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Appel au calme à Toronto

Alexandre Shields   5 juin 2006 
Ces musulmans, photographiés devant le lieu de culte que fréquentaient six des personnes arrêtées, écoutaient hier des dirigeants de leur communauté qui ont mis en garde les Canadiens contre la tentation de faire un lien entre l’islam et les mouv
Photo : Agence Reuters
Ces musulmans, photographiés devant le lieu de culte que fréquentaient six des personnes arrêtées, écoutaient hier des dirigeants de leur communauté qui ont mis en garde les Canadiens contre la tentation de faire un lien entre l’islam et les mouv
Les leaders de la communauté musulmane et les autorités policières ont imploré hier les Canadiens de ne pas sombrer dans la haine raciale envers la communauté musulmane, à laquelle appartenaient les présumés terroristes interpellés vendredi soir à Toronto. Au lendemain de la plus importante opération antiterroriste de l'histoire du Canada, une importante mosquée du nord de Toronto a en effet été vandalisée, tandis que les autorités sont toujours avares de détails sur l'enquête ayant mené aux 17 arrestations.

«Il est certainement possible que cet acte de vandalisme [perpétré contre une mosquée torontoise] ait été motivé par la haine. La haine, peu importe sa forme et certainement lorsqu'il est question de violence et bris de propriété, ne sera pas tolérée ici. Et je veux vous assurer que nous sommes prêts à travailler avec vous pour assurer la sécurité de tous», a déclaré le chef de la police de Toronto, Bill Blair, lors d'une rencontre avec des responsables de la communauté musulmane. M. Blair n'a d'ailleurs pas voulu lier les présumés terroristes à l'islam. Il a plutôt indiqué que leur idéologie commune ne s'appuyait pas sur la religion, mais sur la politique, la violence et le terrorisme.

Les organisations musulmanes canadiennes ont elles aussi condamné unanimement le terrorisme et appelé à la tenue d'un procès impartial pour les accusés. «Les musulmans canadiens condamnent toute forme de violence ou toute menace de violence, y compris le terrorisme sous toutes ses formes. Nous oeuvrons à la sûreté et à la sécurité du Canada et des Canadiens», a déclaré le directeur de la Fondation musulmane de Toronto, Mohammad Alaa. Le directeur du Conseil canadien des théologiens musulmans, une organisation représentant une centaine d'imams, le cheikh Hussein Patel, a appelé ses confrères à l'autocritique au cas où les jeunes accusés étaient reconnus coupables. «Les accusés sont innocents jusqu'à preuve du contraire, mais s'ils sont reconnus coupables au terme d'un procès impartial, ce sera une sonnette d'alarme pour les dignitaires religieux. Davantage de choses devront être faites pour s'assurer que nos enfants ne s'engagent pas dans des activités contraires aux enseignements de l'Islam», a-t-il affirmé hier.

Le message lancé par la communauté musulmane canadienne est on ne peut plus clair, selon le politologue Sami Aoun: «Ce phénomène de terrorisme est contre les musulmans eux-mêmes.» «Malheureusement, il y a une crainte de l'islam qui frappe dans toutes les démocraties, et cette crainte est accentuée par des événements violents qui sont survenus dans plusieurs pays.» Le danger de sombrer dans «l'islamophobie» est d'autant plus grand, selon lui, «quand il y a une instrumentalisation d'une religion pour des fins politiques. Ça laisse les gens soupçonneux, et plusieurs ont alors tendance à voir un terroriste dans chaque musulman».

Longue enquête

Les autorités ont révélé peu de nouveaux détails hier au sujet de leur vaste enquête ayant mené à l'arrestation de 17 individus de sexe masculin, dont quinze sont âgés de 25 ans ou moins. On sait toutefois qu'elle a été déclenchée il y a deux ans lorsque des enquêteurs ont intercepté des communications transitant par Internet entre des adolescents de la région de Toronto. Ceux-ci tenaient des propos anti-occidentaux et promettaient même de mener des actions au Canada pour lutter contre l'oppression des musulmans dans le monde. Les policiers ont aussi expliqué qu'ils avaient en main une liste de cibles potentielles. S'il ont refusé d'en dévoiler la teneur, ils ont cependant précisé que les cibles en question se trouvaient dans le sud de l'Ontario.

Selon ce que révélait le quotidien Toronto Star hier, des agents du Service canadien du renseignement de sécurité auraient piégé les présumés terroristes en leur facilitant l'accès aux trois tonnes de nitrate d'ammonium que ceux-ci ont tenté de se procurer. «Ce groupe a fait des démarches en vue d'acquérir trois tonnes de nitrate d'ammonium et d'autres composants nécessaires à la fabrication d'engins explosifs, a déclaré samedi le commissaire adjoint Mike McDonell. En guise de comparaison, l'attentat de 1995 contre l'immeuble fédéral Murrah à Oklahoma City, qui a fait 168 victimes, a été perpétré avec une tonne de nitrate d'ammonium.» Les autorités ont aussi expliqué que les prévenus avaient suivi un entraînement dans le nord de l'Ontario, sans préciser le lieu exact.

Pour l'heure, 15 des suspects ont comparu samedi, menottés aux poignets et aux chevilles. Ils ont été accusés d'avoir participé à un groupe terroriste et d'avoir donné ou reçu un entraînement terroriste. Ils doivent revenir en cour demain. À part le fait qu'ils comptent parmi eux un informaticien célibataire, un chômeur et un étudiant diplômé, on sait peu de choses de ces présumés terroristes. «Certains sont des étudiants, d'autres ont des emplois et d'autres n'en ont pas», a simplement déclaré samedi le commissaire adjoint de la GRC Mike McDonell. Âgés de 19 à 43 ans, tous menaient une existence plutôt tranquille, selon ce que leurs proches ont fait savoir.

Réaction américaine

Si les dirigeants américains ont salué le sérieux avec le lequel le Canada sembler traiter la question de la sécurité, certains experts ont toutefois estimé que ce «complot» avorté prouve que la gestion de l'immigration est trop laxiste au Canada et que la frontière du pays est une véritable passoire à terroristes.

«Les Américains devraient être très préoccupés parce que le Canada est notre voisin et qu'il y a une présence importante d'al-Qaïda au Canada, a dit un représentant républicain du comité sur la sécurité nationale, Peter King. Je crois qu'il y a un nombre disproportionné de membres d'al-Qaïda au Canada en raison de leurs lois très "libérales" en matière d'immigration, mais aussi parce qu'il y est très facile d'obtenir l'asile politique.»

La Secrétaire d'État américaine Condoleezza Rice, s'est toutefois voulue rassurante hier. «Nous avons la meilleure collaboration possible avec le Canada en ce qui a trait à la sécurité de la frontière», a-t-elle dit sur les ondes du réseau CNN. Selon elle, il n'y a pas de lien entre les interpellations de vendredi et une quelconque menace sur les États-Unis. L'enquête qui a mené à ces arrestations a cependant été menée en partenariat avec des agents du FBI. Les arrestations de Toronto ont suivi celle de deux Américains qui seraient venus au Canada pour rencontrer certains des individus arrêtés à Toronto en mars 2005. «Ils ont discuté de cibles stratégiques aux États-Unis pour une attaque terroriste», selon une note du FBI.

Déjà, le premier ministre conservateur Stephen Harper a estimé samedi que le démantèlement d'une cellule terroriste à Toronto a fait comprendre aux Canadiens que leur pays n'était plus à l'abri d'attentats qui pourraient se révéler meurtriers. Selon lui, le Canada est maintenant dans la mire des terroristes en raison de ses valeurs de démocratie, de liberté et de primauté du droit.

Le rôle international du Canada

Si les faits reprochés aux personnes interpellées vendredi — 12 adultes et cinq mineurs — étaient prouvés, leur volonté de commettre une attaque en sol canadien pourrait être en partie explicable par le rôle accru du Canada dans la «guerre contre le terrorisme» menée à l'échelle internationale.

Selon le professeur au Centre international de criminologie comparée de l'Université de Montréal, Jean Paul Brodeur, «le Canada manifeste une volonté guerrière en Afghanistan. Alors, si la menace terroriste était très hypothétique avant, elle l'est beaucoup moins maintenant».

«Le rôle des Canadiens en Afghanistan, mais aussi le fait que le pays a été le premier à couper l'aide au gouvernement palestinien [lors de l'élection du Hamas], tout cela a une influence certaine sur la perception de notre rôle sur la scène internationale», a expliqué hier le professeur à la faculté de théologie et de sciences des religions de l'Université de Montréal, Patrice Brodeur.

Spécialiste du terrorisme islamiste, il estime que «si» les accusations sont fondées, «il faudrait vraiment réfléchir aux façons de mieux intégrer les jeunes adultes musulmans, dont l'identité est bien souvent bafouée. Ça permettrait d'empêcher l'émergence de discours extrémistes».

Avec la Presse canadienne






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