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L'ancien premier ministre de la France retourne chez lui - Fier d'être Français

En cette fin de séjour, pourquoi je ne resterai pas...

Alain Juppé - Ancien premier ministre de France et maire de Bordeaux, professeur invité à l'ENAP  20 mai 2006 
En réponse au professeur Patrick Plumet, auteur du texte «À mon collègue Alain Juppé - Pourquoi ne pas rester?» (Le Devoir, 4 avril 2006)

Mon cher Patrick,

Votre invitation à rester au Québec m'a beaucoup touché, et j'ai apprécié qu'elle me parvienne dans les colonnes du Devoir, dont je suis un lecteur assidu.

Pourquoi ne pas rester au Québec? Ce n'est pas l'envie qui m'en manque, d'autant plus que ma famille et moi-même sommes heureux parmi vous.

Je passerai sur la gentillesse, la disponibilité, la générosité légendaire des Québécois qui nous ont accueillis si chaleureusement. Plus profondément, nous avons trouvé ici le ressourcement humain et familial dont nous avions besoin.

L'expérience professionnelle que l'ENAP m'a permis de vivre m'a apporté beaucoup: les échanges avec mes collègues, le travail avec mes étudiants de Montréal, de Gatineau et de Québec ont été enrichissants. Sans compter les conférences que j'ai données à l'Université de Montréal, à McGill, aux HEC, à l'UQTR, à l'UQAT, à l'UQAM ou au cégep de Drummondville... Quelle chance de rencontrer autant de jeunes venus de tous les horizons (parfois même de France... )!

J'ai trouvé ici tout à la fois la sérénité, le recul mais aussi la joie de la découverte et de l'ouverture sur autrui, qui ne sont pas toujours le lot de l'homme politique engagé dans l'action quotidienne.

J'ai observé qu'entre Québécois et Français, il y avait certes des différences. Et c'est tant mieux: la diversité est source de richesse. Mais aussi quelle proximité, que d'affinités entre nous! Nous partageons la même langue maternelle et c'est un lien fondamental. Il n'est pas étonnant, dès lors, que nos visions du monde, de l'organisation de la société, du rôle de l'État et de l'évolution des moeurs soient souvent convergentes.

Bref! Lorsque j'essaie de peser le pour et le contre de notre séjour, je ne trouve rien dans le plateau contre (pas même la rigueur de l'hiver! Nous avons été chanceux!).

Une réalité contrastée

Alors, pourquoi revenir en France?, me demandez-vous. Et vous avancez bien des arguments pour me convaincre de ne pas replonger dans un pays et un peuple aussi «incompréhensibles» selon vous, dont l'arrogance vous paraît être la marque de fabrique.

Votre point de vue me fait soulever de vraies questions. Si je devais n'en retenir qu'une seule, ce serait celle de la confiance. Il manque aujourd'hui en France cette confiance que les Nord-Américains ont en eux-mêmes et qui donne notamment aux jeunes la capacité et le pouvoir d'entreprendre, de travailler, d'innover et de créer.

Faut-il pour autant en conclure que la France n'est plus — je vous cite — qu'un «paradis de retraités et d'inactifs»? Et que le seul attrait qui lui reste, c'est la bonne bouffe, «un bon foie gras mi-cuit arrosé d'un moelleux Pacherenc»? (Au passage, puis-je vous conseiller d'essayer une fois un doux sauternes... sur un foie gras poêlé de mes Landes natales?)

Il me semble que la réalité française est plus contrastée.

Lors de votre prochain séjour dans votre maison du Lot, poussez donc jusqu'à Bordeaux, qui n'est pas très loin. Vous y verrez comment, en dix ans, à force de labeur et de volonté, les Bordelais ont métamorphosé leur ville: le tramway est une réussite, l'espace urbain a été largement rendu aux piétons et aux cyclistes, les quais de la Garonne sont devenus un merveilleux parcours de promenade et de commerce.

À Bordeaux, on travaille: on assemble les Falcon de Dassault, un des champions mondiaux de l'aviation d'affaires; on motorise la fusée Ariane; on développe les lasers de grande puissance; etc.

À Bordeaux, on étudie dans plusieurs belles universités et grandes écoles qui forment des étudiants et des chercheurs de haut niveau qui tiennent très bien leur rang quand ils viennent passer une ou plusieurs années dans les établissements québécois d'enseignement supérieur.

Un port d'attache

Je pourrais continuer et vous parler de la filière agroalimentaire, de la viticulture, du tourisme (une industrie... et pas seulement une façon pour les retraités et inactifs de tuer le temps!).

Je m'arrête là. Ce que je vous dis de Bordeaux, d'autres pourraient le dire avec la même fougue de Toulouse, de Nantes, de Lille, de Lyon, de Marseille... et de beaucoup de nos villes moins connues où il fait bon vivre et travailler.

Vous l'avez compris: j'ai mes raisons de rentrer. Ce n'est pas que j'éprouve le mal du pays. Non, mais j'ai profondément ancré dans mon coeur l'amour de mon pays. Je constate qu'il suscite autant de critiques virulentes que d'attachements passionnés. C'est qu'il ne laisse pas indifférent!

En un mot, malgré toutes nos difficultés, nos défauts, nos échecs, je suis fier d'être Français. Ne ressentez pas cette déclaration, je vous en prie, comme une preuve d'arrogance. Elle est à la fois sincère et humble.

Voilà pourquoi, en définitive, malgré votre invitation, je rentre à mon port d'attache. Je suis sûr que vous pouvez me comprendre.
 
 
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