La Coupe du monde vous parle - Danse et compte
Quand on demandait à Wilt Chamberlain, la supervedette du basketball des années 1960 dont la taille dépassait les 7 pieds à une époque où la chose était rarissime, pourquoi il se faisait chahuter dans la plupart des amphithéâtres où il se produisait, sa réponse était toute prête: «Personne ne prend pour Goliath.» Le sport, miroir en concentré de la vie (c'est une métaphore, et pas terrible à part ça), suscite en effet chez le fan moyen un engouement pour le négligé. Mais s'il y a une exception, elle est de taille: l'équipe nationale de football du Brésil, dont, à ses 200 millions de supporters enfiévrés au pays, on se demande s'il ne faudrait pas ajouter un bon milliard de sympathisants aux quatre coins du monde.
Paradoxe: alors que son jeu se fonde sur l'invention, l'esthétisme, la spontanéité, l'improvisation créatrice, la Seleçao s'est vu accoler malgré elle, au fil du temps, une épouvantable collection de clichés. Elle ne doit pas seulement gagner, il faut que ça soit spectaculaire. Les joueurs ne jouent pas au ballon, ils dansent avec (ah! la samba!...) L'adversaire a moins envie de les contrer que de les regarder faire et les applaudir.
Malgré elle? Il faut dire que les Brésiliens eux-mêmes alimentent la machine à lieux communs. Le milieu de terrain de Barcelone, Ronaldinho: «Nous essayons toujours de faire en sorte que notre jeu soit beau.» L'entraîneur-chef Alberto Carlos Parreira: «Il ne sert à rien d'être les favoris si nous ne prouvons pas sur le terrain que nous sommes les meilleurs.» Et le clou, de Parreira aussi: «De toute manière, c'est l'Allemagne qui est la grande favorite.»
Holà. L'effort de tempérer la frénésie est de bonne guerre, mais il est vain. Demandez à n'importe quel connaisseur pas trop aveuglé par sa propre préférence nationale, il vous assurera que les Auriverde arrivent à la Coupe du monde 2006, qui démarre vendredi à Munich, si loin en tête de liste des prétendants au titre mondial — qu'ils détiennent déjà — que l'occupant de la deuxième place, qu'il s'agisse de l'Allemagne justement, de l'Argentine, de l'Italie, de l'Angleterre, de la France, alouette, a besoin de jumelles pour seulement les entrapercevoir. Peut-être même que, dans toute l'histoire du Mondial, il n'y a jamais eu de favoris plus favoris que ceux-là, qui attirent les comparaisons avec la grande cuvée brésilienne de 1970 menée par Pelé au sommet de son art.
Imaginez un peu: en 2002, le Brésil, pour une rare fois, n'était pas le préféré des experts. Ronaldo se remettait péniblement de graves blessures successives à un genou. La défense était suspecte. Le retentissant échec de la finale de 1998 face aux Bleus en France (0-3) occupait encore les esprits. La «nouvelle génération» tardait à arriver à maturité. Un premier tour juste passable pour cette équipe dont certains semblent s'attendre à ce qu'elle gagne tous ses matchs par six buts avait encore nourri les inquiétudes, de même qu'un huitième de finale à l'arraché contre la Belgique. Mais le résultat au finish fut: victoire totale, agrémentée de huit buts en sept matchs et d'un Ballon d'or pour Ronaldo. De petits comiques ont même raconté, après que Juninho fut entré en fin de rencontre en finale et se fut amusé avec la puissante défensive allemande, que le véritable match de championnat aurait dû opposer le onze partant du Brésil... aux substituts du Brésil.
Qu'en sera-t-il cette fois-ci? Vaut-il seulement la peine de disputer cette Coupe du monde tant son dénouement est prévisible? Que peut-on, dans les limites de l'humaine condition, faire contre le «quatuor doré» formé de Ronaldo et Adriano à l'avant et de Ronaldinho et Kaka en milieu? Parreira n'a-t-il pas le bon sens de laisser ses protégés jouer comme ils en sont formidablement capables? Et ne relève-t-on pas l'arrivée de Robinho, qu'on attend déjà comme le prochain Pelé (il y a toujours un nouveau Pelé en gestation au Brésil)?
Évidemment, dès lors qu'il se trouve une formation pour en mener si large, la chasse au proverbial grain de sable dans l'engrenage est lancée. Certes, le Brésil, à la suite d'une modification des règlements de la FIFA inspirée par le parcours désastreux de la France en 2002, est le premier champion en titre à avoir dû passer par les qualifications pour retourner au Mondial. Mais outre l'Argentine, la zone sud-américaine n'est pas particulièrement peuplée de géants, et la Seleçao y a quand même connu quelques problèmes, dont un cinglant revers (1-3) à Buenos Aires en juin dernier. Et elle n'a pas disputé de matchs amicaux vraiment sérieux depuis un an ou presque.
Quoi d'autre? Le fossé se creuse entre les équipiers qui jouent en Europe et ceux qui sont restés à la maison, en championnat national, et que les supporters brésiliens préfèrent. Le sélectionneur Perreira est trop prévisible (tout le monde sait qu'il fera une substitution à la 67e minute...). Le gardien numéro un, Dida, le premier portier noir du Brésil depuis 1950, n'est pas très apprécié au Milan AC. À la défense, le pilier Cafu, qui aura 36 ans cette semaine, ne rajeunit pas, Roberto Carlos a connu une saison ordinaire à Madrid et Edmilson ratera le tournoi en raison d'une toute récente blessure.
Et, bien sûr, il y a Ronaldo. Une Coupe du monde ne serait pas complète sans un feuilleton Ronaldo. Ronaldo qui a traversé une campagne en dents de scie, avec plus de scie que de dents, au Real Madrid, l'équipe la plus décevante au monde compte tenu de sa «galaxie» de vedettes millionnaires. Ronaldo qui, racontent une flopée de reportages d'enquête tout à fait sérieux, mènerait un train de vie hautement dissolu en Espagne, aurait pris du poids (ça, tout le monde l'a vu) et se sentirait méprisé par les fans. Ronaldo qui prévient cependant que, lorsque l'enjeu est de taille et que l'adversité est à son paroxysme, il s'en trouve ragaillardi et que vous allez voir ce que vous allez voir.
À tout ça, on serait tenté d'ajouter que les férus d'histoire font remarquer qu'à part la Coupe du monde de 1958 en Suède d'où le Brésil est sorti champion, jamais une sélection sud-américaine n'est parvenue à triompher en sol européen. Plus: que les dernières fois que le Brésil a été annoncé favori (1990, 1998), il n'a pas «livré la marchandise», et vice-versa. Plus encore, pour les amateurs de complot: comme le Mondial de 2010 aura lieu en Afrique du Sud, dans un climat propice aux Auriverde, et comme celui de 2014 se déroulera très probablement au Brésil même, il serait préférable, afin que la compétition demeure intéressante, qu'ils ne gagnent pas cette fois-ci...
Cela étant, le hasard a donné aux favoris un premier tour relativement aisé dans le groupe F, où ils ont hérité de la Croatie, du Japon et de l'Australie (à surveiller: le sélectionneur du Japon est l'ancienne gloire brésilienne Zico), et on continue de calibrer les chances des autres pays de se rendre profondément dans le tournoi en fonction du moment où ils devraient rencontrer les terribles champions.
En tout cas, certains se prennent à rêver d'un envoûtant précédent, une grande finale entre les impétueux voisins, le Brésil et l'Argentine, qui ont toujours été tenus à l'écart l'un de l'autre en Coupe du monde du fait que, coïncidence, quand l'un allait, l'autre en arrachait. On ne sait pas si l'Amérique latine se remettrait d'un pareil choc.
En 2002, les Brésiliens ont décroché un cinquième titre planétaire, la penta. Qu'ils parviennent à faire maintenant hexa ne dépend probablement que d'eux-mêmes. C'est à la fin de la soirée qu'on reconnaît les bons danseurs.
Paradoxe: alors que son jeu se fonde sur l'invention, l'esthétisme, la spontanéité, l'improvisation créatrice, la Seleçao s'est vu accoler malgré elle, au fil du temps, une épouvantable collection de clichés. Elle ne doit pas seulement gagner, il faut que ça soit spectaculaire. Les joueurs ne jouent pas au ballon, ils dansent avec (ah! la samba!...) L'adversaire a moins envie de les contrer que de les regarder faire et les applaudir.
Malgré elle? Il faut dire que les Brésiliens eux-mêmes alimentent la machine à lieux communs. Le milieu de terrain de Barcelone, Ronaldinho: «Nous essayons toujours de faire en sorte que notre jeu soit beau.» L'entraîneur-chef Alberto Carlos Parreira: «Il ne sert à rien d'être les favoris si nous ne prouvons pas sur le terrain que nous sommes les meilleurs.» Et le clou, de Parreira aussi: «De toute manière, c'est l'Allemagne qui est la grande favorite.»
Holà. L'effort de tempérer la frénésie est de bonne guerre, mais il est vain. Demandez à n'importe quel connaisseur pas trop aveuglé par sa propre préférence nationale, il vous assurera que les Auriverde arrivent à la Coupe du monde 2006, qui démarre vendredi à Munich, si loin en tête de liste des prétendants au titre mondial — qu'ils détiennent déjà — que l'occupant de la deuxième place, qu'il s'agisse de l'Allemagne justement, de l'Argentine, de l'Italie, de l'Angleterre, de la France, alouette, a besoin de jumelles pour seulement les entrapercevoir. Peut-être même que, dans toute l'histoire du Mondial, il n'y a jamais eu de favoris plus favoris que ceux-là, qui attirent les comparaisons avec la grande cuvée brésilienne de 1970 menée par Pelé au sommet de son art.
Imaginez un peu: en 2002, le Brésil, pour une rare fois, n'était pas le préféré des experts. Ronaldo se remettait péniblement de graves blessures successives à un genou. La défense était suspecte. Le retentissant échec de la finale de 1998 face aux Bleus en France (0-3) occupait encore les esprits. La «nouvelle génération» tardait à arriver à maturité. Un premier tour juste passable pour cette équipe dont certains semblent s'attendre à ce qu'elle gagne tous ses matchs par six buts avait encore nourri les inquiétudes, de même qu'un huitième de finale à l'arraché contre la Belgique. Mais le résultat au finish fut: victoire totale, agrémentée de huit buts en sept matchs et d'un Ballon d'or pour Ronaldo. De petits comiques ont même raconté, après que Juninho fut entré en fin de rencontre en finale et se fut amusé avec la puissante défensive allemande, que le véritable match de championnat aurait dû opposer le onze partant du Brésil... aux substituts du Brésil.
Qu'en sera-t-il cette fois-ci? Vaut-il seulement la peine de disputer cette Coupe du monde tant son dénouement est prévisible? Que peut-on, dans les limites de l'humaine condition, faire contre le «quatuor doré» formé de Ronaldo et Adriano à l'avant et de Ronaldinho et Kaka en milieu? Parreira n'a-t-il pas le bon sens de laisser ses protégés jouer comme ils en sont formidablement capables? Et ne relève-t-on pas l'arrivée de Robinho, qu'on attend déjà comme le prochain Pelé (il y a toujours un nouveau Pelé en gestation au Brésil)?
Évidemment, dès lors qu'il se trouve une formation pour en mener si large, la chasse au proverbial grain de sable dans l'engrenage est lancée. Certes, le Brésil, à la suite d'une modification des règlements de la FIFA inspirée par le parcours désastreux de la France en 2002, est le premier champion en titre à avoir dû passer par les qualifications pour retourner au Mondial. Mais outre l'Argentine, la zone sud-américaine n'est pas particulièrement peuplée de géants, et la Seleçao y a quand même connu quelques problèmes, dont un cinglant revers (1-3) à Buenos Aires en juin dernier. Et elle n'a pas disputé de matchs amicaux vraiment sérieux depuis un an ou presque.
Quoi d'autre? Le fossé se creuse entre les équipiers qui jouent en Europe et ceux qui sont restés à la maison, en championnat national, et que les supporters brésiliens préfèrent. Le sélectionneur Perreira est trop prévisible (tout le monde sait qu'il fera une substitution à la 67e minute...). Le gardien numéro un, Dida, le premier portier noir du Brésil depuis 1950, n'est pas très apprécié au Milan AC. À la défense, le pilier Cafu, qui aura 36 ans cette semaine, ne rajeunit pas, Roberto Carlos a connu une saison ordinaire à Madrid et Edmilson ratera le tournoi en raison d'une toute récente blessure.
Et, bien sûr, il y a Ronaldo. Une Coupe du monde ne serait pas complète sans un feuilleton Ronaldo. Ronaldo qui a traversé une campagne en dents de scie, avec plus de scie que de dents, au Real Madrid, l'équipe la plus décevante au monde compte tenu de sa «galaxie» de vedettes millionnaires. Ronaldo qui, racontent une flopée de reportages d'enquête tout à fait sérieux, mènerait un train de vie hautement dissolu en Espagne, aurait pris du poids (ça, tout le monde l'a vu) et se sentirait méprisé par les fans. Ronaldo qui prévient cependant que, lorsque l'enjeu est de taille et que l'adversité est à son paroxysme, il s'en trouve ragaillardi et que vous allez voir ce que vous allez voir.
À tout ça, on serait tenté d'ajouter que les férus d'histoire font remarquer qu'à part la Coupe du monde de 1958 en Suède d'où le Brésil est sorti champion, jamais une sélection sud-américaine n'est parvenue à triompher en sol européen. Plus: que les dernières fois que le Brésil a été annoncé favori (1990, 1998), il n'a pas «livré la marchandise», et vice-versa. Plus encore, pour les amateurs de complot: comme le Mondial de 2010 aura lieu en Afrique du Sud, dans un climat propice aux Auriverde, et comme celui de 2014 se déroulera très probablement au Brésil même, il serait préférable, afin que la compétition demeure intéressante, qu'ils ne gagnent pas cette fois-ci...
Cela étant, le hasard a donné aux favoris un premier tour relativement aisé dans le groupe F, où ils ont hérité de la Croatie, du Japon et de l'Australie (à surveiller: le sélectionneur du Japon est l'ancienne gloire brésilienne Zico), et on continue de calibrer les chances des autres pays de se rendre profondément dans le tournoi en fonction du moment où ils devraient rencontrer les terribles champions.
En tout cas, certains se prennent à rêver d'un envoûtant précédent, une grande finale entre les impétueux voisins, le Brésil et l'Argentine, qui ont toujours été tenus à l'écart l'un de l'autre en Coupe du monde du fait que, coïncidence, quand l'un allait, l'autre en arrachait. On ne sait pas si l'Amérique latine se remettrait d'un pareil choc.
En 2002, les Brésiliens ont décroché un cinquième titre planétaire, la penta. Qu'ils parviennent à faire maintenant hexa ne dépend probablement que d'eux-mêmes. C'est à la fin de la soirée qu'on reconnaît les bons danseurs.
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