Libre opinion: L'anatomie d'un mensonge
Fred A. Reed - Spécialiste du Moyen Orient, auteur notamment de Persian Postcards: Iran after Khomeini et, avec Massoumeh Ebtekar, Takeover in Tehran: the Inside Story of the U.S. Embassy Capture
26 mai 2006
Dans un texte sur les maux de l'Occident paru le 20 mai, le journaliste du Devoir Antoine Robitaille fait état «du projet (aux accents hitlériens) de faire porter un signe distinctif à tous les non-musulmans, projet mis en avant par le régime du président iranien Ahmadinejad».
L'information sur laquelle il a fondé cette affirmation était mensongère. Comme beaucoup de ses collègues, M. Robitaille a été victime — trop facilement? — d'une opération de désinformation de grande envergure et aux séquelles potentiellement désastreuses, surtout pour la paix mais aussi pour le journalisme.
En effet, en quelques heures, on a créé, puis fait avaler une fausse nouvelle. On l'a ensuite insérée dans un contexte déjà surchargé d'accusations non fondées, la faisant répercuter et même accréditer, entre autres, par des hommes politiques canadiens.
Voici le fil des événements.
- Le vendredi 19 mai, au surlendemain de la courte victoire conservatrice portant sur l'extension de la mission canadienne en Afghanistan, le National Post, vaisseau amiral du Groupe CanWest, publie un article signé Amir Taheri. Celui-ci affirme, à propos d'une loi adoptée par le Parlement iranien, qu'elle «envisage des codes vestimentaires pour les minorités religieuses, chrétienne, juive et zoroastrienne, qui seront obligées d'adopter des couleurs les rendant publiquement identifiables».
Ahurissant. Mais cette loi, qui entend favoriser l'émergence d'une industrie de la mode islamique en Iran, ne contient aucune disposition de ce type. L'affirmation de M. Taheri est cousue de fil blanc.
- Amir Taheri fut rédacteur en chef du quotidien Kayhan de Téhéran de 1972 à 1979, sous le régime du chah Muhammad Riza Pahlavi. Il est membre du groupe américain Benador Associates, une agence néoconservatrice de placement médias. Parmi les «poulains» de cette agence, on trouve un ancien directeur de la CIA ainsi que Richard Perle, membre influent de la cabale néoconservatrice au pouvoir à Washington, accusé notamment de fraude dans l'affaire Hollinger.
- Le même jour, sous la plume de Chris Wattie, la fausse nouvelle fait la une du National Post. M. Wattie, auparavant connu comme photographe, cite «des Iraniens expatriés» comme source mais non pas le texte de M. Taheri. Il cite par contre, depuis Los Angeles, le doyen du Centre Simon-Wiesenthal, le rabbin Marwin Hier: «Cela rappelle l'Holocauste. L'Iran s'approche de plus en plus de l'idéologie des nazis.»
- À quelques heures d'intervalle, la fausse nouvelle se répand. Le Jerusalem Post la reprend, l'illustrant avec un cliché de l'étoile jaune que l'Allemagne nazie faisait porter aux juifs.
- Étrange coïncidence: tout comme le National Post, le Jerusalem Post fut la propriété de Conrad Black, p.-d.g. déchu du groupe Hollinger, aujourd'hui accusé d'avoir massivement dépouillé les actionnaires. Le groupe CanWest, quant à lui, est détenu par la famille Asper, autrefois bailleur de fonds du Parti libéral du Canada et farouche défenseur de l'État d'Israël.
- Toujours le même jour, le représentant de la communauté juive iranienne au Parlement, Maurice Motammed, interrogé à la sortie du Majlis, dénonce l'information comme étant «une fabrication totale», la qualifiant d'insulte au peuple iranien. Les trois communautés religieuses iraniennes (juifs, chrétiens et zoroastriens), reconnues par le régime comme étant «peuples du Livre», jouissent chacune d'un siège protégé au Parlement.
- Toujours le même matin, à Montréal, le poste de langue anglaise Radio 940 rend compte de témoignages infirmant la nouvelle, mais plus tard ce même matin, l'animateur Beryl Wajsman (dont on se souviendra du témoignage devant la commission Gomery) revient à la charge: la nouvelle est vraie; mieux, cette loi aurait été adoptée il y a deux ans sans qu'on s'en aperçoive!
- Plus tard ce même jour, le National Post publie un autre texte signé Chris Wattie (entre-temps, son texte original a été remplacé par une page blanche sur son site), avouant, citations à l'appui, que l'histoire ne tenait plus.
- Cela n'a pas empêché le premier ministre conservateur Stephen Harper, qui venait d'accueillir en grande pompe son homologue australien John Howard, de renchérir: «L'Iran est tout à fait capable d'adopter une telle loi.» Toutefois, M. Harper n'a pas pu en confirmer l'existence. Que voulait-il dire, au juste?
- Le samedi 20 mai, le New York Post, fleuron de l'empire de presse du magnat australien Rupert Murdoch, traite l'Iran de «Quatrième Reich» en citant la fausse nouvelle produite, puis infirmée, par le National Post.
- En Israël, Ophir Paz-Pines, membre du comité des Affaires étrangères et de la Défense de la Knesset et ministre sans portefeuille, déclare ceci: «L'étoile jaune constitue un véritable avertissement qui nous oblige à rassembler le monde entier devant les événements qui se déroulent [en Iran].»
Qu'on appelle cela de la désinformation, de l'intoxication des esprits ou de la propagande mensongère, la technique est connue et l'effet est le même: créer, avec la publication d'un faux qui sera ensuite diffusé comme s'il était vrai, un climat propice à la guerre. Voilà la réponse à la question de fond: à qui profite le mensonge? À ceux qui l'ont lancé, qui l'ont cautionné, qui l'ont répercuté et qui, sans vérification, l'ont traité comme si c'était chose vraie.
Ainsi, le National Post a joué le rôle d'agent provocateur, un certain journalisme qui gobe n'importe quoi avant de vérifier s'est couvert de honte et le premier ministre du Canada apparaît comme étant un receleur de mensonges.
***
Réponse
J'ai en effet été berné comme bien d'autres — dont les chaînes d'information continue — par la falsification scandaleuse du National Post de vendredi dernier. M. Reed aurait toutefois dû voir que la phrase qu'il cite est incidente dans mon article et que Le Devoir, dans la même édition, publiait un texte qui remettait en question la validité de cette «information».
Antoine Robitaille
L'information sur laquelle il a fondé cette affirmation était mensongère. Comme beaucoup de ses collègues, M. Robitaille a été victime — trop facilement? — d'une opération de désinformation de grande envergure et aux séquelles potentiellement désastreuses, surtout pour la paix mais aussi pour le journalisme.
En effet, en quelques heures, on a créé, puis fait avaler une fausse nouvelle. On l'a ensuite insérée dans un contexte déjà surchargé d'accusations non fondées, la faisant répercuter et même accréditer, entre autres, par des hommes politiques canadiens.
Voici le fil des événements.
- Le vendredi 19 mai, au surlendemain de la courte victoire conservatrice portant sur l'extension de la mission canadienne en Afghanistan, le National Post, vaisseau amiral du Groupe CanWest, publie un article signé Amir Taheri. Celui-ci affirme, à propos d'une loi adoptée par le Parlement iranien, qu'elle «envisage des codes vestimentaires pour les minorités religieuses, chrétienne, juive et zoroastrienne, qui seront obligées d'adopter des couleurs les rendant publiquement identifiables».
Ahurissant. Mais cette loi, qui entend favoriser l'émergence d'une industrie de la mode islamique en Iran, ne contient aucune disposition de ce type. L'affirmation de M. Taheri est cousue de fil blanc.
- Amir Taheri fut rédacteur en chef du quotidien Kayhan de Téhéran de 1972 à 1979, sous le régime du chah Muhammad Riza Pahlavi. Il est membre du groupe américain Benador Associates, une agence néoconservatrice de placement médias. Parmi les «poulains» de cette agence, on trouve un ancien directeur de la CIA ainsi que Richard Perle, membre influent de la cabale néoconservatrice au pouvoir à Washington, accusé notamment de fraude dans l'affaire Hollinger.
- Le même jour, sous la plume de Chris Wattie, la fausse nouvelle fait la une du National Post. M. Wattie, auparavant connu comme photographe, cite «des Iraniens expatriés» comme source mais non pas le texte de M. Taheri. Il cite par contre, depuis Los Angeles, le doyen du Centre Simon-Wiesenthal, le rabbin Marwin Hier: «Cela rappelle l'Holocauste. L'Iran s'approche de plus en plus de l'idéologie des nazis.»
- À quelques heures d'intervalle, la fausse nouvelle se répand. Le Jerusalem Post la reprend, l'illustrant avec un cliché de l'étoile jaune que l'Allemagne nazie faisait porter aux juifs.
- Étrange coïncidence: tout comme le National Post, le Jerusalem Post fut la propriété de Conrad Black, p.-d.g. déchu du groupe Hollinger, aujourd'hui accusé d'avoir massivement dépouillé les actionnaires. Le groupe CanWest, quant à lui, est détenu par la famille Asper, autrefois bailleur de fonds du Parti libéral du Canada et farouche défenseur de l'État d'Israël.
- Toujours le même jour, le représentant de la communauté juive iranienne au Parlement, Maurice Motammed, interrogé à la sortie du Majlis, dénonce l'information comme étant «une fabrication totale», la qualifiant d'insulte au peuple iranien. Les trois communautés religieuses iraniennes (juifs, chrétiens et zoroastriens), reconnues par le régime comme étant «peuples du Livre», jouissent chacune d'un siège protégé au Parlement.
- Toujours le même matin, à Montréal, le poste de langue anglaise Radio 940 rend compte de témoignages infirmant la nouvelle, mais plus tard ce même matin, l'animateur Beryl Wajsman (dont on se souviendra du témoignage devant la commission Gomery) revient à la charge: la nouvelle est vraie; mieux, cette loi aurait été adoptée il y a deux ans sans qu'on s'en aperçoive!
- Plus tard ce même jour, le National Post publie un autre texte signé Chris Wattie (entre-temps, son texte original a été remplacé par une page blanche sur son site), avouant, citations à l'appui, que l'histoire ne tenait plus.
- Cela n'a pas empêché le premier ministre conservateur Stephen Harper, qui venait d'accueillir en grande pompe son homologue australien John Howard, de renchérir: «L'Iran est tout à fait capable d'adopter une telle loi.» Toutefois, M. Harper n'a pas pu en confirmer l'existence. Que voulait-il dire, au juste?
- Le samedi 20 mai, le New York Post, fleuron de l'empire de presse du magnat australien Rupert Murdoch, traite l'Iran de «Quatrième Reich» en citant la fausse nouvelle produite, puis infirmée, par le National Post.
- En Israël, Ophir Paz-Pines, membre du comité des Affaires étrangères et de la Défense de la Knesset et ministre sans portefeuille, déclare ceci: «L'étoile jaune constitue un véritable avertissement qui nous oblige à rassembler le monde entier devant les événements qui se déroulent [en Iran].»
Qu'on appelle cela de la désinformation, de l'intoxication des esprits ou de la propagande mensongère, la technique est connue et l'effet est le même: créer, avec la publication d'un faux qui sera ensuite diffusé comme s'il était vrai, un climat propice à la guerre. Voilà la réponse à la question de fond: à qui profite le mensonge? À ceux qui l'ont lancé, qui l'ont cautionné, qui l'ont répercuté et qui, sans vérification, l'ont traité comme si c'était chose vraie.
Ainsi, le National Post a joué le rôle d'agent provocateur, un certain journalisme qui gobe n'importe quoi avant de vérifier s'est couvert de honte et le premier ministre du Canada apparaît comme étant un receleur de mensonges.
***
Réponse
J'ai en effet été berné comme bien d'autres — dont les chaînes d'information continue — par la falsification scandaleuse du National Post de vendredi dernier. M. Reed aurait toutefois dû voir que la phrase qu'il cite est incidente dans mon article et que Le Devoir, dans la même édition, publiait un texte qui remettait en question la validité de cette «information».
Antoine Robitaille
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