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Les promesses de la philosophie

Sébastien Mussi - Professeur de philosophie au Collège de Maisonneuve, chargé de cours en sciences politiques à l'UQAM et membre fondateur de la Nouvelle Alliance pour la philosophie au collège (NAPAC)  2 juin 2006 
La question que soulève François Normand dans son texte du Devoir du 20 mai 2006, «Wittgenstein contre l'enseignement de la philo au cégep», est brûlante. Pourquoi? Parce que le corps des professeurs de philosophie des collèges est mis sur la sellette par une telle question et parce que c'est reposer le problème de l'institutionnalisation de la philosophie. [...]

La philosophie est remise en cause tous les cinq ans environ, sans justification éducative d'aucune sorte, sans souci de l'intérêt des étudiants, par des administrateurs qui n'ont en vue que les seuls enjeux économiques. Devant de telles attaques, il serait suicidaire de se défendre en ouvrant une réflexion sur le rôle de la philosophie. Ce n'est pas parce qu'on est professeur de philosophie qu'il faut être naïf et rester aveugle à la réalité des jeux de pouvoir qui traversent nos institutions.

«Il ne faut pas céder à la tentation d'imposer la philosophie pour sauver des emplois... », affirme M. Normand. En effet, mais ne pas devoir céder à cette tentation ne signifie pas que la suppression de la philosophie collégiale puisse se faire sans justifications autres qu'économiques. Serions-nous les seuls travailleurs qui n'auraient pas le droit de défendre leurs emplois? Les profs de philo aussi ont besoin de manger.

La connaissance de soi

La philosophie s'est toujours posée comme rebelle, portant avec elle le malaise, l'insatisfaction, le décalage entre une parole qui tente de se dire et le monde qu'elle tente d'exprimer. Or en faire une discipline d'enseignement la fait rentrer dans l'institution, c'est-à-dire dans un système régi par une idéologie (fût-elle implicite) qu'il s'agit de promouvoir. Dans ce contexte, la philosophie ne peut que se retrouver en déséquilibre.

Le problème existe: c'est celui de toute parole libre.

M. Normand affirme que l'argument le plus souvent évoqué pour défendre la philosophie, c'est qu'elle «permet de mieux comprendre le monde actuel». On peut en effet se demander si cela est pertinent. Mais la philosophie reste une des rares pratiques qui visent le jeu de la connaissance de soi.

En ce sens, oui, la philosophie permet de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons car nous y vivons. J'y vis.

M. Normand s'en prend à l'arrogance des professeurs de philosophie: «J'avais oublié que quelqu'un qui n'a pas fait de philosophie n'est pas capable d'écoute ou de dialogue, qu'un inculte philosophique ne peut absolument pas justifier ses croyances et ses actes.» Mais qui prétend que seule la philosophie permette cela? Les autres disciplines proposant une telle démarche (avec toutes ses limites et tous ses aléas) sont rares, et la tendance est à les supprimer. Enfin, j'avais oublié quant à moi que l'enjeu du dialogue était de «justifier ses croyances»: il m'avait toujours semblé qu'il s'agissait de les comprendre.

De plus, dire que les professeurs de philosophie sont arrogants relève de la polémique gratuite: si arrogance il y a, elle est à la mesure de l'imbécillité des attaques qui se succèdent contre ces mêmes professeurs et leur pratique. Je suis plutôt surpris par le calme, la gentillesse et la détermination à mener leur tâche dont font preuve mes collègues dans des conditions de précarité et de non-reconnaissance sociale quasi absolue — Le Devoir étant la seule exception notable.

Assumer l'incertitude

M. Normand remet enfin en doute l'universalité de la «quête de sens» en citant Picasso: «Je ne cherche pas, je trouve.» Le sens de la vie s'impose de lui-même. Combien cherchent en effet, et que cherchent-ils? Je l'ignore. Mais il est visible, pour toute personne douée d'un minimum de sensibilité, que nombre de nos étudiants — qui n'ont que 17 ans en arrivant au collège, il est bon de le rappeler — cherchent et se cherchent. Lorsqu'ils ont «trouvé», c'est trop souvent non pas dans le sens d'une liberté qui s'assume à travers les actes mais dans le sens d'une standardisation des consciences et des comportements.

La tendance est à tolérer de moins en moins cette incertitude des étudiants et à leur imposer de plus en plus tôt des «profils de carrière», notamment par le biais de l'«approche programme».

De plus, ce que dit Picasso, c'est ceci: «Quand je peins, mon but est de monter ce que j'ai trouvé et non pas ce que je suis en train de chercher.» Picasso ne nie pas la recherche au profit d'un sens tout cuit, bien au contraire. En ce sens, la philosophie peut montrer à certains que cette recherche est permise, que le sens qui s'impose n'est pas toujours celui de la fatalité ou du discours dominant.

Affirmer que «faire de la philosophie comme on fait de l'art, en construisant quelque chose, ce n'est pas du tout ce qu'on voit dans les collèges» ne suffit pas: encore faut-il un lieu où entrer dans cet apprentissage. L'art n'est pas spontané: il y faut du soin, des connaissances, et la confiance d'avoir quelque chose à construire. Et cela se fait dans les cours de philosophie: en effet, on ne «pitche» pas les étudiants tout nus dans la création poétique ou philosophique, pas plus qu'on n'exige d'eux, dans leurs cours de maths, qu'ils s'extasient d'emblée sur la beauté d'un théorème de Gödel. On tente par contre de leur montrer que dire, construire quelque chose, exige de regarder le monde, de l'écouter, de le toucher.

La philosophie ne peut pas tout, et il est vrai qu'elle ne tient pas toutes ses promesses. Ces dernières sont exorbitantes, et il faut être bien naïf pour les prendre au pied de la lettre. Mais vouloir supprimer la philosophie dans les collèges aujourd'hui revient à perdre une bataille décisive dans ce que le philosophe Bernard Stiegler appelle la «guerre esthétique» et dont l'enjeu n'est autre que le contrôle des consciences.
 
 
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  • Billie R - Inscrite
    29 février 2012 18 h 41
    Merci.
    Abolir la philosophie collégiale? Vraiment? Il me semble aussi que cette question ne peut être que corrompue. Il faut dire que ces attaques contre la philosophie ont tout de même le mérite de rappeler toujours sa nécessité, tout en solidifiant et en élargissant ses fondements : pour moi, la philosophie a eu, a et aura pour toujours sa raison d'être - à moins bien sûr de ne perdre ni les batailles, ni le peu qui nous reste pour la défendre. Merci à l'auteur qui tient l'a un discours bien intéressant.
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