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Irak - Abou Moussab al-Zarqaoui: mort d'un terroriste, naissance d'un martyr

Sami Aoun - Professeur titulaire au département d'histoire et de sciences politiques de l'Université de Sherbrooke et chercheur associé à la chaire Raoul-Dandurand en études stratégiques et diplomatiques de l'Université du Québec à Montréal  10 juin 2006 
Les intégristes sunnites le pleurent, les libéraux musulmans sont soulagés et les chiites sont en liesse. Pourtant, la mort du Jordanien Abou Moussab al-Zarqaoui, résistant islamiste le plus recherché d'Irak, ne sonne pas le glas de la violence et des tueries. Certes, la paix n'est pas pour demain. Mais cet événement marque peut-être le début d'une nouvelle phase dans le conflit irakien, période au cours de laquelle le pays aura une autre occasion de se stabiliser. Les Irakiens et Washington sauront-ils tirer avantage de cette situation?

L'ambition d'un moudjahidin

Abou Moussab al-Zarqaoui, de son vrai nom Fadel Nazzal al-Khalayleh, est né le 20 octobre 1966 dans une famille modeste à Zarqa, ville pauvre de Jordanie peuplée de réfugiés palestiniens. Dès sa jeunesse, il participe aux derniers moments de la lutte contre l'Union soviétique aux côtés des moudjahidines à la fin des années 80 en Afghanistan. Déçu par la guerre fratricide au sein des islamistes afghans, il rentre amer dans son pays natal, où les autorités l'emprisonnent de 1996 à 1999 pour des activités terroristes.

À sa libération, Zarqaoui entame une période de pérégrinations au cours de laquelle il prend contact avec des membres d'al-Qaïda. C'est toutefois l'invasion américaine de l'Irak en 2003 qui lui permet de s'élever au rang de grand combattant islamiste.

Zarqaoui n'est pas un idéologue. Il s'impose plutôt par les armes. À cette époque d'ailleurs, le fondateur d'al-Qaïda, Oussama ben Laden, hésite à lui confier la responsabilité du djihad en Mésopotamie. Il est après tout un rebelle difficile à diriger et souvent critiqué pour ses actions brutales.

Ben Laden en fait néanmoins son lieutenant. Zarqaoui devient alors le symbole d'al-Qaïda en Irak. Il organise de nombreux assassinats et attentats, notamment le bombardement du quartier général de l'ONU (août 2003, 23 morts), des assauts contre des églises chrétiennes et des attaques coordonnées contre des mosquées chiites (mars 2004, 181 morts). Il réussi à déjouer plus d'une fois les stratèges américains en les engageant dans une guerre asymétrique.

La brutalité comme carte de visite

L'islamiste radical jordanien se démarque aussi par sa brutalité contre les musulmans chiites. Selon lui, ils sont de faux musulmans qui ne respectent pas les préceptes de l'islam (rafida). Il contribue à la «vietnamisation» du conflit en touchant une corde sensible de la société irakienne: son caractère pluriethnique et plurireligieux. Il exacerbe la discorde entre les communautés chiites et sunnites (la Fitna) en s'attaquant à d'importants symboles chiites (la Mosquée d'or de Samara, février 2006).

Son image antichiite lui a permis de renforcer de nombreux appuis dans le monde arabo-sunnite, notamment parmi ceux qui craignent la montée du «croissant chiite», zone qui s'étend de l'Iran au Liban en passant par l'Irak. Il est donc perçu d'un côté comme le défenseur du pouvoir arabo-sunnite et de l'autre comme un psychopathe sanguinaire prêt à tuer ses «frères» musulmans pour parvenir à ses fins.

Le jeu de Zarqaoui s'est toutefois retourné contre les Arabes sunnites. Ses actions ont en effet affaibli leur influence. De son côté, l'Iran chiite a fait de grandes avancées en sol irakien, accroissant ainsi considérablement sa sphère d'influence au détriment, notamment, des États de la Ligue arabe.

Depuis les derniers mois, Zarqaoui a commis de nombreuses erreurs qui ont compromis certains de ses appuis dans la communauté sunnite irakienne. Il a tué quelques chefs tribaux arabo-sunnites engagés dans la stabilisation du pays. Pour plusieurs de ses alliés, il était dès lors allé trop loin, ce qui a fait de lui un leader en déclin de la résistance.

De plus, il a commis de graves erreurs envers la Jordanie en préparant notamment le triple attentat dans des hôtels d'Amman en novembre 2005 (60 morts). Se sentant menacée par al-Qaïda, la monarchie jordanienne a riposté en épaulant les États-Unis dans leur mission en Irak.

Trois courants

La mort de la figure de proue de la résistance irakienne marque le début d'une nouvelle période. Toutefois, celle-ci ne transformera pas les dynamiques profondes du conflit en Irak. La résistance est solidement enracinée. Elle ne se résume pas au seul mouvement de Zarqaoui. Il existe en réalité trois principaux courants.

Il y a premièrement la résistance arabo-sunnite, animée par des objectifs patriotiques et qui souhaite le départ immédiat des Américains. Il y a ensuite les partisans de Saddam Hussein, frange agressive de la résistance, qui cherchent à récupérer les privilèges dont ils jouissaient sous le régime du parti Baas.

Enfin, il existe une résistance chiite en Irak qui prend forme autour du chef Moqtada Sadr. L'opposition est toutefois circonscrite par la figure prédominante de l'ayatollah Ali al-Sistani, leader religieux de premier plan. Sistani rejette en effet l'usage de la violence contre les Américains afin de consolider le pouvoir de la majorité chiite, opprimée depuis la création de l'Irak, en 1921.

La résistance en Irak a donc plusieurs têtes. L'avenir de la stabilité irakienne dépend en réalité des États-Unis, des puissances régionales qui entourent l'Irak et surtout de la performance du nouveau gouvernement irakien.

Les États-Unis ont laissé de côté les discours triomphalistes au profit de la prudence devant la mort de Zarqaoui. Ils sont conscients de l'enracinement de la résistance. Ce nouvel épisode du conflit irakien survient à un moment de convergence entre l'Iran et les États-Unis. Les tensions entre les deux pays s'atténuent dans le dossier nucléaire iranien mais aussi en ce qui concerne l'avenir de l'Irak. Les deux rivaux ont un intérêt commun en faveur d'une stabilisation du pays et du succès du nouveau gouvernement irakien de Nouri al-Maliki.

Parallèlement, les différents États du monde arabe, notamment l'Égypte, la Syrie, la Jordanie et l'Arabie Saoudite, ont de moins en moins d'intérêts dans la fragilité de l'ordre politique irakien. Le régime syrien est assuré de sa survie après le recul de la menace américaine. Il a maintenant intérêt à réévaluer sa complicité avec les insurgés irakiens.

L'élimination de Zarqaoui coïncide également avec la nomination des ministres manquants au sein du nouveau gouvernement irakien, ceux de la Sécurité nationale, de la Défense et de l'Intérieur. Cette formation complétée est maintenant satisfaisante à la fois pour les chiites et les sunnites, qui ont maintenant l'occasion de consolider leur partenariat à la tête du pays et de mettre fin aux luttes interethniques et interconfessionnelles.

L'avenir de l'Irak demeure néanmoins incertain. Il reste à voir si les États voisins donneront un répit à la légitimité naissante du nouveau gouvernement irakien: s'abstiendront-ils de mener une guerre interposée sur son territoire?

L'administration Bush est quant à elle devant l'occasion de mettre en branle une stratégie de sortie ou, à tout le moins, un redéploiement de ses troupes. Elle doit éviter son enlisement dans le bourbier irakien et s'ouvrir aux intérêts des autres puissances régionales et internationales au Moyen-Orient. Un tel changement d'attitude permettrait d'apaiser les craintes envers les intentions américaines de domination et d'accaparement des ressources irakiennes.
 
 
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