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Lettres: De la fierté d'être né quelque part

Bernard Charier - Montréal, le 21 mai 2006  25 mai 2006 
Le Devoir du 20 mai publiait une lettre sympathique, voire un tantinet flatteuse, d'Alain Juppé alors qu'il s'apprête à prendre congé de Montréal. Cependant, je bute sur la phrase de l'avant-dernier paragraphe, qui se termine ainsi: «[...], je suis fier d'être Français.» Ce genre de fierté, mal placée à mon avis, est un de ces moulins exaspérants contre lesquels je brise régulièrement des lances.

Je n'ai rien contre la fierté, à condition qu'elle soit méritée. Être parti de rien et avoir acquis honnêtement une situation enviable, avoir fait de brillantes études, avoir construit sa maison de ses propres mains, être parvenu aux plus hauts niveaux de la vie politique, avoir une famille et donner une bonne éducation à ses enfants ou, tout simplement, avoir réussi son parcours de vie sans avoir fait trop d'accrocs à son échelle de valeurs sont des fiertés dignes de respect. Il y a là construction et accomplissement.

Mais quel mérite y a-t-il d'être ce qu'on est par hasard? Par héritage? Fier d'être blanc ou noir; homosexuel ou hétéro; faire 1 m 80; avoir les yeux verts; être né en France, être un homme. On peut à la rigueur se sentir privilégié d'avoir vu le jour ici plutôt que là, être ravi d'avoir une bonne santé, heureux d'être bien dans sa peau d'homo ou d'hétéro. Mais fier? Je pense à Brassens, qui a chanté quelques couplets sur «les imbéciles heureux qui sont nés quelque part». Trop souvent, ceux qui puisent de la fierté dans leur nationalité ne font que dissimuler la médiocrité de leur propre vie en se drapant dans la gloire collective de la communauté à laquelle ils appartiennent.

Je me désole qu'Alain Juppé, dont ce n'est certes pas le cas, ait eu recours à ce choix de mots, qui a atterri comme titre de l'article du journal. Ce paragraphe malheureux réduit la sympathie qu'avait déclenchée sa foi dans la France et son amour déclaré pour son coin de pays et me provoque à enfourcher ma Rossinante.
 
 
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