Une révolution peut-elle être tranquille?
Éric Dupont - Écrivain
3 juin 2006
Dans mon roman La Logeuse, qui vient de paraître aux Éditions Marchand de feuilles, Rosa, l'héroïne née le 20 mai 1980, s'engage dans une joute oratoire avec Jeanne Joyal, sa logeuse de Villeray, obsédée par le passé et étouffant sous le poids de la rancoeur.
La jeune Rosa, lectrice de Marx et de Lénine, tente d'expliquer à Jeanne, plus âgée, qu'en dehors de la poésie, une révolution ne saurait être «tranquille». Elle entend l'expression comme un oxymore, un non-sens. Risquant les foudres de son intransigeante logeuse, Rosa pousse l'insolence jusqu'à lui dire que pour faire une vraie révolution, il faut que les bases de la société s'écroulent et que, dans le cas qui nous intéresse, il faudrait davantage parler d'un déplacement vers la social-démocratie et d'une libération des moeurs dans le respect des institutions démocratiques.
La jeune inconsciente va jusqu'à asperger sa logeuse de l'insulte suivante: «En fait, si on voulait vraiment parler de révolution, il ne faudrait pas l'appeler "Révolution tranquille" mais bien "Révolution ratée".» Il n'en faut pas plus pour que Jeanne Joyal, une nostalgique du «bon vieux temps», sorte de ses gonds et passe un savon en règle à cette jeunesse iconoclaste.
Or j'ai tout récemment goûté à l'ire de Jeanne Joyal dans le cadre d'une mise en scène impromptue de cet épisode de La Logeuse. Pendant une entrevue devant public, l'animateur a remis sur le tapis la malheureuse querelle entre Rosa et Jeanne. Je jouais le rôle de Rosa tandis que le public incarnait Jeanne. Regards chargés de reproches. Un «tss! tss!» à gauche, un «franchement!» à droite, des «hon!» au centre. L'espace d'un moment, j'ai craint la crucifixion sur le mont Royal. Je me voyais déjà avançant à pas lents sur le pont interprovincial en direction d'Ottawa, couvert de goudron et de plumes sous une pluie de cailloux lancés depuis Gatineau.
À ce triste incident où j'ai dû répudier ma petite Rosa pour éviter le pire se sont ajoutées d'autres flagellations publiques d'écrivains qui ont osé mettre certaines vérités en doute. Je me souviens que notre impromptu d'Outremont national a eu droit aux éructations avinées de VLB et aux vingt coups de fouet d'un premier ministre déchu. Tout ça, ironie du sort, en pleine semaine pascale. Pourtant, tout comme moi, l'Outremontais partage depuis toujours les aspirations bleues.
Le droit au regard froid
Vivons-nous donc dans une société où l'écrivain ne devrait produire que des oeuvres congruentes avec le projet national? Le Québec aurait-il réinventé le réalisme socialiste à la sauce indépendantiste? Le rôle de l'écrivain québécois se résume-t-il à s'engager pour la cause souverainiste sans jamais remettre en question ses dérapages et son histoire?
Je n'ose pas apporter de réponse à ces questions de crainte de voir débarquer sur mon balcon une horde de souverainistes en furie armés de piques, de torches et de manuels d'histoire.
De toute évidence, ma petite Rosa a touché une corde sensible. Pourtant, elle fait partie de cette génération qui, au dire d'un certain écrivain de Trois-Pistoles, a été abrutie par la télé (celle qui passait vos téléromans... ) et ne comprend rien à l'engagement politique.
Je suis d'avis, ne vous déplaise, que ma Rosa n'est que la continuation de votre commencement, chers parents. Je revendique le droit de poser un regard froid sur ma province et sur son histoire et je refuse de me faire dicter mon engagement par quiconque. Je crois que là est l'esprit du «Je me souviens».
Je me souviens que je suis libre de mes opinions et de mes choix et que chaque génération, à sa manière, a le devoir de refaire le monde afin de pouvoir l'habiter. Que les pharisiens se souviennent qu'ils ont eux-mêmes secoué un dogme de plomb dans leur jeunesse. N'était-ce que pour le faire subir à la génération suivante? [...]
La jeune Rosa, lectrice de Marx et de Lénine, tente d'expliquer à Jeanne, plus âgée, qu'en dehors de la poésie, une révolution ne saurait être «tranquille». Elle entend l'expression comme un oxymore, un non-sens. Risquant les foudres de son intransigeante logeuse, Rosa pousse l'insolence jusqu'à lui dire que pour faire une vraie révolution, il faut que les bases de la société s'écroulent et que, dans le cas qui nous intéresse, il faudrait davantage parler d'un déplacement vers la social-démocratie et d'une libération des moeurs dans le respect des institutions démocratiques.
La jeune inconsciente va jusqu'à asperger sa logeuse de l'insulte suivante: «En fait, si on voulait vraiment parler de révolution, il ne faudrait pas l'appeler "Révolution tranquille" mais bien "Révolution ratée".» Il n'en faut pas plus pour que Jeanne Joyal, une nostalgique du «bon vieux temps», sorte de ses gonds et passe un savon en règle à cette jeunesse iconoclaste.
Or j'ai tout récemment goûté à l'ire de Jeanne Joyal dans le cadre d'une mise en scène impromptue de cet épisode de La Logeuse. Pendant une entrevue devant public, l'animateur a remis sur le tapis la malheureuse querelle entre Rosa et Jeanne. Je jouais le rôle de Rosa tandis que le public incarnait Jeanne. Regards chargés de reproches. Un «tss! tss!» à gauche, un «franchement!» à droite, des «hon!» au centre. L'espace d'un moment, j'ai craint la crucifixion sur le mont Royal. Je me voyais déjà avançant à pas lents sur le pont interprovincial en direction d'Ottawa, couvert de goudron et de plumes sous une pluie de cailloux lancés depuis Gatineau.
À ce triste incident où j'ai dû répudier ma petite Rosa pour éviter le pire se sont ajoutées d'autres flagellations publiques d'écrivains qui ont osé mettre certaines vérités en doute. Je me souviens que notre impromptu d'Outremont national a eu droit aux éructations avinées de VLB et aux vingt coups de fouet d'un premier ministre déchu. Tout ça, ironie du sort, en pleine semaine pascale. Pourtant, tout comme moi, l'Outremontais partage depuis toujours les aspirations bleues.
Le droit au regard froid
Vivons-nous donc dans une société où l'écrivain ne devrait produire que des oeuvres congruentes avec le projet national? Le Québec aurait-il réinventé le réalisme socialiste à la sauce indépendantiste? Le rôle de l'écrivain québécois se résume-t-il à s'engager pour la cause souverainiste sans jamais remettre en question ses dérapages et son histoire?
Je n'ose pas apporter de réponse à ces questions de crainte de voir débarquer sur mon balcon une horde de souverainistes en furie armés de piques, de torches et de manuels d'histoire.
De toute évidence, ma petite Rosa a touché une corde sensible. Pourtant, elle fait partie de cette génération qui, au dire d'un certain écrivain de Trois-Pistoles, a été abrutie par la télé (celle qui passait vos téléromans... ) et ne comprend rien à l'engagement politique.
Je suis d'avis, ne vous déplaise, que ma Rosa n'est que la continuation de votre commencement, chers parents. Je revendique le droit de poser un regard froid sur ma province et sur son histoire et je refuse de me faire dicter mon engagement par quiconque. Je crois que là est l'esprit du «Je me souviens».
Je me souviens que je suis libre de mes opinions et de mes choix et que chaque génération, à sa manière, a le devoir de refaire le monde afin de pouvoir l'habiter. Que les pharisiens se souviennent qu'ils ont eux-mêmes secoué un dogme de plomb dans leur jeunesse. N'était-ce que pour le faire subir à la génération suivante? [...]
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