Médias - Les journaux veulent croire en eux-mêmes
Paul Cauchon
12 juin 2006
Les journaux commencent à sortir de leur déprime: les ventes ne vont pas si mal, les revenus publicitaires augmentent et Internet est maintenant perçu comme un atout qui peut relancer l'intérêt envers la presse.
Voilà un discours qui tranche avec les scénarios apocalyptiques des dernières années sur la disparition de l'imprimé. C'est en tout cas le discours que tient maintenant l'Association mondiale des journaux, qui clôturait jeudi dernier, à Moscou, son 59e congrès annuel réunissant 1700 participants de partout dans le monde.
Après avoir développé des ulcères depuis le début des années 2000 à cause de la perte d'influence des journaux, voilà que les éditeurs eux-mêmes semblent retrouver un certain optimisme. Le directeur de cette association mondiale, Timothy Balding, a d'ailleurs déclaré qu'il n'en peut plus de se faire demander si Internet va tuer les journaux. Là n'est plus la question, soutient-il, car le mode de distribution est accessoire. «Le coeur du métier de journaliste est la qualité, la valeur de la marque», a-t-il déclaré à l'AFP. Donc, Internet et la presse écrite sont de plus en plus des partenaires.
L'AFP résume d'ailleurs l'esprit général des discussions à Moscou de la façon suivante: l'industrie de la presse n'est plus sur la défensive devant les nouvelles technologies et elle a décidé d'en saisir les possibilités.
Cet optimisme prudent est d'abord justifié par des chiffres. Comme chaque année, l'association publiait lors de son congrès une somme impressionnante de statistiques. Ainsi, les ventes de journaux ont progressé de 0,5 % en 2005 par rapport à l'année précédente, et de 6 % sur cinq ans. Mais attention, cette augmentation est surtout liée à la croissance des journaux dans des marchés émergents, ainsi qu'en Chine et en Inde.
En Chine particulièrement, les ventes ont progressé de 9 % en un an, et de 18 % en cinq ans. Quant à l'Inde, on y trouve le quotidien le plus lu au monde, le Dainik Jagran, avec 21 millions de lecteurs!
Les recettes publicitaires sont également en augmentation de 5,7 % dans le monde, mais, encore là, la Chine mène le bal. Si les recettes publicitaires ont augmenté de 1,5 % aux États-Unis en 2005 et de 7 % depuis cinq ans, en Chine, elles ont respectivement augmenté de 19 % et de 128 %.
La réalité, c'est que la presse occidentale se porte moins bien. Dans l'Union européenne, la diffusion des quotidiens payants a diminué de 5,2 % en cinq ans. Aux États-Unis, elle a diminué de 4 %.
On parle bien ici de quotidiens payants. Car les quotidiens gratuits, eux, sont en explosion. La presse écrite gratuite représente maintenant 6 % du tirage mondial. En Europe, elle représente 17 % du tirage. Dans certains pays, sa part de marché est phénoménale: en Espagne, la presse gratuite représente 51 % du marché total. Au Portugal, les gratuits représentent 33 % du tirage, au Danemark: 32 %, en Italie: 29 %.
Non seulement les gratuits se répandent partout, mais ils diversifient leur formule. Coïncidence, on apprenait également la semaine dernière que le réseau londonien de transports lance un appel d'offre pour créer un nouveau quotidien gratuit de soir. Et en France, une entreprise vient de lancer dans 15 villes Direct Soir, un gratuit nouveau genre publié en fin d'après-midi et conçu pour être apporté chez soi plutôt que de se retrouver dans les poubelles du métro.
Les journaux payants bien établis sont évidemment fort conscients de la concurrence des gratuits. C'est pourquoi ils augmentent encore plus leur présence sur Internet, pour rejoindre les jeunes lecteurs et les lecteurs en déplacement, mais aussi pour trouver des revenus publicitaires. Et sur le Web, les recettes publicitaires des journaux ont justement augmenté de 25 % dans le monde en 2005, selon l'Association mondiale des journaux.
Mais il y a plus. Car aucun journal ne peut maintenant se contenter de mettre des articles en ligne. Le quotidien britannique The Times, lui, vient carrément de lancer un service de nouvelles télévisées sur son site Internet, qui sera alimenté par des vidéos des agences de presse, mais aussi par le matériel envoyé par les internautes.
Car le grand mouvement actuel dans le monde des journaux consiste à intégrer au contenu Internet du journal (sinon au contenu imprimé) les contributions des lecteurs.
Dans ce domaine, les attentats terroristes de Londres à l'été 2005 ont particulièrement frappé l'imagination, alors que les sites Internet des médias ont été massivement alimentés par les photos et les contributions des citoyens qui étaient sur place, aux premières loges de la tragédie avec leur appareil numérique.
Et lors de l'ouragan Katrina, le New Orleans Times-Picayune, le grand journal de la Louisiane, a beaucoup utilisé les blogues et les forums de discussion, non seulement pour obtenir des informations directement des citoyens, mais aussi pour maintenir le lien social entre les citoyens eux-mêmes, et entre ceux-ci et leur journal.
Cet univers du «journalisme citoyen» doit maintenant être vu comme une collaboration, ont soutenu plusieurs participants au congrès de Moscou. Mark Glaser, un journaliste qui rédige un blogue sur les médias sur le site Internet de PBS, soutient même que plusieurs journaux américains se dotent maintenant d'un «rédacteur en chef de média citoyen», qui structure toute cette nouvelle relation interactive sur Internet avec les lecteurs.
pcauchon@ledevoir.com
Voilà un discours qui tranche avec les scénarios apocalyptiques des dernières années sur la disparition de l'imprimé. C'est en tout cas le discours que tient maintenant l'Association mondiale des journaux, qui clôturait jeudi dernier, à Moscou, son 59e congrès annuel réunissant 1700 participants de partout dans le monde.
Après avoir développé des ulcères depuis le début des années 2000 à cause de la perte d'influence des journaux, voilà que les éditeurs eux-mêmes semblent retrouver un certain optimisme. Le directeur de cette association mondiale, Timothy Balding, a d'ailleurs déclaré qu'il n'en peut plus de se faire demander si Internet va tuer les journaux. Là n'est plus la question, soutient-il, car le mode de distribution est accessoire. «Le coeur du métier de journaliste est la qualité, la valeur de la marque», a-t-il déclaré à l'AFP. Donc, Internet et la presse écrite sont de plus en plus des partenaires.
L'AFP résume d'ailleurs l'esprit général des discussions à Moscou de la façon suivante: l'industrie de la presse n'est plus sur la défensive devant les nouvelles technologies et elle a décidé d'en saisir les possibilités.
Cet optimisme prudent est d'abord justifié par des chiffres. Comme chaque année, l'association publiait lors de son congrès une somme impressionnante de statistiques. Ainsi, les ventes de journaux ont progressé de 0,5 % en 2005 par rapport à l'année précédente, et de 6 % sur cinq ans. Mais attention, cette augmentation est surtout liée à la croissance des journaux dans des marchés émergents, ainsi qu'en Chine et en Inde.
En Chine particulièrement, les ventes ont progressé de 9 % en un an, et de 18 % en cinq ans. Quant à l'Inde, on y trouve le quotidien le plus lu au monde, le Dainik Jagran, avec 21 millions de lecteurs!
Les recettes publicitaires sont également en augmentation de 5,7 % dans le monde, mais, encore là, la Chine mène le bal. Si les recettes publicitaires ont augmenté de 1,5 % aux États-Unis en 2005 et de 7 % depuis cinq ans, en Chine, elles ont respectivement augmenté de 19 % et de 128 %.
La réalité, c'est que la presse occidentale se porte moins bien. Dans l'Union européenne, la diffusion des quotidiens payants a diminué de 5,2 % en cinq ans. Aux États-Unis, elle a diminué de 4 %.
On parle bien ici de quotidiens payants. Car les quotidiens gratuits, eux, sont en explosion. La presse écrite gratuite représente maintenant 6 % du tirage mondial. En Europe, elle représente 17 % du tirage. Dans certains pays, sa part de marché est phénoménale: en Espagne, la presse gratuite représente 51 % du marché total. Au Portugal, les gratuits représentent 33 % du tirage, au Danemark: 32 %, en Italie: 29 %.
Non seulement les gratuits se répandent partout, mais ils diversifient leur formule. Coïncidence, on apprenait également la semaine dernière que le réseau londonien de transports lance un appel d'offre pour créer un nouveau quotidien gratuit de soir. Et en France, une entreprise vient de lancer dans 15 villes Direct Soir, un gratuit nouveau genre publié en fin d'après-midi et conçu pour être apporté chez soi plutôt que de se retrouver dans les poubelles du métro.
Les journaux payants bien établis sont évidemment fort conscients de la concurrence des gratuits. C'est pourquoi ils augmentent encore plus leur présence sur Internet, pour rejoindre les jeunes lecteurs et les lecteurs en déplacement, mais aussi pour trouver des revenus publicitaires. Et sur le Web, les recettes publicitaires des journaux ont justement augmenté de 25 % dans le monde en 2005, selon l'Association mondiale des journaux.
Mais il y a plus. Car aucun journal ne peut maintenant se contenter de mettre des articles en ligne. Le quotidien britannique The Times, lui, vient carrément de lancer un service de nouvelles télévisées sur son site Internet, qui sera alimenté par des vidéos des agences de presse, mais aussi par le matériel envoyé par les internautes.
Car le grand mouvement actuel dans le monde des journaux consiste à intégrer au contenu Internet du journal (sinon au contenu imprimé) les contributions des lecteurs.
Dans ce domaine, les attentats terroristes de Londres à l'été 2005 ont particulièrement frappé l'imagination, alors que les sites Internet des médias ont été massivement alimentés par les photos et les contributions des citoyens qui étaient sur place, aux premières loges de la tragédie avec leur appareil numérique.
Et lors de l'ouragan Katrina, le New Orleans Times-Picayune, le grand journal de la Louisiane, a beaucoup utilisé les blogues et les forums de discussion, non seulement pour obtenir des informations directement des citoyens, mais aussi pour maintenir le lien social entre les citoyens eux-mêmes, et entre ceux-ci et leur journal.
Cet univers du «journalisme citoyen» doit maintenant être vu comme une collaboration, ont soutenu plusieurs participants au congrès de Moscou. Mark Glaser, un journaliste qui rédige un blogue sur les médias sur le site Internet de PBS, soutient même que plusieurs journaux américains se dotent maintenant d'un «rédacteur en chef de média citoyen», qui structure toute cette nouvelle relation interactive sur Internet avec les lecteurs.
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