L'insoutenable impopularité de la guerre
Jean-François Lévesque - L'auteur, boursier du ministère des Affaires étrangères et du Consortium canadien sur la sécurité humaine, enseigne au Collège de Saint-Jean-sur-Richelieu et termine une maîtrise en droit international à l'Université du Québec à Montréal
24 mai 2006
De nombreux intervenants se sont récemment opposés à une éventuelle poursuite de la mission canadienne en Afghanistan. De façon assez ironique, les mêmes intervenants ont réclamé une intervention rapide de la communauté internationale au Darfour.
Si, du simple point de vue juridique, l'intervention actuelle en Afghanistan est légale — parce que sanctionnée par l'ONU —, une éventuelle opération au Soudan paraît certainement plus légitime à première vue mais constitue un véritable casse-tête sur le plan du droit international, qui accorde toujours un statut presque sacré à la souveraineté étatique.
Au coeur de ce conflit de perspective, les citoyens canadiens sont appelés à se faire une idée tandis que les sondages d'opinion fournissent une sanction morale à toute épreuve aux décideurs politiques. [...]
Le «mythe» du Casque bleu canadien
Dans un monde idéal, bien sûr, tous les hommes seraient bons et il n'y aurait pas de guerre. Dans l'esprit de quelques naïfs, les rares guerres se dérouleraient en vase clos, dans des régions éloignées, et mettraient aux prises des belligérants condamnables par les «nations civilisées», qui ne se soucieraient pas de leur responsabilité, même partielle, dans de telles violences et n'auraient donc pas à s'y interposer.
D'un point de vue plus idéaliste — d'inspiration kantienne ou wilsonienne, assez proche de ce que révèlent les sondages récents sur l'opinion publique canadienne —, notre pays serait occasionnellement amené à s'interposer de façon neutre et pacifique dans la trêve entendue de lointains conflits paramétrés.
Ceux-ci opposeraient des armées professionnelles, régulières, en uniforme et obéissant strictement aux règles du droit de la guerre, sur un champ de bataille clairement circonscrit, loin des populations civiles. Il serait possible d'y établir et de faire respecter un cessez-le-feu curatif. Cette interposition serait rapidement décidée et sanctionnée par un Conseil de sécurité des Nations Unies impartial et efficace — où les membres obéiraient à des considérations altruistes — et se déploierait consensuellement avec des ressources humaines et matérielles suffisantes et adéquates.
S'il a déjà existé — ce qui est pour le moins discutable étant donné que, même pendant l'âge d'or pearsonien, les 2000 Casques bleus canadiens déployés mondialement étaient fortement compensés par quelque 10 000 troupes régulières prêtes à combattre les Soviétiques sur le front allemand —, le mythique Casque bleu présent sur nos billets de 10 $ a depuis au moins une quinzaine d'années cédé le pas à un alter ego moins romantique.
Les nouvelles missions de paix
Afin de permettre à l'«opinion publique» de refléter véritablement les préoccupations des citoyens, il serait certainement pertinent de tracer un portrait plus fidèle de la réalité internationale contemporaine.
Dans notre monde, la paix est une exception. Les guerres sont de plus en plus ambiguës, se situent à l'intérieur des frontières d'États souverains, mettent aux prises des populations civiles et des groupes armés composés d'hommes, de femmes et d'enfants recrutés de force, qui n'ont aucun moyen de connaître les normes humanitaires, la grande majorité étant analphabète. Leurs motifs sont souvent basés sur des velléités de conquête, d'enrichissement, de prosélytisme, de vengeance, mais parfois aussi sur des revendications légitimes de reconnaissance et de défense des droits fondamentaux, voire de survie.
Le champ de bataille est à la fois partout et nulle part, souvent dans d'ex-colonies abandonnées à leur sort. Aucun maintien de la paix n'y est véritablement envisageable puisque l'existence de la paix — condition préalable à son maintien — y est davantage un souhait qu'une véritable avenue.
Dans notre monde, le Conseil de sécurité de l'ONU — seul forum sécuritaire universel, soumis aux humeurs et au veto de ses membres permanents — ne dispose d'aucune force d'intervention autonome à la fois suffisante, compétente et équipée. Les rares déploiements dûment sanctionnés, souvent tardifs, se font timidement, tributaires de décisions politiques changeantes, selon l'appui variable d'opinions publiques informées par certains médias populistes, d'abord soucieux de leur rentabilité financière. Les centaines de milliers de morts de l'Irak, de la Somalie, du Rwanda, du Kosovo, de l'Iturie et du Darfour, entre autres, nous le rappellent silencieusement.
Dans notre monde, le seul gendarme international potentiel — les États-Unis — obéit le plus souvent aux diktats de son propre intérêt. Il l'insuffle à la plus imposante alliance militaire — l'OTAN —, qui dispose des moyens logistiques nécessaires à toute intervention efficace, bien qu'affaiblie par une Europe économiquement prospère mais politiquement coincée. Il agit également dans une logique de puissance, où le respect du droit international est discrétionnaire, et applique une doctrine de «bombardements humanitaires», de «frappes préventives» et de «guerre préemptive» dont la légitimité et l'efficacité sont pour le moins douteuses du point de vue tant éthique que juridique.
Il demeure malgré tout le premier qu'on appelle chaque fois qu'un malheur frappe et que la solution nécessite des moyens considérables.
Bien loin dans le classement
Dans notre monde, malgré l'impression de ses citoyens, le Canada ne se classe que 31e parmi les pays participant aux missions de paix — avec 325 policiers, observateurs et soldats, sur un total de près de 67 000 personnes déployées (données au 30 juin 2005, tirées de Jocelyn Coulon, Guide du maintien de la paix, Éditions Athéna-CEPES, 2006) —, derrière la Jordanie, le Ghana et le Sri Lanka. Les cinq premiers pays actuellement fournisseurs de personnel aux opérations de l'ONU sont le Pakistan, le Bangladesh, l'Inde, le Népal et l'Éthiopie.
Malgré tous les arguments défavorables et le cynisme ambiant à l'endroit de l'administration américaine actuelle, il n'est pas possible de tourner machinalement la tête et de retirer les troupes en se disant que ça va passer et que ça ne nous regarde pas. Parce que ça ne passe jamais et que ça nous regarde toujours.
Si tous les casques étaient bleus, la vertu serait sauve.
Mais notre monde en requiert parfois davantage.
Si, du simple point de vue juridique, l'intervention actuelle en Afghanistan est légale — parce que sanctionnée par l'ONU —, une éventuelle opération au Soudan paraît certainement plus légitime à première vue mais constitue un véritable casse-tête sur le plan du droit international, qui accorde toujours un statut presque sacré à la souveraineté étatique.
Au coeur de ce conflit de perspective, les citoyens canadiens sont appelés à se faire une idée tandis que les sondages d'opinion fournissent une sanction morale à toute épreuve aux décideurs politiques. [...]
Le «mythe» du Casque bleu canadien
Dans un monde idéal, bien sûr, tous les hommes seraient bons et il n'y aurait pas de guerre. Dans l'esprit de quelques naïfs, les rares guerres se dérouleraient en vase clos, dans des régions éloignées, et mettraient aux prises des belligérants condamnables par les «nations civilisées», qui ne se soucieraient pas de leur responsabilité, même partielle, dans de telles violences et n'auraient donc pas à s'y interposer.
D'un point de vue plus idéaliste — d'inspiration kantienne ou wilsonienne, assez proche de ce que révèlent les sondages récents sur l'opinion publique canadienne —, notre pays serait occasionnellement amené à s'interposer de façon neutre et pacifique dans la trêve entendue de lointains conflits paramétrés.
Ceux-ci opposeraient des armées professionnelles, régulières, en uniforme et obéissant strictement aux règles du droit de la guerre, sur un champ de bataille clairement circonscrit, loin des populations civiles. Il serait possible d'y établir et de faire respecter un cessez-le-feu curatif. Cette interposition serait rapidement décidée et sanctionnée par un Conseil de sécurité des Nations Unies impartial et efficace — où les membres obéiraient à des considérations altruistes — et se déploierait consensuellement avec des ressources humaines et matérielles suffisantes et adéquates.
S'il a déjà existé — ce qui est pour le moins discutable étant donné que, même pendant l'âge d'or pearsonien, les 2000 Casques bleus canadiens déployés mondialement étaient fortement compensés par quelque 10 000 troupes régulières prêtes à combattre les Soviétiques sur le front allemand —, le mythique Casque bleu présent sur nos billets de 10 $ a depuis au moins une quinzaine d'années cédé le pas à un alter ego moins romantique.
Les nouvelles missions de paix
Afin de permettre à l'«opinion publique» de refléter véritablement les préoccupations des citoyens, il serait certainement pertinent de tracer un portrait plus fidèle de la réalité internationale contemporaine.
Dans notre monde, la paix est une exception. Les guerres sont de plus en plus ambiguës, se situent à l'intérieur des frontières d'États souverains, mettent aux prises des populations civiles et des groupes armés composés d'hommes, de femmes et d'enfants recrutés de force, qui n'ont aucun moyen de connaître les normes humanitaires, la grande majorité étant analphabète. Leurs motifs sont souvent basés sur des velléités de conquête, d'enrichissement, de prosélytisme, de vengeance, mais parfois aussi sur des revendications légitimes de reconnaissance et de défense des droits fondamentaux, voire de survie.
Le champ de bataille est à la fois partout et nulle part, souvent dans d'ex-colonies abandonnées à leur sort. Aucun maintien de la paix n'y est véritablement envisageable puisque l'existence de la paix — condition préalable à son maintien — y est davantage un souhait qu'une véritable avenue.
Dans notre monde, le Conseil de sécurité de l'ONU — seul forum sécuritaire universel, soumis aux humeurs et au veto de ses membres permanents — ne dispose d'aucune force d'intervention autonome à la fois suffisante, compétente et équipée. Les rares déploiements dûment sanctionnés, souvent tardifs, se font timidement, tributaires de décisions politiques changeantes, selon l'appui variable d'opinions publiques informées par certains médias populistes, d'abord soucieux de leur rentabilité financière. Les centaines de milliers de morts de l'Irak, de la Somalie, du Rwanda, du Kosovo, de l'Iturie et du Darfour, entre autres, nous le rappellent silencieusement.
Dans notre monde, le seul gendarme international potentiel — les États-Unis — obéit le plus souvent aux diktats de son propre intérêt. Il l'insuffle à la plus imposante alliance militaire — l'OTAN —, qui dispose des moyens logistiques nécessaires à toute intervention efficace, bien qu'affaiblie par une Europe économiquement prospère mais politiquement coincée. Il agit également dans une logique de puissance, où le respect du droit international est discrétionnaire, et applique une doctrine de «bombardements humanitaires», de «frappes préventives» et de «guerre préemptive» dont la légitimité et l'efficacité sont pour le moins douteuses du point de vue tant éthique que juridique.
Il demeure malgré tout le premier qu'on appelle chaque fois qu'un malheur frappe et que la solution nécessite des moyens considérables.
Bien loin dans le classement
Dans notre monde, malgré l'impression de ses citoyens, le Canada ne se classe que 31e parmi les pays participant aux missions de paix — avec 325 policiers, observateurs et soldats, sur un total de près de 67 000 personnes déployées (données au 30 juin 2005, tirées de Jocelyn Coulon, Guide du maintien de la paix, Éditions Athéna-CEPES, 2006) —, derrière la Jordanie, le Ghana et le Sri Lanka. Les cinq premiers pays actuellement fournisseurs de personnel aux opérations de l'ONU sont le Pakistan, le Bangladesh, l'Inde, le Népal et l'Éthiopie.
Malgré tous les arguments défavorables et le cynisme ambiant à l'endroit de l'administration américaine actuelle, il n'est pas possible de tourner machinalement la tête et de retirer les troupes en se disant que ça va passer et que ça ne nous regarde pas. Parce que ça ne passe jamais et que ça nous regarde toujours.
Si tous les casques étaient bleus, la vertu serait sauve.
Mais notre monde en requiert parfois davantage.
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

