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Radio-Canada - Conflit de travail? Non: conflit de société

Wajdi Mouawad - Homme de théâtre  7 avril 2010 09h37 
Ainsi donc, en ce 1er mai, fête des Travailleurs, journée où il serait question de repenser à la dignité des travailleurs, à leur situation et à leur intégrité morale, les patrons de la radio et de la télévision françaises de Radio-Canada ont décidé "de passer à l'attaque", agacés qu'ils sont par le sentiment de sympathie que différents milieux expriment envers le syndicat de certains employés de la radio d'État. Agacés aussi par l'énergie mise par lui à manifester, agacement qui indique que les patrons souhaiteraient négocier tranquillement, sagement, sans remous, en bons élèves, proprement et sans être dérangés.

En ce début de mois de mai où le printemps traîne les pieds, où le soleil est toujours en tache d'eau, où personne n'ose trop regarder dehors par peur de provoquer une nouvelle tempête de neige, la fatigue et la tristesse sont apparentes. Épuisés que nous sommes par une saison douloureuse, pris en étau entre septembre dernier, le Proche-Orient, l'Amérique du Sud et, tout dernièrement, l'extrême droite, nous ne cessons de ressasser intérieurement les images de tous ces bouleversements humains, et voici que l'argument-massue de la direction de Radio-Canada est tombé comme un diktat. "Les budgets ont fondu de 30 %, impossible d'accorder des augmentations salariales de 25 %". L'argument est à tuer tout le monde. Après ça, on se demande bien ce qu'il reste à faire... Chacun doit rentrer chez lui, fermer sa gueule et allumer la radio. À propos de radio, il est si étrange lorsque, au beau milieu de la journée, on l'allume, de devoir écouter une série de musiques, véritable pot-pourri à l'image de la défaite que subit actuellement la radio de Radio-Canada. Sans direction précise.

Les parties de hockey dans le silence donnent à imaginer que les animateurs viennent d'être enlevés, là, sur le fait. Ça fait penser à l'état d'urgence, à une radio déshabillée, presque obscène. Plus de voix. On est dans une situation sémantique formidable, de quoi intéresser les revues philosophiques: la télé et la radio incapables d'informer à propos d'une situation dont elles sont elles-mêmes le sujet. Analogie d'un monde, d'une époque, d'un pays qui ne sait plus comment faire pour se donner à penser, ne voyant dans cette impuissance rien de grave, l'affirmant même puisque ce fut dit dans leur texte, paru dans Le Devoir du 1er mai, journée des travailleurs un peu partout dans le monde.

Oui, Mme Fortin et M. Lafrance ont affirmé, d'entré de jeu, que le conflit qui a lieu actuellement au sein de leur maison est un conflit de travail et non de société. Surtout pas de société. Pas gentille, la société: méchante, méchante... "Conflit de travail", ça fait bien, ça fait ordonné, ça fait surtout "laissez-nous nous occuper de nos affaires, vous n'avez pas besoin de manifester, c'est rien que du travail". Il y a dans cette affirmation, déjà, l'ombre d'une démagogie, une manière de garder le contrôle. C'est pas d'hier...

Pourtant, dans la mesure où toute une culture n'a plus droit de parole et que cette culture s'exprime à travers la voix de ce qu'on peut appeler la société d'État, dans la mesure où les événements tragiques du monde déciment la planète et que, sur ces événements, cette voix est forcée de garder le silence, il y a, à mon sens, conflit de société à travers un conflit de travail. Lorsque, par le même fait, comme conséquence de ce lock-out, les réalisateurs n'ont plus la possibilité de créer, il y a aussi, à mon sens, conflit de société. D'autant plus que celui-ci repose sur une injustice: la précarité des emplois, l'impossibilité pour certains d'accumuler les années d'ancienneté et donc d'assurer une certaine sécurité à leur existence. Ces revendications ne sont pas des revendications sans panache. Il est certain aussi, enfin j'imagine, que dans la mesure où le syndicat gagne ce combat, cela deviendra un événement-référence à d'autres luttes du même ordre. En ce sens, ce conflit est un conflit de société puisqu'il devient politique: il va nous obliger à accepter des refontes profondes de notre manière de gérer la notion de travail. Il n'est donc pas simplement question d'augmenter des salaires.

Il est étonnant que la direction de Radio-Canada ne se pose pas davantage de questions sur les raisons de ce courant de sympathie et qu'elle le rejette sur le fait d'une manipulation du syndicat. Ce courant provient du sentiment d'injustice. Qu'à cette injustice on oppose des considérations financières exprimées en pourcentages, cela a quelque chose de désespérant, un peu comme si on nous prenait, nous qui ne sommes pas engagés directement dans ce conflit, pour de parfaits imbéciles. Ce que nous ne sommes pas tout à fait, ou peut-être un peu pour ne pas avoir appuyé plus tôt ce mouvement important.
 
 
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