleurs. Ce n'est pas parce qu'ils sont fous, stupides ou psychotiques. Ce n'est pas parce qu'ils appartiennent à une religion plus violente ou un groupe ethnique non-occidental ou hostile à l'Occident. [...]

Ce sont des jeunes qui, en voulant s'exprimer si violemment, en fait s'attaquent à eux-mêmes, se punissent pour avoir cru en la démocratie et la liberté tout en les voyant se désintégrer devant leurs yeux dès que leurs pieds quittent le sol canadien.

C'est un geste d'autodestruction, voire d'automutilation et non pas un geste de violence contre un Occident mythique, ce n'est pas eux contre nous, mais «nous» contre «nous». C'est paradoxalement parce qu'ils sont des citoyens canadiens, parce que les valeurs canadiennes ont été intégrées en eux qu'ils dirigent leur rage, leur déception et leur souffrance différée vers eux-mêmes.

Et ce n'est pas une exception. La vaste majorité des actes terroristes se font contre soi-même, contre son propre pays. En les traitant de «terroristes», d'étrangers qui n'ont jamais aimé leur pays, nous risquons de passer à côté des questions fondamentales que leur «dérive» suscite: est-il normal d'enseigner à nos enfants la paix et la liberté et de les envoyer plus tard se battre dans une guerre illégale? Est-il normal d'enseigner à nos enfants la démocratie et d'être le premier pays à punir collectivement les Palestiniens parce qu'ils ont voté pour le parti que nous n'aimons pas? Est-il normal d'inciter nos enfants à protéger l'environnement et d'annuler notre engagement envers Kyoto? Et la liste continue...

Réduire ces jeunes à des cancers et à des virus et des anomalies venant d'ailleurs, c'est s'amputer un bras et passer à côté d'une véritable réflexion critique sur la société que nous sommes aujourd'hui et celle qu'on voudrait être à l'avenir. Pour comprendre ce qui est arrivé en Ontario, il suffit de se regarder dans le miroir.

***

Appuyées par les professeurs Ellen Corin, Départements de psychiatrie et d'anthropologie, Université McGill; Michel Tousignant, Département de psychologie, Université du Québec à Montréal; Gilles Bibeau, Département d'anthropologie, Université de Montréal.
 
 
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